L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Les dimanches furent pour elle, a cette epoque, des journees de rendez-vous avec la foule, avec tous les hommes qui passaient et qui la reluquaient. Elle les attendait la semaine entiere, chatouillee de petits desirs, etouffant, prise d'un besoin de grand air, de promenade au soleil, dans la cohue du faubourg endimanche. Des le matin, elle s'habillait, elle restait des heures en chemise devant le morceau de glace accroche au-dessus de la commode; et, comme toute la maison pouvait la voir par la fenetre, sa mere se fachait, lui demandait si elle n'avait pas bientot fini de se promener en panais. Mais, elle, tranquille, se collait des accroche-coeur sur le front avec de l'eau sucree, recousait les boutons de ses bottines ou faisait un point a sa robe, les jambes nues, la chemise glissee des epaules, dans le desordre de ses cheveux ebouriffes. Ah! elle etait chouette, comme ca! disait le pere Coupeau, qui ricanait et la blaguait; une vraie Madeleine-la-Desolee! Elle aurait pu servir de femme sauvage et se montrer pour deux sous. Il lui criait: " Cache donc ta viande, que je mange mon pain! " Et elle etait adorable, blanche et fine sous le debordement de sa toison blonde, rageant si fort que sa peau en devenait rose, n'osant repondre a son pere et cassant son fil entre ses dents, d'un coup sec et furieux, qui secouait d'un frisson sa nudite de belle fille.
Puis, aussitot apres le dejeuner, elle filait, elle descendait dans la cour. La paix chaude du dimanche endormait la maison; en bas, les ateliers etaient fermes; les logements baillaient par leurs croisees ouvertes, montraient des tables deja mises pour le soir, qui attendaient les menages, entrain de gagner de l'appetit sur les fortifications; une femme, au troisieme, employait la journee a laver sa chambre, roulant son lit, bousculant ses meubles, chantant pendant des heures la meme chanson, sur un ton doux et pleurard. Et, dans le repos des metiers, au milieu de la cour vide et sonore, des parties de volant s'engageaient entre Nana, Pauline et d'autres grandes filles. Elles etaient cinq ou six, poussees ensemble, qui devenaient les reines de la maison et se partageaient les oeillades des messieurs. Quand un homme traversait la cour, des rires flutes montaient, les froufrous de leurs jupes amidonnees passaient comme un coup de vent. Au-dessus d'elles, l'air des jours de fete flambait, brulant et lourd, comme amolli de paresse et blanchi par la poussiere des promenades.
Mais les parties de volants n'etaient qu'une frime pour s'echapper. Brusquement, la maison tombait a un grand silence. Elles venaient de se glisser dans la rue et de gagner les boulevards exterieurs. Alors, toutes les six, se tenant par les bras, occupant la largeur des chaussees, s'en allaient, vetues de clair, avec leurs rubans noues autour de leurs cheveux nus. Les yeux vifs, coulant de minces regards par le coin pince des paupieres, elles voyaient tout, elles renversaient le cou pour rire, en montrant le gras du menton. Dans les gros eclats de gaiete, lorsqu'un bossu passait ou qu'une vieille femme attendait son chien au coin des bornes, leur ligne se brisait, les unes restaient en arriere, tandis que les autres les tiraient violemment; et elles balancaient les hanches, se pelotonnaient, se degingandaient, histoire d'attrouper le monde et de faire craquer leur corsage sous leurs formes naissantes. La rue etait a elles; elles y avaient grandi, en relevant leurs jupes le long des boutiques; elles s'y retroussaient encore jusqu'aux cuisses, pour rattacher leurs jarretieres. Au milieu de la foule lente et bleme, entre les arbres greles des boulevards, leur debandade courait ainsi, de la barriere Rochechouart a la barriere Saint-Denis, bousculant les gens, coupant les groupes en zigzag, se retournant et lachant des mots dans les fusees de leurs rires. Et leurs robes envolees laissaient, derriere elles, l'insolence de leur jeunesse; elles s'etalaient en plein air, sous la lumiere crue, d'une grossierete orduriere de voyoux, desirables et tendres comme des vierges qui reviennent du bain, la nuque trempee.
Nana prenait le milieu, avec sa robe rose, qui s'allumait dans le soleil. Elle donnait le bras a Pauline, dont la robe, des fleurs jaunes sur un fond blanc, flambait aussi, piquee de petites flammes. Et comme elles etaient les plus grosses toutes les deux, les plus femmes et les plus effrontees, elles menaient la bande, elles se rengorgeaient sous les regards et les compliments. Les autres, les gamines, faisaient des queues a droite et a gauche, en tachant de s'enfler pour etre prises au serieux. Nana et Pauline avaient, dans le fond, des plans tres compliques de ruses coquettes. Si elles couraient a perdre haleine, c'etait histoire de montrer leurs bas blancs et de faire flotter les rubans de leurs chignons. Puis, quand elles s'arretaient, en affectant de suffoquer, la gorge renversee et palpitante, on pouvait chercher, il y avait bien sur par la une de leurs connaissances, quelque garcon du quartier; et elles marchaient languissamment alors, chuchotant et riant entre elles, guettant, les yeux en dessous. Elles se cavalaient surtout pour ces rendez-vous du hasard, au milieu des bousculades de la chaussee. De grands garcons endimanches, en veste et en chapeau rond, les retenaient un instant au bord du ruisseau, a rigoler et a vouloir leur pincer la taille. Des ouvriers de vingt ans, debrailles dans des blouses grises, causaient lentement avec elles, les bras croises, leur soufflant au nez la fumee de leurs brule-gueule. Ca ne tirait pas a consequence, ces gamins avaient pousse en meme temps qu'elles sur le pave. Mais, dans le nombre, elles choisissaient deja. Pauline rencontrait toujours un des fils de madame Gaudron, un menuisier de dix-sept ans, qui lui payait des pommes. Nana apercevait du bout d'une avenue a l'autre Victor Fauconnier, le fils de la blanchisseuse, avec lequel elle s'embrassait dans les coins noirs. Et ca n'allait pas plus loin, elles avaient trop de vice pour faire une betise sans savoir. Seulement, on en disait de raides.
Puis, quand le soleil tombait, la grande joie de ces matines etait de s'arreter aux faiseurs de tours. Des escamoteurs, des hercules arrivaient, qui etalaient sur la terre de l'avenue un tapis mange d'usure. Alors, les badauds s'attroupaient, un cercle se formait, tandis que le saltimbanque, au milieu, jouait des muscles dans son maillot fane. Nana et Pauline restaient des heures debout, au plus epais de la foule. Leurs belles robes fraiches s'ecrasaient entre les paletots et les bourgerons sales. Leurs bras nus, leur cou nu, leurs cheveux nus, s'echauffaient sous les baleines empestees, dans une odeur de vin et de sueur. Et elles riaient, amusees, sans un degout, plus roses et comme sur leur fumier naturel. Autour d'elles, les gros mots partaient, des ordures toutes crues, des reflexions d'hommes souls. C'etait leur langue, elles savaient tout, elles se retournaient avec un sourire, tranquilles d'impudeur, gardant la paleur delicate de leur peau de satin.
La seule chose qui les contrariait etait de rencontrer leurs peres, surtout quand ils avaient bu. Elles veillaient et s'avertissaient.
-Dis donc, Nana, criait tout d'un coup Pauline, voila le pere Coupeau!
-Ah bien! il n'est pas poivre, non, c'est que je tousse! disait Nana embetee. Moi, je m'esbigne, vous savez! Je n'ai pas envie qu'il secoue mes puces... Tiens! il a pique une tete! Dieu de Dieu, s'il pouvait se casser la gueule!
D'autres fois, lorsque Coupeau arrivait droit sur elle, sans lui laisser le temps de se sauver, elle s'accroupissait, elle murmurait:
-Cachez-moi donc, vous autres!... Il me cherche, il a promis de m'enlever le ballon, s'il me pincait encore a trainer ma peau.
Puis, lorsque l'ivrogne les avait depassees, elle se relevait, et toutes le suivaient en pouffant de rire. Il la trouvera! il ne la trouvera pas! C'etait un vrai jeu de cache-cache. Un jour pourtant, Boche etait venu chercher Pauline par les deux oreilles, et Coupeau avait ramene Nana a coups de pied au derriere.