L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Et lorsqu'on lui eut apporte un verre de vitriol, et que sa machoire se contracta, a la premiere gorgee, le zingueur reprit, en se tapant sur les cuisses:
-Hein! ca te rabote le sifflet!... Avale d'une lampee. Chaque tournee retire un ecu de six francs de la poche du medecin.
Au deuxieme verre, Gervaise ne sentit plus la faim qui la tourmentait. Maintenant, elle etait raccommodee avec Coupeau, elle ne lui en voulait plus de son manque de parole. Ils iraient au Cirque une autre fois; ce n'etait pas si drole, des faiseurs de tours qui galopaient sur des chevaux. Il ne pleuvait pas chez le pere Colombe, et si la paie fondait dans le fil-en-quatre, on se la mettait sur le torse au moins, on la buvait limpide et luisante comme du bel or liquide. Ah! elle envoyait joliment fluter le monde! La vie ne lui offrait pas tant de plaisirs; d'ailleurs, ca lui semblait une consolation d'etre de moitie dans le nettoyage de la monnaie. Puisqu'elle etait bien, pourquoi donc ne serait-elle pas restee? On pouvait tirer le canon, elle n'aimait plus bouger, quand elle avait fait son tas. Elle mijotait dans une bonne chaleur, son corsage colle a son dos, envahie d'un bien-etre qui lui engourdissait les membres. Elle rigolait toute seule, les coudes sur la table, les yeux perdus, tres amusee par deux clients, un gros mastoc et un nabot, a une table voisine, en train de s'embrasser comme du pain, tant ils etaient gris. Oui, elle riait a l'Assommoir, a la pleine lune du pere Colombe, une vraie vessie de saindoux, aux consommateurs fumant leur brule-gueule, criant et crachant, aux grandes flammes du gaz qui allumaient les glaces et les bouteilles de liqueur. L'odeur ne la genait plus; au contraire, elle avait des chatouilles dans le nez, elle trouvait que ca sentait bon; ses paupieres se fermaient un peu, tandis qu'elle respirait tres-court, sans etouffement, goutant la jouissance du lent sommeil dont elle etait prise. Puis, apres son troisieme petit verre, elle laissa tomber son menton sur ses mains, elle ne vit plus que Coupeau et les camarades; et elle demeura nez a nez avec eux, tout pres, les joues chauffees par leur haleine, regardant leurs barbes sales, comme si elle en avait compte les poils. Ils etaient tres-souls, a cette heure. Mes-Bottes bavait, la pipe aux dents, de l'air muet et grave d'un boeuf assoupi. Bibi-la-Grillade racontait une histoire, la facon dont il vidait un litre d'un trait, en lui fichant un tel baiser a la regalade, qu'on lui voyait le derriere. Cependant, Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, etait alle chercher le tourniquet sur le comptoir et jouait des consommations avec Coupeau.
-Deux cents!.. T'es rupin, tu amenes les gros numeros a tous coups.
La plume du tourniquet grincait, l'image de la Fortune, une grande femme rouge, placee sous un verre, tournait et ne mettait plus au milieu qu'une tache ronde, pareille a une tache de vin.
-Trois cent cinquante!... T'as donc marche dedans, bougre de lascar! Ah! zut! je ne joue plus!
Et Gervaise s'interessait au tourniquet. Elle soiffait a tirelarigot, et appelait Mes-Bottes " mon fiston ". Derriere elle, la machine a souler fonctionnait toujours, avec son murmure de ruisseau souterrain; et elle desesperait de l'arreter, de l'epuiser, prise contre elle d'une colere sombre, ayant des envies de sauter sur le grand alambic comme sur une bete, pour le taper a coups de talon et lui crever le ventre. Tout se brouillait, elle voyait la machine remuer, elle se sentait prise par ses pattes de cuivre, pendant que le ruisseau coulait maintenant au travers de son corps.
Puis, la salle dansa, avec les becs de gaz qui filaient comme des etoiles. Gervaise etait poivre. Elle entendait une discussion furieuse entre Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, et cet encloue de pere Colombe. En voila un voleur de patron qui marquait a la fourchette! On n'etait pourtant pas a Bondy. Mais, brusquement, il y eut une bousculade, des hurlements, un vacarme de tables renversees. C'etait le pere Colombe qui flanquait la societe dehors, sans se gener, en un tour de main. Devant la porte, on l'engueula, on l'appela fripouille. Il pleuvait toujours, un petit vent glace soufflait. Gervaise perdit Coupeau, le retrouva et le perdit encore. Elle voulait rentrer, elle tatait les boutiques pour reconnaitre son chemin. Cette nuit soudaine l'etonnait beaucoup. Au coin de la rue des Poissonniers, elle s'assit dans le ruisseau, elle se crut au lavoir. Toute l'eau qui coulait lui tournait la tete et la rendait tres malade. Enfin, elle arriva, elle fila raide devant la porte des concierges, chez lesquels elle vit parfaitement les Lorilleux et les Poisson attables, qui firent des grimaces de degout en l'apercevant dans ce bel etat.
Jamais elle ne sut comment elle avait monte les six etages. En haut, au moment ou elle prenait le corridor, la petite Lalie, qui entendait son pas, accourut, les bras ouverts dans un geste de caresse, riant et disant:
-Madame Gervaise, papa n'est pas rentre, venez donc voir dormir mes enfants.... Oh! ils sont gentils!
Mais, en face du visage hebete de la blanchisseuse, elle recula et trembla. Elle connaissait ce souffle d'eau-de-vie, ces yeux pales, cette bouche convulsee. Alors, Gervaise passa en trebuchant, sans dire un mot, pendant que la petite, debout sur le seuil de sa porte, la suivait de son regard noir, muet et grave.
XI
Nana grandissait, devenait garce. A quinze ans, elle avait pousse comme un veau, tres blanche de chair, tres grasse, si dodue meme qu'on aurait dit une pelote. Oui, c'etait ca, quinze ans, toutes ses dents et pas de corset. Une vraie frimousse de margot, trempee dans du lait, une peau veloutee de peche, un nez drole, un bec rose, des quinquets luisants auxquels les hommes avaient envie d'allumer leur pipe. Son tas de cheveux blonds, couleur d'avoine fraiche, semblait lui avoir jete de la poudre d'or sur les tempes, des taches de rousseur, qui lui mettaient la une couronne de soleil. Ah! une jolie pepee, comme disaient les Lorilleux, une morveuse qu'on aurait encore du moucher et dont les grosses epaules avaient les rondeurs pleines, l'odeur mure d'une femme faite.
Maintenant, Nana ne fourrait plus des boules de papier dans son corsage. Des nichons lui etaient venus, une paire de nichons de satin blanc tout neufs. Et ca ne l'embarrassait guere, elle aurait voulu en avoir plein les bras, elle revait des tetais de nounou, tant la jeunesse est gourmande et inconsideree. Ce qui la rendait surtout friande, c'etait une vilaine habitude qu'elle avait prise de sortir un petit bout de sa langue entre ses quenottes blanches. Sans doute, en se regardant dans les glaces, elle s'etait trouvee gentille ainsi. Alors, tout le long de la journee, pour faire la belle, elle tirait la langue.
-Cache donc ta menteuse! lui criait sa mere.
Et il fallait souvent que Coupeau s'en melat, tapant du poing, gueulant avec des jurons:
-Veux-tu bien rentrer ton chiffon rouge!
Nana se montrait tres coquette. Elle ne se lavait pas toujours les pieds, mais elle prenait ses bottines si etroites, qu'elle souffrait le martyre dans la prison de Saint-Crepin; et si on l'interrogeait, en la voyant devenir violette, elle repondait qu'elle avait des coliques, pour ne pas confesser sa coquetterie. Quand le pain manquait a la maison, il lui etait difficile de se pomponner. Alors, elle faisait des miracles, elle rapportait des rubans de l'atelier, elle s'arrangeait des toilettes, des robes sales couvertes de noeuds et de bouffettes. L'ete etait la saison de ses triomphes. Avec une robe de percale de six francs, elle passait tous ses dimanches, elle emplissait le quartier de la Goutte-d'Or de sa beaute blonde. Oui, on la connaissait des boulevards exterieurs aux fortifications, et de la chaussee de Clignancourt a la grande rue de la Chapelle. On l'appelait " la petite poule ", parce qu'elle avait vraiment la chair tendre et l'air frais d'une poulette.
Une robe surtout lui alla a la perfection. C'etait une robe blanche a pois roses, tres simple, sans garniture aucune. La jupe, un peu courte, degageait ses pieds; les manches, largement ouvertes et tombantes, decouvraient ses bras jusqu'aux coudes; l'encolure du corsage, qu'elle ouvrait en coeur avec des epingles, dans un coin noir de l'escalier, pour eviter les calottes du pere Coupeau, montrait la neige de son cou et l'ombre doree de sa gorge. Et rien autre, rien qu'un ruban rose noue autour de ses cheveux blonds, un ruban dont les bouts s'envolaient sur sa nuque. Elle avait la dedans une fraicheur de bouquet. Elle sentait bon la jeunesse, le nu de l'enfant et de la femme.