Joseph Balsamo. Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #3
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome III». Краткое содержание книги:
Ce fut donc Andr�e qui continua, voulant avoir le dernier mot de cette apparition.
� Mais qu�avez-vous donc, monsieur Gilbert? demanda-t-elle; qu�avez-vous � me regarder avec cet air dolent? Il faut que quelque chose vous attriste; quelle chose vous attriste donc, s�il vous pla�t?
� Vous d�sirez le savoir? demanda m�lancoliquement Gilbert, qui sentait l�ironie cach�e sous cette apparence d�int�r�t.
� Oui.
� Eh bien, ce qui m�attriste, c�est de vous voir souffrir, mademoiselle, r�pliqua Gilbert.
� Et qui vous a dit que je souffrais, monsieur?
� Je le vois.
� Je ne souffre pas, vous vous trompez, monsieur, dit Andr�e en passant une seconde fois son mouchoir sur son visage.
Gilbert sentait monter l�orage; il r�solut de le d�tourner par son humilit�.
� Pardon, mademoiselle, dit-il, c�est que j�ai entendu vos plaintes.
� Ah! vous �coutiez? C�est mieux, alors�
� Mademoiselle, c�est le hasard, balbutia Gilbert, car il se sentait mentir.
� Le hasard! Je suis d�sesp�r�e, monsieur Gilbert, que le hasard vous ait amen� pr�s de moi; mais encore, en quoi ces plaintes que vous avez entendues ont-elles pu vous attrister? Dites-le-moi, le vous prie.
� Il m�est impossible de voir pleurer une femme, dit Gilbert d�un ton qui d�plut souverainement � Andr�e.
� Est-ce que, par hasard, je serais une femme pour M. Gilbert? r�pliqua la hautaine jeune fille. Je ne mendie l�int�r�t de personne; mais celui de M. Gilbert moins encore que celui de tout autre.
� Mademoiselle, dit Gilbert en secouant la t�te, vous avez tort de me rudoyer ainsi; je vous ai vue triste, je me suis afflig�; je vous ai entendue dire que, M. Philippe parti, vous �tiez d�sormais seule au monde: eh bien, non, non, mademoiselle, car je suis rest�, moi, et jamais c�ur plus d�vou� n�a battu pour vous. Je le r�p�te, non, jamais mademoiselle de Taverney ne sera seule au monde tant que ma t�te pourra penser, tant que mon c�ur pourra battre, tant que mon bras pourra s��tendre.
Gilbert �tait vraiment beau de vigueur, de noblesse et de d�vouement, tout en pronon�ant ces paroles � bien qu�il y mit toute la simplicit� que commandait le respect le plus vrai.
Mais il �tait dit que tout, dans le pauvre jeune homme, d�plairait � Andr�e, l�offenserait et la pousserait � des ripostes blessantes, comme si chacun de ses respects e�t �t� une insulte, chacune de ses pri�res une provocation. D�abord, elle voulut se lever pour trouver un geste plus dur avec une parole plus libre; mais un frisson nerveux la retint sur son banc. Elle pensa, d�ailleurs, que, debout, elle serait vue de plus loin, et vue causant avec Gilbert. Elle demeura donc sur son banc, car, une fois pour toutes, elle voulait �craser sous son pied l�insecte qui devenait importun.
Elle r�pondit donc:
� Je croyais vous avoir d�j� dit, monsieur Gilbert, que vous me d�plaisiez souverainement, que votre voix m�irritait, que vos fa�ons philosophiques me r�pugnent. Pourquoi donc, moi vous ayant dit cela, vous obstinez-vous encore � me parler?
� Mademoiselle, dit Gilbert p�le mais contenu, on n�irrite pas une honn�te femme en lui t�moignant de la sympathie. Un honn�te homme est l��gal de toute cr�ature humaine, et moi, que vous maltraitez avec cet acharnement, eh bien, moi, je m�rite peut-�tre plus qu�un autre la sympathie que je regrette de ne pas vous voir �prouver pour moi.
Andr�e, � ce mot de sympathie deux fois r�p�t�, ouvrit de grands yeux et les attacha impertinemment sur Gilbert.
� De la sympathie! dit-elle, de la sympathie de vous � moi, monsieur Gilbert? En v�rit�, je me trompais � votre �gard. Je vous tenais pour un insolent, et vous �tes moins que cela: vous n��tes qu�un fou.
� Je ne suis ni un insolent ni un fou, dit Gilbert avec un calme apparent, qui dut bien co�ter � cette fiert� que nous connaissons. Non, mademoiselle, car la nature m�a fait votre �gal, et le hasard vous a faite mon oblig�e.
� Le hasard, encore? dit ironiquement Andr�e.
� La Providence, euss�-je d� dire peut-�tre. Je ne vous eusse jamais parl� de cela; mais vos injures me rendent la m�moire.
� Votre oblig�e, moi? votre oblig�e, je crois? Comment avez-vous dit cela, monsieur Gilbert?
� J�aurais honte pour vous de l�ingratitude mademoiselle; et Dieu, qui vous a faite si belle, vous a donn�, pour compenser votre beaut�, assez d�autres d�fauts sans celui-l�.
Cette fois, Andr�e se leva.
� Tenez, pardonnez-moi, dit Gilbert; vous m�irritez par trop aussi quelquefois, et alors j�oublie tout l�int�r�t que vous m�inspirez.
Andr�e se mit � rire aux �clats, de mani�re � pousser la col�re de Gilbert � son paroxysme; mais, � son grand �tonnement, Gilbert ne s�enflamma point. Il croisa ses bras sur sa poitrine, garda l�expression hostile et obstin�e de son regard de feu, et attendit patiemment la fin de ce rire outrageant.
� Mademoiselle, dit froidement Gilbert � Andr�e, daignez r�pondre � une seule question. Respectez-vous votre p�re?
� Je crois, en v�rit�, que vous m�interrogez, monsieur Gilbert? s��cria la jeune fille avec une souveraine hauteur.
� Oui vous respectez votre p�re, continua Gilbert, et ce n�est point � cause de ses qualit�s, � cause de ses vertus; non, c�est par cela simplement qu�il vous a donn� la vie. Un p�re, malheureusement, vous devez savoir cela, mademoiselle, un p�re n�est respectable qu�� un seul titre, mais enfin c�est un titre. Il y a plus: pour ce seul bienfait de la vie � et Gilbert s�anima � son tour d�une d�daigneuse piti� � pour ce seul bienfait, continua-t-il, vous �tes tenue d�aimer le bienfaiteur. Eh bien, mademoiselle, cela pos� en principe, pourquoi m�outragez-vous? pourquoi me repoussez-vous? pourquoi me ha�ssez-vous, moi qui ne vous ai pas donn� la vie, c�est vrai, mais moi qui vous l�ai sauv�e?
� Vous? s��cria Andr�e; vous, vous m�avez sauv� la vie?
� Ah! vous n�y avez pas m�me pens�, dit Gilbert, ou plut�t vous l�avez oubli�; c�est fort naturel; il y a tant�t un an de cela. Eh bien, mademoiselle, il faut alors vous l�apprendre ou vous le rappeler. Oui, je vous ai sauv� la vie en sacrifiant la mienne.
� Au moins, monsieur Gilbert, dit Andr�e fort p�le, vous me ferez la gr�ce de me dire o� et quand?
� Le jour, mademoiselle, o� cent mille personnes, s��crasant les unes les autres, fuyant des chevaux fougueux, des sabres qui fauchaient la foule, laiss�rent sur la place Louis XV une longue jonch�e de cadavres et de bless�s.
� Ah! le 31 mai.
� Oui, mademoiselle.
Andr�e se remit et reprit son sourire ironique.
� Et ce jour-l�, dites-vous, vous avez sacrifi� votre vie pour sauver la mienne, monsieur Gilbert?
� J�ai d�j� eu l�honneur de vous le dire.
� Vous �tes donc M. le baron de Balsamo? Je vous demande pardon, car je l�ignorais.
� Non, je ne suis pas M. le baron de Balsamo, dit Gilbert les yeux enflamm�s et la l�vre fr�missante; je suis le pauvre enfant du peuple Gilbert, qui a la folie, la sottise, le malheur de vous aimer; qui, parce qu�il vous aimait comme un insens�, comme un fou, comme un forcen�, vous a suivie dans la foule; je suis Gilbert, qui, s�par� de vous un instant, vous reconnut au cri terrible que vous pouss�tes en perdant pied; Gilbert, qui tomba pr�s de vous et vous entoura de ses bras jusqu�� ce que vingt mille bras, pesant sur les siens, eussent bris� sa force; Gilbert, qui se jeta sur le pilier de pierre o� vous alliez �tre �cras�e, pour vous offrir l�appui plus moelleux de son cadavre; Gilbert, qui, apercevant dans la foule cet homme �trange qui semblait commander aux autres hommes, et dont vous venez de prononcer le nom, rassembla toutes ses forces, tout son sang, toute son �me, et vous souleva dans ses bras mourants, afin que cet homme vous aper�ut, vous pr�t, vous sauv�t; Gilbert enfin, qui, de vous, qu�il c�dait � un sauveur plus heureux que lui, ne garda qu�un lambeau de votre robe, que j�appuyai sur mes l�vres, et il �tait temps, car le sang afflua aussit�t � mon c�ur, � mes tempes, � mon cerveau; la masse roulante des bourreaux et des victimes me couvrit comme le flot et m�ensevelit, tandis que, pareil � l�ange de la r�surrection, vous montiez, vous, de mon ab�me vers le ciel.
Gilbert venait de se montrer tout entier, c�est-�-dire sauvage, na�f, sublime, dans sa r�solution comme dans son amour. Aussi Andr�e, malgr� son m�pris, ne pouvait-elle le regarder sans �tonnement. Aussi crut-il un instant que son r�cit avait �t� irr�sistible comme la v�rit�, comme l�amour. Mais le pauvre Gilbert comptait sans l�incr�dulit�, cette mauvaise foi de la haine. Or, Andr�e, qui ha�ssait Gilbert, ne s��tait laiss�e prendre � aucun des arguments vainqueurs de cet amant d�daign�.