L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Il dort, murmura le medecin en chef.
Et il fit remarquer la figure de l'homme aux deux autres. Coupeau, les paupieres closes, avait de petites secousses nerveuses qui lui tiraient toute la face. Il etait plus affreux encore, ainsi ecrase, la machoire saillante, avec le masque deforme d'un mort qui aurait eu des cauchemars. Mais les medecins, ayant apercu les pieds, vinrent mettre leurs nez dessus, d'un air de profond interet. Les pieds dansaient toujours. Coupeau avait beau dormir, les pieds dansaient! Oh! leur patron pouvait ronfler, ca ne les regardait pas, ils continuaient leur train-train, sans se presser ni se ralentir. De vrais pieds mecaniques, des pieds qui prenaient leur plaisir ou ils le trouvaient.
Pourtant, Gervaise, ayant vu les medecins poser leurs mains sur le torse de son homme, voulut le tater elle aussi. Elle s'approcha doucement, lui appliqua sa main sur une epaule. Et elle la laissa une minute. Mon Dieu! qu'est-ce qui se passait donc la dedans? Ca dansait jusqu'au fond de la viande; les os eux-memes devaient sauter. Des fremissements, des ondulations arrivaient de loin, coulaient pareils a une riviere, sous la peau. Quand elle appuyait un peu, elle sentait les cris de souffrance de la moelle. A l'oeil nu, on voyait seulement les petites ondes creusant des fossettes, comme a la surface d'un tourbillon; mais, dans l'interieur, il devait y avoir un joli ravage. Quel sacre travail! un travail de taupe! C'etait le vitriol de l'Assommoir qui donnait la-bas des coups de pioche. Le corps entier en etait sauce, et dame! il fallait que ce travail s'achevat, endettant, emportant Coupeau, dans le tremblement general et continu de toute la carcasse.
Les medecins s'en etaient alles. Au bout d'une heure, Gervaise, restee avec l'interne, repeta a voix basse:
-Monsieur, monsieur, il est mort...
Mais l'interne, qui regardait les pieds, dit non de la tete. Les pieds nus, hors du lit, dansaient toujours. Ils n'etaient guere propres, et ils avaient les ongles longs. Des heures encore passerent. Tout d'un coup, ils se raidirent, immobiles. Alors, l'interne se tourna vers Gervaise, en disant:
-Ca y est.
La mort seule avait arrete les pieds.
Quand Gervaise rentra rue de la Goutte-d'Or, elle trouva chez les Boche un tas de commeres qui jabotaient d'une voix allumee. Elle crut qu'on l'attendait pour avoir des nouvelles, comme les autres jours.
-Il est claque, dit-elle en poussant la porte tranquillement, la mine ereintee et abetie.
Mais on ne l'ecoutait pas. Toute la maison etait en l'air. Oh! une histoire impayable! Poisson avait pige sa femme avec Lantier. On ne savait pas au juste les choses, parce que chacun racontait ca a sa maniere. Enfin, il etait tombe sur leur dos au moment ou les deux autres ne l'attendaient pas. Meme on ajoutait des details que les dames se repetaient en pincant les levres. Une vue pareille, naturellement, avait fait sortir Poisson de son caractere. Un vrai tigre! Cet homme, peu causeur, qui semblait marcher avec un baton dans le derriere, s'etait mis a rugir et a bondir. Puis, on n'avait plus rien entendu. Lantier devait avoir explique l'affaire au mari. N'importe, ca ne pouvait plus aller loin. Et Boche annoncait que la fille du restaurant d'a cote prenait decidement la boutique, pour y installer une triperie. Ce roublard de chapelier adorait les tripes.
Cependant, Gervaise, en voyant arriver madame Lorilleux avec madame Lerat, repeta mollement:
-Il est claque... Mon Dieu! quatre jours a gigoter et a gueuler...
Alors, les deux soeurs ne purent pas faire autrement que de tirer leurs mouchoirs. Leur frere avait eu bien des torts, mais enfin c'etait leur frere. Boche haussa les epaules, en disant assez haut pour etre entendu de tout le monde:
-Bah! c'est un soulard de moins!
Depuis ce jour, comme Gervaise perdait la tete souvent, une des curiosites de la maison etait de lui voir faire Coupeau. On n'avait plus besoin de la prier, elle donnait le tableau gratis, tremblement des pieds et des mains, lachant de petits cris involontaires. Sans doute elle avait pris ce tic-la a Sainte-Anne, en regardant trop longtemps son homme. Mais elle n'etait pas chanceuse, elle n'en crevait pas comme lui. Ca se bornait a des grimaces de singe echappe, qui lui faisaient jeter des trognons de choux par les gamins, dans les rues.
Gervaise dura ainsi pendant des mois. Elle degringolait plus bas encore, acceptait les dernieres avanies, mourait un peu de faim tous les jours. Des qu'elle possedait quatre sous, elle buvait et battait les murs. On la chargeait des sales commissions du quartier. Un soir, on avait parie qu'elle ne mangerait pas quelque chose de degoutant; et elle l'avait mange, pour gagner dix sous. M. Marescot s'etait decide a l'expulser de la chambre du sixieme. Mais, comme on venait de trouver le pere Bru mort dans son trou, sous l'escalier, le proprietaire avait bien voulu lui laisser cette niche. Maintenant, elle habitait la niche du pere Bru. C'etait la dedans, sur de la vieille paille, qu'elle claquait du bec, le ventre vide et les os glaces. La terre ne voulait pas d'elle, apparemment. Elle devenait idiote, elle ne songeait seulement pas a se jeter du sixieme sur le pave de la cour, pour en finir. La mort devait la prendre petit a petit, morceau par morceau, en la trainant ainsi jusqu'au bout dans la sacree existence qu'elle s'etait faite. Meme on ne sut jamais au juste de quoi elle etait morte. On parla d'un froid et chaud. Mais la verite etait qu'elle s'en allait de misere, des ordures et des fatigues de sa vie gatee. Elle creva d'avachissement, selon le mot des Lorilleux. Un matin, comme ca sentait mauvais dans le corridor, on se rappela qu'on ne l'avait pas vue depuis deux jours; et on la decouvrit deja verte, dans sa niche.
Justement, ce fut le pere Bazouge qui vint, avec la caisse des pauvres sous le bras, pour l'emballer. Il etait encore joliment soul, ce jour-la, mais bon zig tout de meme, et gai comme un pinson. Quand il eut reconnu la pratique a laquelle il avait affaire, il lacha des reflexions philosophiques, en preparant son petit menage.
-Tout le monde y passe.... On n'a pas besoin de se bousculer, il y a de la place pour tout le monde... Et c'est bete d'etre presse, parce qu'on arrive moins vite... Moi, je ne demande pas mieux que de faire plaisir. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Arrangez un peu ca, pour voir... En v'la une qui ne voulait pas, puis elle a voulu. Alors, on l'a fait attendre... Enfin, ca y est, et, vrai! elle l'a gagne! Allons-y gaiement!
Et, lorsqu'il empoigna Gervaise dans ses grosses mains noires, il fut pris d'une tendresse, il souleva doucement cette femme qui avait eu un si long beguin pour lui. Puis, en l'allongeant au fond de la biere avec un soin paternel, il begaya, entre deux hoquets:
-Tu sais... ecoute bien... c'est moi, Bibi-la-Gaiete, dit le consolateur des dames... Va, t'es heureuse. Fais dodo, ma belle!