Joseph Balsamo. Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #3
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome III». Краткое содержание книги:
Il va sans dire que les deux premi�res classes de visiteurs �taient plus favorablement accueillies que la derni�re.
Lorenza, questionn�e par un huissier, ne r�pondit rien sinon ces mots:
� �tes-vous M. de Sartine?
L�huissier fut fort �tonn� que l�on p�t confondre son habit noir et sa cha�ne d�acier avec l�habit brod� et la perruque nuageuse du lieutenant de police; mais, comme un lieutenant ne se f�che jamais d��tre appel� capitaine, comme il reconnut un accent �tranger dans les paroles de cette femme, comme son �il ferme et assur� n��tait pas celui d�une folle, il fut convaincu que la visiteuse apportait quelque chose d�important dans ce coffret qu�elle serrait avec tant de soin et de force sous son bras.
Cependant, comme M. de Sartine �tait un homme prudent et ombrageux, comme quelques pi�ges lui avaient d�j� �t� tendus avec des app�ts non moins attrayants que ceux de la belle Italienne, on faisait autour de lui bonne garde.
Lorenza subit donc les investigations, les interrogatoires et les soup�ons d�une demi-douzaine de secr�taires et de valets.
Le r�sultat de toutes ces demandes et de toutes ces r�ponses fut que M. de Sartine n��tait point rentr� et qu�il fallait que Lorenza attend�t.
Alors, la jeune femme se renferma dans un sombre silence, et laissa errer les yeux sur les murailles nues de la vaste antichambre.
Enfin, le bruit d�une sonnette retentit; une voiture roula dans la cour, et un second huissier vint annoncer � Lorenza que M. de Sartine l�attendait.
Lorenza se leva et traversa deux salles pleines de gens � figures suspectes et � costumes encore plus �tranges que le sien; enfin, elle fut introduite dans un grand cabinet de forme octogone, �clair� par une quantit� de bougies.
Un homme de cinquante � cinquante-cinq ans, en robe de chambre, coiff� d�une perruque �norme, toute moelleuse de poudre et de frisure, travaillait assis devant un meuble de forme haute, dont la partie sup�rieure, semblable � une armoire, �tait form�e de deux panneaux de glaces dans lesquelles le travailleur voyait sans se d�ranger ceux qui p�n�traient dans son cabinet, et pouvait �tudier leur visage avant qu�ils eussent eu le temps de le composer sur le sien.
La partie inf�rieure de ce meuble formait secr�taire; une quantit� de tiroirs en bois de rose le garnissaient au fond, chacun des tiroirs fermant par la combinaison des lettres de l�alphabet. M. de Sartine serrait l� les papiers et les chiffres que nul de son vivant ne pouvait lire, car le meuble s�ouvrait pour lui seul, et que nul apr�s sa mort n�eut pu d�chiffrer, � moins que, dans quelque tiroir plus secret encore que les autres, il n�e�t trouv� le secret du chiffre.
Ce secr�taire, ou plut�t cette armoire, sous les glaces de sa partie sup�rieure, renfermait douze tiroirs �galement clos par un m�canisme invisible; ce meuble, construit expr�s par le r�gent pour renfermer des secrets chimiques ou politiques, avait �t� donn� par le prince � Dubois, et laiss� par Dubois � M. Dombreval, lieutenant de police; c�est de ce dernier que M. de Sartine tenait le meuble et le secret; toutefois, M. de Sartine n�avait consenti � s�en servir qu�apr�s la mort du donateur, et encore avait-il fait changer toutes les dispositions de la serrurerie.
Ce meuble avait quelque r�putation de par le monde, et fermait trop bien, disait-on, pour que M. de Sartine n�y renferm�t que ses perruques.
Les frondeurs, et il y en avait bon nombre � cette �poque, disaient que, si on avait pu lire � travers les panneaux de ce meuble, on e�t bien certainement trouv� dans un de ses tiroirs ces fameux trait�s en vertu desquels Sa Majest� Louis XV agiotait sur les bl�s, par l�interm�diaire de son agent d�vou�, M. de Sartine.
M. le lieutenant de police vit donc dans la glace en biseau se refl�ter la p�le et s�rieuse figure de Lorenza, qui s�avan�ait vers lui son coffret sous le bras.
Au milieu du cabinet, la jeune femme s�arr�ta. Ce costume, cette figure, cette d�marche frapp�rent le lieutenant.
� Qui �tes-vous? demanda-t-il sans se retourner, mais en regardant dans la glace; que me voulez-vous?
� Suis-je, r�pondit Lorenza, devant M. de Sartine, lieutenant de police?
� Oui, r�pondit bri�vement celui-ci.
� Qui me l�affirme?
M. de Sartine se retourna.
� Sera-ce une preuve pour vous que je suis l�homme que vous cherchez, dit-il, si je vous envoie en prison?
Lorenza ne r�pliqua point.
Seulement, elle regarda autour d�elle avec cette inexprimable dignit� des femmes de son pays, pour chercher le si�ge que M. de Sartine ne lui offrait pas.
Il fut vaincu par ce seul regard, car c��tait un homme assez bien �lev� que M. le comte d�Alby de Sartine.
� Asseyez-vous, dit-il brusquement.
Lorenza tira un fauteuil � elle et s�assit.
� Parlez vite, fit le magistrat. Voyons, que voulez-vous?
� Monsieur, dit la jeune femme, je viens me mettre sous votre protection.
M. de Sartine la regarda de ce regard narquois qui lui �tait particulier.
� Ah! ah! fit-il.
� Monsieur, continua Lorenza, j�ai �t� enlev�e � ma famille et soumise, par un mariage menteur, � un homme qui, depuis trois ans, m�opprime et me fait mourir de douleur.
M. de Sartine regarda cette noble physionomie, et se sentit remu� par cette voix d�un accent si doux, qu�on e�t dit un chant.
� De quel pays �tes-vous? demanda-t-il.
� Romaine.
� Comment vous appelez-vous?
� Lorenza.
� Lorenza qui?
� Lorenza Feliciani.
� Je ne connais pas cette famille-l�. �tes-vous demoiselle?
Demoiselle, on le sait, signifiait, � cette �poque, fille de qualit�. De nos jours, une femme se trouve assez noble du moment o� elle se marie; elle ne tient plus qu�� �tre appel�e madame.
� Je suis demoiselle, dit Lorenza.
� Apr�s? Vous demandez?�
� Eh bien! je demande justice de cet homme qui m�a incarc�r�e, s�questr�e.
� Cela ne me regarde pas, dit le lieutenant de police; vous �tes sa femme.
� Il le dit, du moins.
� Comment, il le dit?
� Oui; mais je ne m�en souviens point, moi, le mariage ayant �t� contract� pendant mon sommeil.
� Peste! vous avez le sommeil dur.
� Pla�t-il?
� Je dis que cela ne me regarde point; adressez-vous � un procureur et plaidez; je n�aime pas � me m�ler des affaires de m�nage.
Sur quoi, M. de Sartine fit de la main un geste qui signifiait: �Allez-vous-en.�
Lorenza ne bougea point.
� Eh bien? demanda M. de Sartine �tonn�.
� Je n�ai pas fini, dit-elle, et, si je viens ici, vous devez comprendre que ce n�est point pour me plaindre d�une frivolit�; c�est pour me venger. Je vous ai dit mon pays; les femmes de mon pays se vengent et ne se plaignent pas.
� C�est diff�rent, dit M. de Sartine; mais d�p�chez-vous, belle dame, mon temps est cher.
� Je vous ai dit que je venais � vous pour vous demander protection: l�aurai-je?
� Protection contre qui?
� Contre l�homme de qui je veux me venger.
� Il est donc puissant?
� Plus puissant qu�un roi.
� Voyons, expliquons-nous, ma ch�re dame� Pourquoi vous accorderais-je ma protection contre un homme, de votre avis, plus puissant que le roi, pour une action qui est peut-�tre un crime? Si vous avez � vous venger de cet homme, vengez-vous-en. Cela m�importe peu, � moi; seulement, si vous commettez un crime, je vous ferai arr�ter; apr�s quoi, nous verrons; voil� la marche.
� Non, monsieur, dit Lorenza, non, vous ne me ferez point arr�ter, car ma vengeance est d�une grande utilit� pour vous, pour le roi, pour la France. Je me venge en r�v�lant les secrets de cet homme.
� Ah! ah! cet homme a des secrets? dit M. de Sartine int�ress� malgr� lui.
� De grands secrets, monsieur.
� De quelle sorte?
� Politiques.
� Dites.
� Mais, enfin, me prot�gerez-vous, voyons?
� Quelle esp�ce de protection me demandez-vous? fit le magistrat avec un froid sourire: argent ou affection?