Joseph Balsamo. Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #3
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome III». Краткое содержание книги:
Marat leva et jeta de c�t�, d�un seul mouvement, le linge grossier qui couvrait les deux malheureux que la mort avait faits �gaux devant le scalpel du chirurgien.
Les deux cadavres �taient nus.
� La vue des morts ne vous r�pugne-t-elle pas? dit Marat avec sa fanfaronnade ordinaire.
� Elle m�attriste, r�pliqua Balsamo.
� D�faut d�habitude, dit Marat. Moi qui vois ce spectacle tous les jours, je n�en �prouve ni tristesse ni d�go�t. Nous autres praticiens, voyez-vous, nous vivons avec les morts et nous n�interrompons pour eux aucune des fonctions de notre vie.
� C�est un triste privil�ge de votre profession, monsieur.
� Et puis, ajouta Marat, pourquoi m�attristerais-je ou pourquoi me d�go�terais-je? Dans le premier cas, j�ai la r�flexion; dans le second, j�ai l�habitude.
� Expliquez-moi vos id�es, dit Balsamo; je les comprends mal. La r�flexion, d�abord.
� Soit! pourquoi m�effrayerais-je? pourquoi aurais-je peur d�un corps inerte, d�une statue qui est de chair au lieu d��tre de pierre, de marbre ou de granit?
� En effet, il n�y a rien, n�est-ce pas, dans un cadavre?
� Rien, absolument rien.
� Vous le croyez?
� J�en suis sur.
� Mais dans un corps vivant?
� Il y a le mouvement, dit superbement Marat.
� Et l��me, vous n�en parlez pas, monsieur.
� Je ne l�ai jamais vue dans les corps que j�ai fouill�s avec mon scalpel.
� Parce que vous n�avez fouill� que des cadavres.
� Oh! si fait, monsieur, j�ai fort op�r� sur les corps vivants.
� Et vous n�avez rien trouv� en eux de plus que dans les cadavres?
� Si fait, j�ai trouv� la douleur: est-ce la douleur que vous appelez l��me?
� Alors, vous n�y croyez pas?
� � quoi?
� � l��me.
� J�y crois, parce que je suis libre de l�appeler le mouvement, si je veux.
� Voil� qui est fort bien; vous croyez � l��me, c�est tout ce que je vous demandais; cela me fait du bien, que vous y croyiez.
� Un instant, mon ma�tre, entendons-nous, et surtout n�exag�rons pas, dit Marat avec son sourire de vip�re. Nous autres praticiens, nous sommes un peu mat�rialistes.
� Ces corps sont bien froids, dit Balsamo r�veur, et cette femme �tait bien belle.
� Mais oui.
� Une belle �me e�t certes bien �t� � ce beau corps.
� Ah! voil� o� fut l�erreur de celui qui la cr�a. Beau fourreau, vilaine lame. Ce corps, mon ma�tre, �tait celui d�une coquine qui sortait de Saint-Lazare lorsqu�elle mourut d�une inflammation c�r�brale, � l�H�tel-Dieu. Sa chronique est longue et passablement scandaleuse. Si vous appelez �me le mouvement qui faisait agir cette cr�ature, vous ferez tort � nos �mes, qui doivent �tre de la m�me essence.
� �me qu�on e�t d� gu�rir, dit Balsamo, et qui s�est perdue faute du seul m�decin qui soit indispensable, d�un m�decin de l��me.
� H�las! h�las! mon ma�tre, c�est encore l� une de vos th�ories. Il n�y a de m�decins que pour les corps, dit Marat avec un rire amer. Et tenez, ma�tre, vous avez en ce moment sur les l�vres un mot que Moli�re a mis souvent dans ses com�dies et c�est ce mot qui vous fait sourire.
� Non, dit Balsamo, vous vous trompez et ne pouvez savoir � quelle chose je souris. Pour le moment, ce que nous concluons, n�est-ce pas, c�est que ces cadavres sont vides?
� Et insensibles, dit Marat en soulevant la t�te de la jeune femme et en la laissant retomber bruyamment sur le marbre sans que le corps e�t seulement boug� ou fr�mi.
� Tr�s bien, dit Balsamo; passons � l�h�pital maintenant.
� Un instant, ma�tre, pas avant, je vous prie, que j�aie d�tach� du tronc cette t�te qui me fait envie, et qui a �t� le si�ge d�une maladie fort curieuse. Vous permettez?
� Comment donc! dit Balsamo.
Marat ouvrit sa trousse, en tira un bistouri et ramassa dans un coin un gros maillet de bois tout pointill� de taches de sang.
Alors, d�une main exerc�e, il pratiqua une incision circulaire, qui s�para toutes les chairs et tous les muscles du cou; puis, arriv� � l�os, il glissa son bistouri entre deux jointures de la colonne vert�brale, et frappa dessus avec le maillet un coup �nergique et sec.
La t�te roula sur la table, et de la table � terre. Marat fut oblig� de la ressaisir de ses mains humides.
Balsamo se d�tourna pour ne pas donner trop de joie au triomphateur.
� Un jour, dit Marat, qui croyait prendre le ma�tre en faiblesse, un jour quelque philanthrope s�occupera de la mort comme les autres s�occupent de la vie, trouvera une machine qui d�tachera ainsi la t�te d�un seul coup, et qui rendra l�an�antissement instantan�, ce que ne fait aucun des autres genres de mort; la roue, l��cart�lement et la pendaison sont des supplices appartenant � des peuples barbares et non � des peuples civilis�s. Une nation �clair�e comme la France doit punir, et non se venger; car la soci�t� qui roue, qui pend ou qui �cart�le, se venge du criminel par la souffrance avant de le punir par la mort; ce qui est trop de moiti�, � mon avis.
� Et au mien aussi, monsieur. Mais comment comprenez-vous cet instrument?
� Je comprends une machine froide et impassible comme la loi elle-m�me; l�homme charg� de punir s�impressionne � la vue de son semblable, et parfois manque son coup, comme il est arriv� pour Chalais et pour le duc de Monmouth. Il n�en serait pas ainsi d�une machine, de deux bras de ch�ne qui feraient mouvoir un coutelas, par exemple.
� Et croyez-vous, monsieur, que, parce que ce coutelas passerait avec la rapidit� de la foudre entre la base de l�occiput et les muscles trap�zes, croyez-vous que la mort serait instantan�e et la douleur rapide?
� La mort serait instantan�e, sans contredit, puisque le fer trancherait d�un coup les nerfs qui donnent le mouvement. La douleur serait rapide, puisque le fer s�parerait le cerveau, qui est le si�ge des sentiments, du c�ur, qui est le centre de la vie.
� Monsieur, dit Balsamo, le supplice de la d�capitation existe en Allemagne.
� Oui, mais par l��p�e, et, je vous l�ai dit, la main de l�homme peut trembler.
� Une pareille machine existe en Italie; un corps de ch�ne la fait mouvoir, et on l�appelle la mannaja.
� Eh bien?
� Eh bien, monsieur, j�ai vu des criminels d�capit�s par le bourreau se lever sans t�te, du si�ge o� ils �taient assis, et s�en aller en tr�buchant tomber � dix pas de l�. J�ai ramass� des t�tes qui roulaient au bas de la mannaja, comme cette t�te que vous tenez par les cheveux a roul� tout � l�heure au bas de cette table de marbre, et, en pronon�ant � l�oreille de cette t�te le nom dont on l�avait baptis�e pendant sa vie, j�ai vu ses yeux se rouvrir et se tourner dans leur orbite, cherchant � voir qui les avait appel�s de la terre pendant ce passage du temps � l��ternit�.
� Mouvement nerveux, pas autre chose.
� Les nerfs ne sont-ils pas les organes de la sensibilit�?
� Que concluez-vous de l�, monsieur?
� Je conclus qu�il vaudrait mieux qu�au lieu de chercher une machine qui tu�t pour punir, l�homme cherch�t un moyen de punir sans tuer. Elle sera la meilleure et la plus �clair�e des soci�t�s, croyez-moi, la soci�t� qui aura trouv� ce moyen-l�.
� Utopie encore! utopie toujours! dit Marat.
� Cette fois, vous avez peut-�tre raison, dit Balsamo; le temps nous �clairera� N�avez-vous point parl� de l�h�pital?� Allons-y!
� Allons!
Et il enveloppa la t�te de la jeune femme dans son mouchoir de poche, dont il noua soigneusement les quatre coins.
� Maintenant, dit en sortant Marat, je suis s�r au moins que mes camarades n�auront que mon reste.
On prit le chemin de l�H�tel-Dieu; le r�veur et le praticien marchaient � c�t� l�un de l�autre.
� Vous avez coup� tr�s froidement et tr�s habilement cette t�te, monsieur, dit Balsamo. Avez-vous moins d��motion quand il s�agit des vivants que des morts? La souffrance vous touche-t-elle plus que l�immobilit�? �tes-vous plus pitoyable aux corps qu�aux cadavres?
� Non, car ce serait un d�faut, un d�faut comme c�en est un au bourreau de se laisser impressionner. On tue aussi bien un homme en lui coupant mal la cuisse qu�en lui coupant mal la t�te. Un bon chirurgien doit op�rer avec sa main et non avec son c�ur, quoiqu�il sache bien, en son c�ur, que, pour une souffrance d�un instant, il donne des ann�es de vie et de sant�. C�est le beau c�t� de notre profession celui-l�, ma�tre!