L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Dans la maison, rue de la Goutte-d'Or, on parlait du vieux de Nana, comme d'un monsieur que tout le monde connaissait. Oh! il restait tres poli, un peu timide meme, mais entete et patient en diable, la suivant a dix pas d'un air de toutou obeissant. Des fois meme, il entrait jusque dans la cour. Madame Gaudron le rencontra un soir sur le palier du second, qui filait le long de la rampe, le nez baisse, allume et peureux. Et les Lorilleux menacaient de demenager si leur chiffon de niece amenait encore des hommes a son derriere, car ca devenait degoutant, l'escalier en etait plein, on ne pouvait plus descendre sans en voir a toutes les marches, en train de renifler et d'attendre; vrai, on aurait cru qu'il y avait une bete en folie, dans ce coin de la maison. Les Boche s'apitoyaient sur le sort de ce pauvre monsieur, un homme si respectable, qui se toquait d'une petite coureuse. Enfin! c'etait un commercant, ils avaient vu sa fabrique de boutons boulevard de la Villette, il aurait pu faire un sort a une femme, s'il etait tombe sur une fille honnete. Grace aux details donnes par les concierges, tous les gens du quartier, les Lorilleux eux-memes, montraient la plus grande consideration pour le vieux, quand il passait sur les talons de Nana, la levre pendante dans sa face bleme, avec son collier de barbe grise, correctement taille.
Pendant le premier mois, Nana s'amusa joliment de son vieux. Il fallait le voir, toujours en petoche autour d'elle. Un vrai fouille-au-pot, qui tatait sa jupe par derriere, dans la foule, sans avoir l'air de rien. Et ses jambes! des cotrets de charbonnier, de vraies allumettes! Plus de mousse sur le caillou, quatre cheveux frisant a plat dans le cou, si bien qu'elle etait toujours tentee de lui demander l'adresse du merlan qui lui faisait la raie. Ah! quel vieux birbe! il etait rien folichon!
Puis, a le retrouver sans cesse la, il ne lui parut plus si drole. Elle avait une peur sourde de lui, elle aurait crie s'il s'etait approche. Souvent, lorsqu'elle s'arretait devant un bijoutier, elle l'entendait tout d'un coup qui lui begayait des choses dans le dos. Et c'etait vrai ce qu'il disait; elle aurait bien voulu avoir une croix avec un velours au cou, ou encore de petites boucles d'oreille de corail, si petites, qu'on croirait des gouttes de sang. Meme, sans ambitionner des bijoux, elle ne pouvait vraiment pas rester un guenillon, elle etait lasse de se retaper avec la gratte des ateliers de la rue du Caire, elle avait surtout assez de sa casquette, ce caloquet sur lequel les fleurs chipees chez Titreville faisaient un effet de gringuenaudes pendues comme des sonnettes au derriere d'un pauvre homme. Alors, trottant dans la boue, eclaboussee par les voitures, aveuglee par le resplendissement des etalages, elle avait des envies qui la tortillaient a l'estomac, ainsi que des fringales, des envies d'etre bien mise, de manger dans les restaurants, d'aller au spectacle, d'avoir une chambre a elle avec de beaux meubles. Elle s'arretait toute pale de desir, elle sentait monter du pave de Paris une chaleur le long de ses cuisses, un appetit feroce de mordre aux jouissances dont elle etait bousculee, dans la grande cohue des trottoirs. Et, ca ne manquait jamais, justement a ces moments la, son vieux lui coulait a l'oreille des propositions. Ah! comme elle lui aurait tape dans la main, si elle n'avait pas eu peur de lui, une revolte interieure qui la raidissait dans ses refus, furieuse et degoutee de l'inconnu de l'homme, malgre tout son vice.
Mais, lorsque l'hiver arriva, l'existence devint impossible chez les Coupeau. Chaque soir, Nana recevait sa raclee: Quand le pere etait las de la battre, la mere lui envoyait des torgnoles, pour lui apprendre a bien se conduire. Et c'etaient souvent des danses generales; des que l'un tapait, l'autre la defendait, si bien que tous les trois finissaient par se rouler sur le carreau, au milieu de la vaisselle cassee. Avec ca, on ne mangeait point a sa faim, on crevait de froid. Si la petite s'achetait quelque chose de gentil, un noeud de ruban, des boutons de manchette, les parents le lui confisquaient et allaient le laver. Elle n'avait rien a elle que sa rente de calottes avant de se fourrer dans le lambeau de drap, ou elle grelottait sous son petit jupon noir qu'elle etalait pour toute couverture. Non, cette sacree vie-la ne pouvait pas continuer, elle ne voulait point y laisser sa peau. Son pere, depuis longtemps, ne comptait plus; quand un pere se soule comme le sien se soulait, ce n'est pas un pere, c'est une sale bete dont on voudrait bien etre debarrasse. Et, maintenant, sa mere degringolait a son tour dans son amitie. Elle buvait, elle aussi. Elle entrait par gout chercher son homme chez le pere Colombe, histoire de se faire offrir des consommations; et elle s'attablait tres bien, sans afficher des airs degoutes comme la premiere fois, sifflant les verres d'un trait, trainant ses coudes pendant des heures et sortant de la avec les yeux hors de la tete. Lorsque Nana, en passant devant l'Assommoir, apercevait sa mere au fond, le nez dans la goutte, avachie au milieu des engueulades des hommes, elle etait prise d'une colere bleue, parce que la jeunesse, qui a le bec tourne a une autre friandise, ne comprend pas la boisson. Ces soirs-la, elle avait un beau tableau, le papa pochard, la maman pocharde, an tonnerre de Dieu de cambuse ou il n'y avait pas de pain et qui empoisonnait la liqueur. Enfin, une sainte ne serait pas restee la dedans. Tant pis! si elle prenait de la poudre d'escampette un de ces jours, ses parents pourraient bien faire leur meaculpa et dire qu'ils l'avaient eux-memes poussee dehors.
Un samedi, Nana trouva en rentrant son pere et sa mere dans un etat abominable. Coupeau, tombe en travers du lit, ronflait. Gervaise, tassee sur une chaise, roulait la tete avec des yeux vagues et inquietants ouverts sur le vide. Elle avait oublie de faire chauffer le diner, un restant de ragout. Une chandelle, qu'elle ne mouchait pas, eclairait la misere honteuse du taudis.
-C'est toi, chenillon? begaya Gervaise. Ah bien! ton pere va te ramasser!
Nana ne repondait pas, restait toute blanche, regardait le poele froid, la table sans assiettes, la piece lugubre ou cette paire de soulards mettaient l'horreur bleme de leur hebetement. Elle n'ota pas son chapeau, fit le tour de la chambre; puis, les dents serrees, elle rouvrit la porte, elle s'en alla.
-Tu redescends? demanda sa mere, sans pouvoir tourner la tete.
-Oui, j'ai oublie quelque chose. Je vais remonter... Bonsoir.
Et elle ne revint pas. Le lendemain, les Coupeau, dessoules, se battirent, en se jetant l'un a l'autre a la figure l'envolement de Nana. Ah! elle etait loin, si elle courait toujours! Comme on dit aux enfants pour les moineaux, les parents pouvaient aller lui mettre un grain de sel au derriere, ils la rattraperaient peut-etre. Ce fut un grand coup qui ecrasa encore Gervaise; car elle sentit tres bien, malgre son avachissement, que la culbute de sa petite, en train de se faire caramboler, l'enfoncait davantage, seule maintenant, n'ayant plus d'enfant a respecter, pouvant se lacher aussi bas qu'elle tomberait. Oui, ce chameau denature lui emportait le dernier morceau de son honnetete dans ses jupons sales. Et elle se grisa trois jours, furieuse, les poings serres, la bouche enflee de mots abominables contre sa garce de fille. Coupeau, apres avoir roule les boulevards exterieurs et regarde sous le nez tous les torchons qui passaient, fumait de nouveau sa pipe, tranquille comme Baptiste; seulement, quand il etait a table, il se levait parfois, les bras en l'air, un couteau au poing, en criant qu'il etait deshonore; et il se rasseyait pour finir sa soupe.