Joseph Balsamo. Tome III
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #3
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome III». Краткое содержание книги:
Un moment apr�s, Rousseau changeait de pens�e.
� Eh bien, se disait-il, o� est le courage, o� est l�honneur? J�aurai peur vis-�-vis de moi-m�me? Je ne regarderai dans mon miroir que la face d�un poltron et d�un coquin? Non, il n�en sera pas ainsi� D�t l�univers se coaliser pour mon malheur, d�t la cave de cette rue s��crouler sur moi, j�irai� Beaux raisonnements, d�ailleurs, qu�enfante la peur. Depuis mon retour, � cause de la rencontre de cet homme, je me surprends � toujours tourner dans un cercle d�inepties. Voil� que je doute de tous, et de moi-m�me! cela n�est pas logique� Je me connais, je ne suis pas un enthousiaste: si j�ai cru voir des merveilles dans l�association projet�e, c�est qu�il y a des merveilles. Qui me dit que je ne serai pas, moi, le r�g�n�rateur du genre humain, moi qu�on a recherch�, moi que les agents myst�rieux d�un pouvoir sans limites sont venus consulter sur la foi de mes �crits: je reculerais lorsqu�il s�agit de suivre mon �uvre, de substituer l�application � la th�orie!
Rousseau s�animait.
� Quoi de plus beau! Les �ges marchent� les peuples sortent de l�abrutissement, le pas suit le pas dans l�obscurit�, la main dans l�ombre; l�immense pyramide s��l�ve au-dessus de laquelle, pour couronnement, les si�cles futurs placeront le buste de Rousseau, citoyen de Gen�ve, qui, pour faire comme il a dit, a risqu� sa libert�, sa vie, c�est-�-dire a �t� fid�le � sa devise: Vitam impendere vero[2].
L�-dessus, Rousseau, transport�, se mit � son clavecin et acheva de se monter l�imagination avec les m�lop�es les plus ronflantes, les plus larges et les plus guerri�res qu�il put arracher aux flancs de l�instrument sonore.
La nuit vint. Th�r�se, fatigu�e d�avoir tourment� vainement son captif, dormait sur sa chaise; Rousseau, dont le c�ur battait fort, prit son habit neuf comme pour aller en bonne fortune; il �tudia un moment dans la glace le jeu de ses yeux noirs, qu�il trouva vifs et parlants; ce qui le charma.
Il s�appuya sur sa canne de jonc, et, sans avoir r�veill� Th�r�se, s�esquiva de l�appartement.
Mais, arriv� au bas de l�escalier, apr�s avoir fait jouer de sa main le secret de la porte ouvrant sur la rue, Rousseau commen�a par regarder au dehors, afin de s�assurer de l��tat des localit�s.
Il ne passait aucune voiture; la rue, comme de coutume, �tait pleine de fl�neurs, dont les uns regardaient les autres, comme c�est encore la coutume, tandis que beaucoup s�arr�taient aux vitres des boutiques pour lorgner les jolies filles de comptoir.
Un homme de plus �tait donc parfaitement inaper�u dans ce tourbillon. Rousseau s�y pr�cipita; il n�avait pas un long chemin � faire.
Un chanteur avec un aigre violon stationnait devant la porte qu�on avait signal�e � Rousseau. Cette musique, � laquelle sont sensibles les oreilles de tout v�ritable Parisien, emplissait la rue d��chos qui s�en allaient r�p�tant les derni�res mesures du refrain chant� par le violon ou le chanteur lui-m�me.
Rien n��tait donc plus d�favorable au mouvement circulatoire que l�engorgement form� � cet endroit par le cercle des auditeurs. Il fallait n�cessairement que tout passant tourn�t � droite ou � gauche du groupe; ceux qui tournaient � gauche prenaient la rue, ceux qui tournaient � droite longeaient la maison d�sign�e et vice versa.
Rousseau remarqua que plusieurs de ces passants se perdirent en route, comme s�ils fussent tomb�s en quelque trappe. Il compta que ceux-l� �taient venus dans le m�me but que lui, et r�solut d�imiter leur man�uvre: c��tait chose facile.
Ayant ainsi pass� derri�re le groupe des auditeurs, comme pour s�arr�ter aussi, il guetta la premi�re personne qu�il vit entrer dans l�all�e ouverte. Plus timor� que ceux-l�, parce qu�il avait plus � risquer sans doute, il attendit que l�occasion se pr�sent�t dix fois bonne.
Il n�attendit pas longtemps. Un cabriolet qui accourait du bout de la rue coupa le cercle en deux et op�ra un refoulement des deux h�misph�res sur les maisons. Rousseau se trouva plac� sur le seuil m�me de l�all�e; il n�y avait qu�� continuer� Notre philosophe observa que tous les curieux, occup�s du cabriolet, tournaient le dos � la maison. Il profita de son isolement et disparut dans la profondeur de l�all�e noire.
Au bout de quelques secondes, il aper�ut une lumi�re sous laquelle un homme assis paisiblement, comme un marchand apr�s sa journ�e de vente, lisait ou feignait de lire une gazette.
Au bruit des pas de Rousseau, cet homme leva la t�te et appuya visiblement son doigt sur sa poitrine, tout �clair�e par la lampe.
Rousseau r�pondit � ce geste symbolique par un doigt qu�il appuya sur ses l�vres.
Aussit�t l�homme se leva, et, poussant une porte situ�e � sa droite, porte invisible tant elle �tait artistement d�coup�e dans le pan de la boiserie auquel il s�adossait, il fit voir � Rousseau un escalier fort raide qui plongeait sous terre.
Rousseau entra; la porte se referma sans bruit, mais avec rapidit�.
Rousseau, en s�aidant de sa canne, descendit les degr�s; il trouvait mauvais que les associ�s lui imposassent pour premi�re �preuve le risque de se rompre le cou et les jambes.
Mais l�escalier, s�il �tait roide, n��tait pas long. Rousseau compta dix-sept marches, et aussit�t il fut envahi par une grande chaleur qui le saisit aux yeux et au visage.
Cette chaleur humide �tait le souffle d�un certain nombre d�hommes rassembl�s en cette cave.
Rousseau remarqua les murailles tapiss�es de toiles rouges et blanches, sur lesquelles �taient figur�s divers instruments de travail, plus symboliques sans doute que r�els. Une seule lampe pendait de la vo�te, jetant un reflet sinistre sur les figures assez honn�tes pourtant qui causaient entre elles � voix basse sur des bancs de bois.
Il n�y avait par terre ni parquet ni tapis, mais une �paisse natte de jonc qui assourdissait les pas.
Rousseau ne produisit donc en entrant aucune sensation.
Nul ne parut avoir remarqu� qu�il entr�t.
Cinq minutes auparavant, Rousseau ne d�sirait rien tant qu�une pareille entr�e, et cependant, son entr�e faite, il fut f�ch� d�avoir si bien r�ussi.
Il vit une place vide sur un des derniers bancs; il s�y installa le plus modestement qu�il put, derri�re tous les autres.
Il compta trente-trois t�tes dans l�assembl�e. Un bureau, �lev� sur une estrade, attendait un pr�sident.
Chapitre 103. La loge de la rue Pl�tri�re
Rousseau remarqua que les conversations des assistants �taient fort discr�tes et fort restreintes. Beaucoup ne remuaient pas les l�vres. � peine si trois ou quatre couples �changeaient des paroles.
Ceux qui ne parlaient pas essayaient m�me de cacher leur visage, ce qui n��tait pas malais�, gr�ce � la grande masse d�ombre projet�e par l�estrade du pr�sident qu�on attendait.
Le refuge de ceux-l�, qui paraissaient �tre les timides, �tait derri�re cette estrade.
Mais, en revanche, deux ou trois membres de la corporation se donnaient beaucoup de mouvement pour reconna�tre leurs coll�gues. Ils allaient, venaient, causaient entre eux et souvent disparaissaient tour � tour par une porte masqu�e d�un rideau noir � flammes rouges.
Bient�t une sonnette se fit entendre. Un homme quitta purement et simplement le coin du banc o� il se trouvait nagu�re confondu avec les autres ma�ons, et prit place sur l�estrade.
Apr�s avoir fait quelques signes de la main et des doigts, signes qui furent r�p�t�s par tous les assistants, et auxquels il en ajouta un dernier plus explicite que les autres, il d�clara la s�ance ouverte.
Cet homme �tait absolument inconnu � Rousseau; sous l�ext�rieur d�un artisan ais�, il cachait beaucoup de pr�sence d�esprit, aid�e d�une �locution aussi facile qu�on l�eut d�sir�e dans un orateur.
[2] Vitam impedere vero�: �Consacrer sa vie � la v�rit�.� Juv�nal, Satires, 4, 91. Formule reprise par Rousseau, par plusieurs journaux r�volutionnaires et par Marat.