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L'assommoir

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L'assommoir
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-Dites donc, madame Coupeau! cria Virginie qui suivait le travail de la laveuse, les levres pincees, vous laissez de la crasse, la-bas, dans ce coin. Frottez-moi donc un peu mieux ca!

Gervaise obeit. Elle retourna dans le coin, recommenca a laver. Agenouillee par terre, au milieu de l'eau sale, elle se pliait en deux, les epaules saillantes, les bras violets et raidis. Son vieux jupon trempe lui collait aux fesses. Elle faisait sur le parquet un tas de quelque chose de pas propre, depeignee, montrant par les trous de sa camisole l'enflure de son corps, un debordement de chairs molles qui voyageaient, roulaient et sautaient, sous les rudes secousses de sa besogne; et elle suait tellement, que, de son visage inonde, pissaient de grosses gouttes.

-Plus on met de l'huile de coude, plus ca reluit, dit sentencieusement Lantier, la bouche pleine de pastilles.

Virginie, renversee avec un air de princesse, les yeux demi-clos, suivait toujours le lavage, lachait des reflexions.

-Encore un peu a droite. Maintenant, faites bien attention a la boiserie... Vous savez, je n'ai pas ete tres contente, samedi dernier. Les taches etaient restees.

Et tous les deux, le chapelier et l'epiciere, se carraient davantage, comme sur un trone, tandis que Gervaise se trainait a leurs pieds, dans la boue noire. Virginie devait jouir, car ses yeux de chat s'eclairerent un instant d'etincelles jaunes, et elle regarda Lantier avec un sourire mince. Enfin, ca la vengeait donc de l'ancienne fessee du lavoir, qu'elle avait toujours gardee sur la conscience!

Cependant, un leger bruit de scie venait de la piece du fond, lorsque Gervaise cessait de frotter. Par la porte ouverte, on apercevait, se detachant sur le jour blafard de la cour, le profil de Poisson, en conge ce jour-la, et profitant de son loisir pour se livrer a sa passion des petites boites. Il etait assis devant une table et decoupait, avec un soin extraordinaire, des arabesques dans l'acajou d'une caisse a cigare.

-Ecoutez, Badingue! cria Lantier, qui s'etait remis a lui donner ce surnom, par amitie; je retiens votre boite, un cadeau pour une demoiselle.

Virginie le pinca, mais le chapelier galamment sans cesser de sourire, lui rendit le bien pour le mal, en faisant la souris le long de son genou, sous le comptoir; et il retira sa main d'une facon naturelle, lorsque le mari leva la tete, montrant son imperiale et ses moustaches rouges, herissees dans sa face terreuse.

-Justement, dit le sergent de ville, je travaillais a votre intention, Auguste. C'etait un souvenir d'amitie.

-Ah! fichtre alors, je garderai votre petite machine! reprit Lantier en riant. Vous savez, je me la mettrai au cou avec un ruban.

Puis, brusquement, comme si cette idee en eveillait une autre:

-A propos! s'ecria-t-il, j'ai rencontre Nana, hier soir.

Du coup, l'emotion de cette nouvelle assit Gervaise dans la mare d'eau sale qui emplissait la boutique. Elle demeura suante, essoufflee, avec sa brosse a la main.

-Ah! murmura-t-elle simplement.

-Oui, je descendais la rue des Martyrs, je regardais une petite qui se tortillait au bras d'un vieux, devant moi, et je me disais: Voila un troufignon que je connais... Alors, j'ai redouble le pas, je me suis trouve nez a nez avec ma sacree Nana... Allez, vous n'avez pas a la plaindre, elle est bien heureuse, une jolie robe de laine sur le dos, une croix d'or au cou, et l'air drolichon avec ca!

-Ah! repeta Gervaise d'une voix plus sourde.

Lantier, qui avait fini les pastilles, prit un sucre d'orge dans un autre bocal.

-Elle a un vice, cette enfant! continua-t-il. Imaginez-vous qu'elle m'a fait signe de la suivre, avec un aplomb boeuf. Puis, elle a remise son vieux quelque part, dans un cafe... Oh! epatant, le vieux! vide, le vieux!... Et elle est revenue me rejoindre sous une porte. Un vrai serpent! gentille, et faisant sa tata, et vous lichant comme un petit chien! Oui, elle m'a embrasse, elle a voulu savoir des nouvelles de tout le monde... Enfin, j'ai ete bien content de la rencontrer.

-Ah! dit une troisieme fois Gervaise.

Elle se tassait, elle attendait toujours. Sa fille n'avait donc pas eu une parole pour elle? Dans le silence, on entendait de nouveau la scie de Poisson. Lantier, egaye, sucait rapidement son sucre d'orge, avec un sifflement des levres.

-Eh bien! moi, je puis la voir, je passerai de l'autre cote de la rue, reprit Virginie, qui venait encore de pincer le chapelier d'une main feroce. Oui, le rouge me monterait au front, d'etre saluee en public par une de ces filles... Ce n'est pas parce que vous etes la, madame Coupeau, mais votre fille est une jolie pourriture. Poisson en ramasse tous les jours qui valent davantage.

Gervaise ne disait rien, ne bougeait pas, les yeux fixes dans le vide. Elle finit par hocher lentement la tete, comme pour repondre aux idees qu'elle gardait en elle, pendant que le chapelier, la mine friande, murmurait:

-De cette pourriture-la, on s'en ficherait volontiers des indigestions. C'est tendre comme du poulet...

Mais l'epiciere le regardait d'un air si terrible, qu'il dut s'interrompre et l'apaiser par une gentillesse. Il guetta le sergent de ville, l'apercut le nez sur sa petite boite, et profita de ca pour fourrer le sucre d'orge dans la bouche de Virginie. Alors, celle-ci eut un rire complaisant. Puis, elle tourna sa colere contre la laveuse.

-Depechez-vous un peu, n'est-ce pas? Ca n'avance guere la besogne, de rester la comme une borne... Voyons, remuez-vous, je n'ai pas envie de patauger dans l'eau jusqu'a ce soir.

Et elle ajouta plus bas, mechamment:

-Est-ce que c'est ma faute si sa fille fait la noce!

Sans doute, Gervaise n'entendit pas. Elle s'etait remise a frotter le parquet, l'echine cassee, aplatie par terre et se trainant avec des mouvements engourdis de grenouille. De ses deux mains, crispees sur le bois de la brosse, elle poussait devant elle un flot noir, dont les eclaboussures la mouchetaient de boue, jusque dans ses cheveux. Il n'y avait plus qu'a rincer, apres avoir balaye les eaux sales au ruisseau.

Cependant, au bout d'un silence, Lantier qui s'ennuyait haussa la voix.

-Vous ne savez pas, Badingue, cria-t-il, j'ai vu votre patron hier, rue de Rivoli. Il est diablement ravage, il n'en a pas pour six mois dans le corps... Ah! dame! avec la vie qu'il fait!

Il parlait de l'empereur. Le sergent de ville repondit d'un ton sec, sans lever les yeux:

-Si vous etiez le gouvernement, vous ne seriez pas si gras.

-Oh! mon bon, si j'etais le gouvernement, reprit le chapelier en affectant une brusque gravite, les choses iraient un peu mieux, je vous en flanque mon billet... Ainsi, leur politique exterieure, vrai! ca fait suer, depuis quelque temps. Moi, moi qui vous parle, si je connaissais seulement un journaliste, pour l'inspirer de mes idees...

Il s'animait, et comme il avait fini de croquer son sucre d'orge, il venait d'ouvrir un tiroir, dans lequel il prenait des morceaux de pate de guimauve, qu'il gobait en gesticulant.

-C'est bien simple... Avant tout, je reconstituerais la Pologne, et j'etablirais un grand Etat Scandinave, qui tiendrait en respect le geant du Nord... Ensuite, je ferais une republique de tous les petits royaumes allemands... Quant a l'Angleterre, elle n'est guere a craindre; si elle bougeait, j'enverrais cent mille hommes dans l'Inde... Ajoutez que je reconduirais, la crosse dans le dos, le Grand Turc a la Mecque, et le pape a Jerusalem... Hein? l'Europe serait vite propre. Tenez! Badingue, regardez un peu...

Il s'interrompit pour prendre a poignee cinq ou six morceaux de pate de guimauve.

-Eh bien! ce ne serait pas plus long que d'avaler ca.

Et il jetait, dans sa bouche ouverte, les morceaux les uns apres les autres.

-L'empereur a un autre plan, dit le sergent de ville, au bout de deux grandes minutes de reflexion.

-Laissez donc! reprit violemment le chapelier. On le connait, son plan! L'Europe se fiche de nous... Tous les jours, les larbins des Tuileries ramassent votre patron sous la table, entre deux gadoues du grand monde.

Mais Poisson s'etait leve. Il s'avanca et mit la main sur son coeur, en disant:

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