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L'assommoir

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L'assommoir
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Le jour baissait, elles faisaient un dernier tour de balade, elles rentraient dans le crepuscule blafard, au milieu de la foule ereintee. La poussiere de l'air s'etait epaissie, et palissait le ciel lourd. Rue de la Goutte-d'Or, on aurait dit un coin de province, avec les commeres sur les portes, des eclats de voix coupant le silence tiede du quartier vide de voitures. Elles s'arretaient un instant dans la cour, reprenaient les raquettes, tachaient de faire croire qu'elles n'avaient pas bouge de la. Et elles remontaient chez elles, en arrangeant une histoire, dont elles ne se servaient souvent pas, lorsqu'elles trouvaient leurs parents trop occupes a s'allonger des gifles, pour une soupe mal salee ou pas assez cuite.

Maintenant, Nana etait ouvriere, elle gagnait quarante sous chez Titreville, la maison de la rue du Caire ou elle avait fait son apprentissage. Les Coupeau ne voulaient pas la changer, pour qu'elle restat sous la surveillance de madame Lerat, qui etait premiere dans l'atelier depuis dix ans. Le matin, pendant que la mere regardait l'heure au coucou, la petite partait toute seule, l'air gentil, serree aux epaules par sa vieille robe noire trop etroite et trop courte; et madame Lerat etait chargee de constater l'heure de son arrivee, qu'elle disait ensuite a Gervaise. On lui donnait vingt minutes pour aller de la rue de la Goutte-d'Or a la rue du Caire, ce qui etait suffisant, car ces tortillons de filles ont des jambes de cerf. Des fois, elle arrivait juste, mais si rouge, si essoufflee, qu'elle venait bien sur de degringoler de la barriere en dix minutes, apres avoir muse en chemin. Le plus souvent, elle avait sept minutes, huit minutes de retard; et, jusqu'au soir, elle se montrait tres caline pour sa tante, avec des yeux suppliants, tachant ainsi de la toucher et de l'empecher de parler. Madame Lerat, qui comprenait la jeunesse, mentait aux Coupeau, mais en sermonnant Nana dans des bavardages interminables, ou elle parlait de sa responsabilite et des dangers qu'une jeune fille courait sur le pave de Paris. Ah! Dieu de Dieu! la poursuivait-on assez elle-meme! Elle couvait sa niece de ses yeux allumes de continuelles preoccupations polissonnes, elle restait tout echauffee a l'idee de garder et de mijoter l'innocence de ce pauvre petit chat.

-Vois-tu, lui repetait-elle, il faut tout me dire. Je suis trop bonne pour toi, je n'aurais plus qu'a me jeter a la Seine, s'il t'arrivait un malheur... Entends-tu, mon petit chat, si des hommes te parlaient, il faudrait tout me repeter, tout, sans oublier un mot... Hein? on ne t'a encore rien dit, tu me le jures?

Nana riait alors d'un rire qui lui pincait drolement la bouche. Non, non, les hommes ne lui parlaient pas. Elle marchait trop vite. Puis, qu'est-ce qu'ils lui auraient dit? elle n'avait rien a demeler avec eux, peut-etre! Et elle expliquait ses retards d'un air de niaise: elle s'etait arretee pour regarder les images, ou bien elle avait accompagne Pauline qui savait des histoires. On pouvait la suivre, si on ne la croyait pas: elle ne quittait meme jamais le trottoir de gauche; et elle filait joliment, elle devancait toutes les autres demoiselles, comme une voiture. Un jour, a la verite, madame Lerat l'avait surprise, rue du Petit-Carreau, le nez en l'air, riant avec trois autres trainees de fleuristes, parce qu'un homme se faisait la barbe, a une fenetre; mais la petite s'etait fachee, en jurant qu'elle entrait justement chez le boulanger du coin acheter un pain d'un sou.

-Oh! je veille, n'ayez pas peur, disait la grande veuve aux Coupeau. Je vous reponds d'elle comme de moi-meme. Si un salaud voulait seulement la pincer, je me mettrais plutot en travers.

L'atelier, chez Titreville, etait une grande piece a l'entresol, avec un large etabli pose sur des treteaux, occupant tout le milieu. Le long des quatre murs vides, dont le papier d'un gris pisseux montrait le platre par des eraflures, s'allongeaient des etageres encombrees de vieux cartons, de paquets, de modeles de rebut oublies la sous une epaisse couche de poussiere. Au plafond, le gaz avait passe comme un badigeon de suie. Les deux fenetres s'ouvraient si larges, que les ouvrieres, sans quitter l'etabli, voyaient defiler le monde sur le trottoir d'en face.

Madame Lerat, pour donner l'exemple, arrivait la premiere. Puis, la porte battait pendant un quart d'heure, tous les petits bonnichons de fleuristes entraient a la debandade, suantes, decoiffees. Un matin de juillet, Nana se presenta la derniere, ce qui d'ailleurs etait assez dans ses habitudes.

-Ah bien! dit-elle, ce ne sera pas malheureux quand j'aurai voiture!

Et, sans meme oter son chapeau, un caloquet noir qu'elle appelait sa casquette et qu'elle etait lasse de retaper, elle s'approcha de la fenetre, se pencha a droite et a gauche, pour voir dans la rue.

-Qu'est-ce que tu regardes donc? lui demanda madame Lerat, mefiante. Est-ce que ton pere t'a accompagnee?

-Non, bien sur, repondit Nana tranquillement. Je ne regarde rien... Je regarde qu'il fait joliment chaud. Vrai, il y a de quoi vous donner du mal a vous faire courir ainsi.

La matinee fut d'une chaleur etouffante. Les ouvrieres avaient baisse les jalousies, entre lesquelles elles mouchardaient le mouvement de la rue; et elles s'etaient enfin mises au travail, rangees des deux cotes de la table, dont madame Lerat occupait seule le haut bout. Elles etaient huit, ayant chacune devant soi son pot a colle, sa pince, ses outils et sa pelote a gaufrer. Sur l'etabli trainait un fouillis de fils de fer, de bobines, d'ouate, de papier vert et de papier marron, de feuilles et de petales tailles dans de la soie, du satin ou du velours. Au milieu, dans le goulot d'une grande carafe, une fleuriste avait fourre un petit bouquet de deux sous, qui se fanait depuis la veille a son corsage.

-Ah! vous ne savez pas, dit Leonie, une jolie brune, en se penchant sur sa pelote ou elle gaufrait des petales de rose, eh bien! cette pauvre Caroline est joliment malheureuse avec ce garcon qui venait l'attendre le soir.

Nana, en train de couper de minces bandes de papier vert, s'ecria:

-Pardi! un homme qui lui fait des queues tous les jours!

L'atelier fut pris d'une gaiete sournoise, et madame Lerat dut se montrer severe. Elle pinca le nez, en murmurant:

-Tu es propre, ma fille, tu as de jolis mots! Je rapporterai ca a ton pere, nous verrons si ca lui plaira.

Nana gonfla les joues, comme si elle retenait un grand rire. Ah bien! son pere! il en disait d'autres! Mais Leonie, tout d'un coup, souffla tres bas et tres vite:

-Eh! mefiez-vous! la patronne!

En effet, madame Titreville, une longue femme seche, entrait. Elle se tenait d'ordinaire en bas, dans le magasin. Les ouvrieres la craignaient beaucoup, parce qu'elle ne plaisantait jamais. Elle fit lentement le tour de l'etabli, au-dessus duquel maintenant toutes les nuques restaient penchees, silencieuses et actives. Elle traita une ouvriere de sabot, l'obligea a recommencer une marguerite. Puis, elle s'en alla de l'air raide dont elle etait venue.

-Houp! houp! repeta Nana, au milieu d'un grognement general.

-Mesdemoiselles, vraiment, mesdemoiselles! dit madame Lerat qui voulut prendre un air de severite, vous me forcerez a des mesures...

Mais on ne l'ecoutait pas, on ne la craignait guere. Elle se montrait trop tolerante, chatouillee parmi ces petites qui avaient de la rigolade plein les yeux, les prenant a part pour leur tirer les vers du nez sur leurs amants, leur faisant meme les cartes, lorsqu'un bout de l'etabli etait libre. Sa peau dure, sa carcasse de gendarme tressautait d'une joie dansante de commere, des qu'on etait sur le chapitre de la bagatelle. Elle se blessait seulement des mots crus; pourvu qu'on n'employat pas les mots crus, on pouvait tout dire.

Vrai! Nana completait a l'atelier une jolie education! Oh! elle avait des dispositions, bien sur. Mais ca l'achevait, la frequentation d'un tas de filles deja ereintees de misere et de vice. On etait la les unes sur les autres, on se pourrissait ensemble; juste l'histoire des paniers de pommes, quand il y a des pommes gatees. Sans doute, on se tenait devant la societe, on evitait de paraitre trop rosse de caractere, trop degoutante d'expressions. Enfin, on posait pour la demoiselle comme il faut. Seulement, a l'oreille, dans les coins, les saletes marchaient bon train. On ne pouvait pas se trouver deux ensemble, sans tout de suite se tordre de rire, en disant des cochonneries. Puis, on s'accompagnait le soir; c'etaient alors des confidences, des histoires a faire dresser les cheveux, qui attardaient sur les trottoirs les deux gamines, allumees au milieu des coudoiements de la foule. Et il y avait encore, pour les filles restees sages comme Nana, un mauvais air a l'atelier, l'odeur de bastringue et de nuits peu catholiques, apportee par les ouvrieres coureuses, dans leurs chignons mal rattaches, dans leurs jupes si fripees qu'elles semblaient avoir couche avec. Les paresses molles des lendemains de noce, les yeux culottes, ce noir des yeux que madame Lerat appelait honnetement les coups de poing de l'amour, les dehanchements, les voix enrouees, soufflaient une perversion au-dessus de l'etabli, parmi l'eclat et la fragilite des fleurs artificielles. Nana reniflait, se grisait, lorsqu'elle sentait a cote d'elle une fille qui avait deja vu le loup. Longtemps elle s'etait mise aupres de la grande Lisa, qu'on disait grosse; et elle coulait des regards luisants sur sa voisine, comme si elle s'etait attendue a la voir enfler et eclater tout d'un coup. Pour apprendre du nouveau, ca paraissait difficile. La gredine savait tout, avait tout appris sur le pave de la rue de la Goutte-d'Or. A l'atelier, simplement, elle voyait faire, il lui poussait peu a peu l'envie et le toupet de faire a son tour.

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