L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-On etouffe, murmura-t-elle en s'approchant d'une fenetre comme pour baisser davantage la jalousie.
Mais elle se pencha, regarda de nouveau a droite et a gauche. Au meme instant, Leonie, qui guettait un homme, arrete sur le trottoir d'en face, s'ecria:
-Qu'est-ce qu'il fait la, ce vieux? Il y a un quart d'heure qu'il espionne ici.
-Quelque matou, dit madame Lerat. Nana, veux-tu bien venir t'asseoir! Je t'ai defendu de rester a la fenetre.
Nana reprit les queues de violettes qu'elle roulait, et tout l'atelier s'occupa de l'homme. C'etait un monsieur bien vetu, en paletot, d'une cinquantaine d'annees; il avait une face bleme, tres serieuse et tres digne, avec un collier de barbe grise, correctement taille. Pendant une heure, il resta devant la boutique d'un herboriste, levant les yeux sur les jalousies de l'atelier. Les fleuristes poussaient des petits rires, qui s'etouffaient dans le bruit de la rue; et elles se courbaient, tres affairees, au-dessus de l'ouvrage, avec des coups d'oeil, pour ne pas perdre de vue le monsieur.
-Tiens! fit remarquer Leonie, il a un lorgnon. Oh! c'est un homme chic... Il attend Augustine, bien sur.
Mais Augustine, une grande blonde laide, repondit aigrement qu'elle n'aimait pas les vieux. Et madame Lerat, hochant la tete, murmura avec son sourire pince, plein de sous-entendu:
-Vous avez tort, ma chere; les vieux sont plus tendres.
A ce moment, la voisine de Leonie, une petite personne grasse, lui lacha dans l'oreille une phrase; et Leonie, brusquement, se renversa sur sa chaise, prise d'un acces de fou rire, se tordant, jetant des regards vers le monsieur et riant plus fort. Elle begayait:
-C'est ca, oh! c'est ca!... Ah! cette Sophie, est-elle sale!
-Qu'est-ce qu'elle a dit? qu'est-ce qu'elle a dit? demandait tout l'atelier brulant de curiosite.
Leonie essuyait les larmes de ses yeux, sans repondre. Quand elle fut un peu calmee, elle se remit a gaufrer, en declarant:
-Ca ne peut pas se repeter.
On insistait, elle refusait de la tete, reprise par des bouffees de gaiete. Alors Augustine, sa voisine de gauche, la supplia de le lui dire tout bas. Et Leonie, enfin, voulut bien le lui dire, les levres contre l'oreille. Augustine se renversa, se tordit a son tour. Puis, elle-meme repeta la phrase, qui courut ainsi d'oreille a oreille, au milieu des exclamations et des rires etouffes. Lorsque toutes connurent la salete de Sophie, elles se regarderent, elles eclaterent ensemble, un peu rouges et confuses pourtant. Seule, madame Lerat ne savait pas. Elle etait tres vexee.
-C'est bien mal poli ce que vous faites la, mesdemoiselles, dit-elle. On ne se parle jamais tout bas, quand il y a du monde... Quelque indecence, n'est-ce pas? Ah! c'est du propre!
Elle n'osa pourtant pas demander qu'on lui repetat la salete de Sophie, malgre son envie furieuse de la connaitre. Mais, pendant un instant, le nez baisse, faisant de la dignite, elle se regala de la conversation des ouvrieres. Une d'elles ne pouvait lacher un mot, le mot le plus innocent, a propos de son ouvrage par exemple, sans qu'aussitot les autres y entendissent malice; elles detournaient le mot de son sens, lui donnaient une signification cochonne, mettaient des allusions extraordinaires sous des paroles simples comme celles-ci: " Ma pince est fendue, " ou bien: " Qui est-ce qui a fouille dans mon petit pot? " Et elles rapportaient tout au monsieur qui faisait le pied de grue en face, c'etait le monsieur qui arrivait quand meme au bout des allusions. Ah! les oreilles devaient lui corner! Elles finissaient par dire des choses tres betes, tant elles voulaient etre malignes. Mais ca ne les empechait pas de trouver ce jeu-la bien amusant, excitees, les yeux fous, allant de plus fort en plus fort. Madame Lerat n'avait pas a se facher, on ne disait rien de cru. Elle-meme les fit toutes se rouler, en demandant:
-Mademoiselle Lisa, mon feu est eteint, passez-moi le votre.
-Ah! le feu de madame Lerat qui est eteint! cria l'atelier.
Elle voulut commencer une explication.
-Quand vous aurez mon age, mesdemoiselles...
Mais on ne l'ecoutait pas, on parlait d'appeler le monsieur pour rallumer le feu de madame Lerat.
Dans cette bosse de rires, Nana rigolait, il fallait voir! Aucun mot a double entente ne lui echappait. Elle en lachait, elle-meme de raides, en les appuyant du menton, rengorgee et crevant d'aise. Elle etait dans le vice comme un poisson dans l'eau. Et elle roulait tres bien ses queues de violettes, tout en se tortillant sur sa chaise. Oh! un chic epatant, pas meme le temps de rouler une cigarette. Rien que le geste de prendre une mince bande de papier vert, et allez-y! le papier filait et enveloppait le laiton; puis, une goutte de gomme en haut pour coller, c'etait fait, c'etait un brin de verdure frais et delicat, bon a mettre sur les appas des dames. Le chic etait dans les doigts, dans ces doigts minces de gourgandine, qui semblaient desosses, souples et calins. Elle n'avait pu apprendre que ca du metier. On lui donnait a faire toutes les queues de l'atelier, tant elle les faisait bien.
Cependant, le monsieur du trottoir d'en face s'en etait alle. L'atelier se calmait, travaillait dans la grosse chaleur. Quand sonna midi, l'heure du dejeuner, toutes se secouerent. Nana, qui s'etait precipitee vers la fenetre, leur cria qu'elle allait descendre faire les commissions, si elles voulaient. Et Leonie lui commanda deux sous de crevettes, Augustine un cornet de pommes de terre frites, Lisa une botte de radis, Sophie une saucisse. Puis, comme elle descendait, madame Lerat qui, trouvait drole son amour pour la fenetre, ce jour-la, dit en la rattrapant de ses grandes jambes:
-Attends donc, je vais avec toi, j'ai besoin de quelque chose.
Mais voila que, dans l'allee, elle apercut le monsieur plante comme un cierge, en train de jouer de la prunelle avec Nana! La petite devint tres rouge. Sa tante lui prit le bras d'une secousse, la fit trotter sur le pave, tandis que le particulier emboitait le pas. Ah! le matou venait pour Nana! Eh bien! c'etait gentil, a quinze ans et demi, de trainer ainsi des hommes a ses jupes! Et madame Lerat, vivement, la questionnait. Oh! mon Dieu! Nana ne savait pas; il la suivait depuis cinq jours seulement, elle ne pouvait plus mettre le nez dehors, sans le rencontrer dans ses jambes; elle le croyait dans le commerce, oui, un fabricant de boutons en os. Madame Lerat fut tres impressionnee. Elle se retourna, guigna le monsieur du coin de l'oeil.