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L'assommoir

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L'assommoir
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Dans la maison, ou chaque mois des filles s'envolaient comme des serins dont on laisserait les cages ouvertes, l'accident des Coupeau n'etonna personne. Mais les Lorilleux triomphaient. Ah! ils l'avaient predit que la petite leur chierait du poivre! C'etait merite, toutes les fleuristes tournaient mal. Les Boche et les Poisson ricanaient egalement, en faisant une depense et un etalage extraordinaires de vertu. Seul, Lantier defendait sournoisement Nana. Mon Dieu! sans doute, declarait-il de son air puritain, une demoiselle qui se cavalait offensait toutes les lois; puis, il ajoutait, avec une flamme dans le coin des yeux, que, sacredie! la gamine etait aussi trop jolie pour foutre la misere a son age.

-Vous ne savez pas? cria un jour madame Lorilleux dans la loge des Boche, ou la coterie prenait du cafe, eh bien! vrai comme la lumiere du jour nous eclaire, c'est la Banban qui a vendu sa fille... Oui, elle l'a vendue, et j'ai des preuves!... Ce vieux, qu'on rencontrait matin et soir dans l'escalier, il montait deja donner des acomptes. Ca crevait les yeux. Et, hier donc! quelqu'un les a apercus ensemble a l'Ambigu, la donzelle et son matou..... Ma parole d'honneur! ils sont ensemble, vous voyez bien!

On acheva le cafe, en discutant ca. Apres tout, c'etait possible, il se passait des choses encore plus fortes. Et, dans le quartier, les gens les mieux poses finirent par repeter que Gervaise avait vendu sa fille.

Gervaise, maintenant, trainait ses savates, en se fichant du monde. On l'aurait appelee voleuse, dans la rue, qu'elle ne se serait pas retournee. Depuis un mois, elle ne travaillait plus chez madame Fauconnier, qui avait du la flanquer a la porte, pour eviter des disputes. En quelques semaines, elle etait entree chez huit blanchisseuses; elle faisait deux ou trois jours dans chaque atelier, puis elle recevait son paquet, tellement elle cochonnait l'ouvrage, sans soin, malpropre, perdant la tete jusqu'a oublier son metier. Enfin, se sentant gacheuse, elle venait de quitter le repassage, elle lavait a la journee, au lavoir de la rue Neuve; patauger, se battre avec la crasse, redescendre dans ce que le metier a de rude et de facile, ca marchait encore, ca l'abaissait d'un cran sur la pente de sa degringolade. Par exemple, le lavoir ne l'embellissait guere. Un vrai chien crotte, quand elle sortait de la dedans, trempee, montrant sa chair bleuie. Avec ca, elle grossissait toujours, malgre ses danses devant le buffet vide, et sa jambe se tortillait si fort, qu'elle ne pouvait plus marcher pres de quelqu'un, sans manquer de le jeter par terre, tant elle boitait.

Naturellement, lorsqu'on se decatit a ce point, tout l'orgueil de la femme s'en va. Gervaise avait mis sous elle ses anciennes fiertes, ses coquetteries, ses besoins de sentiments, de convenances et d'egards. On pouvait lui allonger des coups de soulier partout, devant et derriere, elle ne les sentait pas, elle devenait trop flasque et trop molle. Ainsi, Lantier l'avait completement lachee; il ne la pincait meme plus pour la forme; et elle semblait ne s'etre pas apercue de cette fin d'une longue liaison, lentement trainee et denouee dans une lassitude mutuelle. C'etait, pour elle, une corvee de moins. Meme les rapports de Lantier et de Virginie la laissaient parfaitement calme, tant elle avait une grosse indifference pour toutes ces betises dont elle rageait si fort autrefois. Elle leur aurait tenu la chandelle, s'ils avaient voulu. Personne maintenant n'ignorait la chose, le chapelier et l'epiciere menaient un beau train. Ca leur etait trop commode aussi, ce cornard de Poisson avait tous les deux jours un service de nuit, qui le faisait grelotter sur les trottoirs deserts, pendant que sa femme et le voisin, a la maison, se tenaient les pieds chauds. Oh! ils ne se pressaient pas, ils entendaient sonner lentement ses bottes, le long de la boutique, dans la rue noire et vide, sans pour cela hasarder leurs nez hors de la couverture. Un sergent de ville ne connait que son devoir, n'est-ce pas? et ils restaient tranquillement jusqu'au jour a lui endommager sa propriete, pendant que cet homme severe veillait sur la propriete des autres. Tout le quartier de la Goutte-d'Or rigolait de cette bonne farce. On trouvait drole le cocuage de l'autorite. D'ailleurs, Lantier avait conquis ce coin-la. La boutique et la boutiquiere allaient ensemble. Il venait de manger une blanchisseuse; a present, il croquait une epiciere; et s'il s'etablissait a la file des mercieres, des papetieres, des modistes, il etait de machoires assez larges pour les avaler.

Non, jamais on n'a vu un homme se rouler comme ca dans le sucre. Lantier avait joliment choisi son affaire en conseillant a Virginie un commerce de friandises. Il etait trop Provencal pour ne pas adorer les douceurs; c'est-a-dire qu'il aurait vecu de pastilles, de boules de gomme, de dragees et de chocolat. Les dragees surtout, qu'il appelait des " amandes sucrees ", lui mettaient une petite mousse aux levres, tant elles lui chatouillaient la gargamelle. Depuis un an, il ne vivait plus que de bonbons. Il ouvrait les tiroirs, se fichait des culottes tout seul, quand Virginie le priait de garder la boutique. Souvent, en causant, devant des cinq ou six personnes, il otait le couvercle d'un bocal du comptoir, plongeait la main, croquait quelque chose; le bocal restait ouvert et se vidait. On ne faisait plus attention a ca, une manie, disait-il. Puis, il avait imagine un rhume perpetuel, une irritation de la gorge, qu'il parlait d'adoucir. Il ne travaillait toujours pas, avait en vue des affaires de plus en plus considerables; pour lors, il mijotait une invention superbe, le chapeau-parapluie, un chapeau qui se transformait sur la tete en rifflard, aux premieres gouttes d'une averse; et il promettait a Poisson une moitie des benefices, il lui empruntait meme des pieces de vingt francs, pour les experiences. En attendant, la boutique fondait sur sa langue; toutes les marchandises y passaient, jusqu'aux cigares en chocolat et aux pipes de caramel rouge. Quand il crevait de sucreries, et que, pris de tendresse, il se payait une derniere lichade sur la patronne, dans un coin, celle-ci le trouvait tout sucre, les levres comme des pralines. Un homme joliment gentil a embrasser! Positivement, il devenait tout miel. Les Boche disaient qu'il lui suffisait de tremper son doigt dans son cafe, pour en faire un vrai sirop.

Lantier, attendri par ce dessert continu, se montrait. paternel pour Gervaise. Il lui donnait des conseils, la grondait de ne plus aimer le travail. Que diable! une femme, a son age, devait savoir se retourner! Et il l'accusait d'avoir toujours ete gourmande. Mais, comme il faut tendre la main aux gens, meme lorsqu'ils ne le meritent guere, il tachait de lui trouver de petits travaux. Ainsi, il avait decide Virginie a faire venir Gervaise une fois par semaine pour laver la boutique et les chambres; ca la connaissait, l'eau de potasse; et, chaque fois, elle gagnait trente sous. Gervaise arrivait le samedi matin, avec un seau et sa brosse, sans paraitre souffrir de revenir ainsi faire une sale et humble besogne, la besogne des torchons de vaisselle, dans ce logement ou elle avait trone en belle patronne blonde. C'etait un dernier aplatissement, la fin de son orgueil.

Un samedi, elle eut joliment du mal. Il avait plu trois jours, les pieds des pratiques semblaient avoir apporte dans le magasin toute la boue du quartier. Virginie etait au comptoir, en train de faire la dame, bien peignee, avec un petit col et des manches de dentelle. A cote d'elle, sur l'etroite banquette de moleskine rouge, Lantier se prelassait, l'air chez lui, comme le vrai patron de la baraque; et il envoyait negligemment la main dans un bocal de pastilles a la menthe, histoire de croquer du sucre, par habitude.

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