Joseph Balsamo. Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #3
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome III». Краткое содержание книги:
�Voil� maintenant que le travail apporte ses fruits; voil� que toute la France demande Choiseul et se soul�ve pour le reprendre, comme les orphelins se l�vent vers le Ciel quand Dieu a pris leur p�re.
�Les parlements usent du seul droit qu�ils aient, l�inertie: les voil� qui cessent de fonctionner. Dans un corps bien organis�, comme doit �tre un �tat de premier ordre, la paralysie d�un organe essentiel est mortelle; or, le parlement est au corps social ce que l�estomac est au corps humain; les parlements n�op�rant plus, le peuple, ces entrailles de l��tat, ne travaillera et, par cons�quent, ne paiera plus; et l�or, c�est-�-dire le sang, leur fera d�faut.
�On voudra lutter, sans doute; mais qui luttera contre le peuple? Ce n�est point l�arm�e, cette fille du peuple, qui mange le pain du laboureur, qui boit le vin du vigneron. Resteront la maison du roi, les corps privil�gi�s, les gardes, les Suisses, les mousquetaires, cinq ou six mille hommes � peine! Que fera cette poign�e de pygm�es, quand le peuple se l�vera comme un g�ant?
� Qu�il se l�ve, alors, qu�il se l�ve! cri�rent plusieurs voix.
� Oui, oui, � l��uvre! cria Marat.
� Jeune homme, je ne vous ai pas encore consult�, dit froidement Balsamo.
�Cette s�dition des masses, continua-t-il, cette r�volte des faibles devenus forts par leur nombre contre le puissant isol�, des esprits moins solides, moins m�rs, moins exp�riment�s, la provoqueraient sur-le-champ et l�obtiendraient m�me avec une facilit� qui m��pouvante; mais, moi, j�ai r�fl�chi; moi, j�ai �tudi�. � Moi, j�ai descendu dans le peuple m�me, et, sous ses habits, avec sa pers�v�rance, avec sa grossi�ret� que j�empruntais, je l�ai vu de si pr�s, que je me suis fait peuple. Je le connais donc aujourd�hui. Je ne me tromperai donc plus sur son compte. Il est fort, mais il est ignorant; il est irritable, mais il est sans rancune; en un mot, il n�est pas m�r encore pour la s�dition telle que je l�entends et telle que je la veux. Il lui manque l�instruction qui lui fait voir les �v�nements sous le double jour de l�exemple et de l�utilit�; il lui manque la m�moire de sa propre exp�rience.
�Il ressemble � ces hardis jeunes gens que j�ai vus en Allemagne, dans les f�tes publiques, monter ardemment au sommet d�un m�t de navire, que le bailli avait fait garnir d�un jambon et d�un gobelet d�argent; ils s��lan�aient tout chauds de d�sirs et faisaient le chemin avec une rapidit� surprenante; mais, arriv�s au but, quand il s�agissait d��tendre un bras pour saisir le prix, la force les abandonnait, ils se laissaient choir jusqu�en bas, aux hu�es de la multitude.
�La premi�re fois, cela leur arrivait comme je viens de vous le dire; la seconde fois, ils m�nageaient leurs forces et leur souffle; mais, prenant plus de temps, ils �chouaient par la lenteur, comme ils avaient fait par la pr�cipitation; enfin, une troisi�me fois, ils prenaient un milieu entre la pr�cipitation et la lenteur, et, cette fois, ils r�ussissaient. Voil� le plan que je m�dite. Des essais, toujours des essais qui, sans cesse, rapprochent du but, jusqu�au jour o� la r�ussite infaillible nous permettra de l�atteindre.�
Balsamo cessa de parler, et, en cessant de parler, regarda son auditoire, dans lequel bouillonnaient toutes les passions de la jeunesse et de l�inexp�rience.
� Parlez, fr�re, dit-il � Marat, qui s�agitait par dessus tous.
� Je serai bref, dit Marat; les essais endorment les peuples quand ils ne les d�couragent pas. Les essais, voil� la th�orie de M. Rousseau, citoyen de Gen�ve, grand po�te, mais g�nie lent et timide, citoyen inutile que Platon e�t chass� de sa r�publique! Attendre! toujours attendre! Depuis l��mancipation des communes, depuis la r�volte des maillotins, voil� sept si�cles que vous attendez! Comptez les g�n�rations qui sont mortes en attendant, et osez encore prendre pour devise de l�avenir ce mot fataclass="underline" Attendre! M. Rousseau nous parle d�opposition comme on en faisait dans le grand si�cle, comme en faisaient, pr�s des marquises et aux genoux du roi, Moli�re avec ses com�dies, Boileau avec ses satires, La Fontaine avec ses fables.
�Pauvre et d�bile opposition qui n�a pas fait d�une semelle avancer la cause de l�humanit�. Les petits enfants r�citent ces th�ories voil�es sans les comprendre et s�endorment en les r�citant. Rabelais aussi a fait de la politique, � votre compte; mais, devant cette politique, on rit et l�on ne se corrige pas. Or, depuis trois cents ans, avez-vous vu un seul abus redress�? Assez de po�tes! assez de th�oriciens! des �uvres, des actions! Nous livrons depuis trois si�cles la France � la m�decine, et il est temps que la chirurgie y entre � son tour, le scalpel et la scie � la main. La soci�t� est gangren�e, arr�tons la gangr�ne avec le fer. Celui-l� peut attendre qui sort de table pour se coucher sur un tapis moelleux dont il fait enlever les feuilles de rose par le souffle de ses esclaves, car l�estomac satisfait communique au cerveau de chatouillantes vapeurs qui le r�cr�ent et le b�atifient; mais la faim, mais la mis�re, mais le d�sespoir, ne se rassasient point, ne se soulagent point avec des strophes, des sentences et des fabliaux. Ils poussent de grands cris dans leurs grandes souffrances; sourd celui qui n�entend pas ces lamentations; maudit celui qui n�y r�pond pas. Une r�volte, d�t-elle �tre �touff�e, �clairera les esprits plus que mille ans de pr�ceptes, plus que trois si�cles d�exemples; elle �clairera les rois, si elle ne les renverse pas; c�est beaucoup, c�est assez!�
Un murmure flatteur s�exhala de quelques l�vres.
� O� sont nos ennemis? poursuivit Marat; au-dessus de nous: ils gardent la porte des palais, ils entourent les degr�s du tr�ne; sur ce tr�ne est le palladium, qu�ils gardent avec plus de soin et de crainte que ne faisaient les Troyens. Ce palladium, qui les fait tout-puissants, riches, insolents, c�est la royaut�. � cette royaut� on ne peut arriver qu�en passant sur le corps de ceux qui la gardent, comme on ne peut arriver au g�n�ral qu�en renversant les bataillons qui le prot�gent. Eh bien! force bataillons ont �t� renvers�s, nous raconte l�histoire, force g�n�raux ont �t� pris depuis Darius jusqu�au roi Jean, depuis R�gulus jusqu�� Duguesclin.
�Renversons la garde, nous arriverons jusqu�� l�idole; frappons d�abord les sentinelles, nous frapperons ensuite le chef. Aux courtisans, aux nobles, aux aristocrates, la premi�re attaque; aux rois la derni�re. Comptez les t�tes privil�gi�es: deux cent mille � peine; promenez-vous, une baguette tranchante � la main, dans ce beau jardin qu�on nomme la France et abattez ces deux cent mille t�tes comme Tarquin faisait des pavots du Latium, et tout sera dit; et vous n�aurez plus que deux puissances en face l�une de l�autre, peuple et royaut�. Alors, que la royaut�, cet embl�me, essaye de lutter avec le peuple, ce g�ant, et vous verrez. Quand les nains veulent abattre un colosse, ils commencent par le pi�destal; quand les b�cherons veulent abattre le ch�ne, ils l�attaquent par le pied. B�cherons, b�cherons! prenons la hache, attaquons le ch�ne par ses racines, et le ch�ne antique, au front superbe, baisera le sable tout � l�heure.
� Et vous �crasera comme des pygm�es en tombant sur vous, malheureux! s��cria Balsamo d�une voix tonnante. Ah! vous vous d�cha�nez contre les po�tes, et vous parlez par m�taphores plus po�tiques et plus imag�es que les leurs! Fr�re, fr�re! continua-t-il en s�adressant � Marat, vous avez pris ces phrases, je vous le dis, dans quelque roman que vous �laborez dans votre mansarde.
Marat rougit.
� Savez-vous ce que c�est qu�une r�volution? continua Balsamo. J�en ai vu deux cents, moi, et je puis vous le dire. J�ai vu celles de l��gypte antique, j�ai vu celles de l�Assyrie, celles de la Gr�ce, celles de Rome, celles du Bas-Empire. J�ai vu celles du moyen �ge, o� les peuples se ruaient les uns sur les autres, orient sur occident, occident sur orient, et s��gorgeaient sans s�entendre. Depuis celles des rois pasteurs jusqu�� nous, il y a eu cent r�volutions, peut-�tre. Et tout � l�heure vous vous plaigniez d��tre esclaves. Les r�volutions ne servent donc � rien. Pourquoi cela? C�est que ceux qui faisaient des r�volutions �taient tous atteints du m�me vertige: ils se h�taient.