L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Il a raison, ce monsieur, dit Gervaise dans l'omnibus qui les ramenait rue de la Goutte-d'Or.
-Sans doute qu'il a raison, repondit Coupeau.
Puis, apres avoir songe une minute, il reprit:
-Oh! tu sais, un petit verre par-ci par-la, ca ne peut pourtant pas tuer un homme, ca fait digerer.
Et, le soir meme, il but un petit verre de cric, pour la digestion. Pendant huit jours, il se montra cependant assez raisonnable. Il etait tres traqueur au fond, il ne se souciait pas de finir a Bicetre. Mais sa passion l'emportait, le premier petit verre le conduisait malgre lui a un deuxieme, a un troisieme, a un quatrieme; et, des la fin de la quinzaine, il avait repris sa ration ordinaire, sa chopine de tord-boyaux par jour. Gervaise, exasperee, aurait cogne. Dire qu'elle etait assez bete pour avoir reve de nouveau une vie honnete, quand elle l'avait vu dans tout son bon sens a l'asile! Encore une heure de joie envolee, la derniere bien sur! Oh! maintenant, puisque rien ne pouvait le corriger, pas meme la peur de sa crevaison prochaine, elle jurait de ne plus se gener; le menage irait a la six-quatre-deux, elle s'en battait l'oeil; et elle parlait de prendre, elle aussi, du plaisir ou elle en trouverait. Alors, l'enfer recommenca, une vie enfoncee davantage dans la crotte, sans coin d'espoir ouvert sur une meilleure saison. Nana, quand son pere l'avait giflee, demandait furieusement pourquoi cette rosse n'etait pas restee a l'hopital. Elle attendait de gagner de l'argent, disait-elle, pour lui payer de l'eau-de-vie et le faire crever plus vite. Gervaise, de son cote, un jour que Coupeau regrettait leur mariage, s'emporta. Ah! elle lui avait apporte la resucee des autres, ah! elle s'etait fait ramasser sur le trottoir, en l'enjolant par ses mines de rosiere! Nom d'un chien! il ne manquait pas d'aplomb! Autant de paroles, autant de menteries. Elle ne voulait pas de lui. voila la verite. Il se trainait a ses pieds pour la decider, pendant qu'elle lui conseillait de bien reflechir. Et si c'etait a refaire, comme elle dirait non! elle se laisserait plutot couper un bras. Oui, elle avait vu la lune, avant lui; mais une femme qui a vu la lune et qui est travailleuse, vaut mieux qu'un faignant d'homme qui salit son honneur et celui de sa famille dans tous les mannezingues. Ce jour-la, pour la premiere fois, chez les Coupeau, on se flanqua une volee en regle, on se tapa meme si dur, qu'un vieux parapluie et le balai furent casses.
Et Gervaise tint parole. Elle s'avachit encore; elle manquait l'atelier plus souvent, jacassait des journees entieres, devenait molle comme une chiffe a la besogne. Quand une chose lui tombait des mains, ca pouvait bien rester par terre, ce n'etait pas elle qui se serait baissee pour la ramasser. Les cotes lui poussaient en long. Elle voulait sauver son lard. Elle en prenait a son aise et ne donnait plus un coup de balai que lorsque les ordures manquaient de la faire tomber. Les Lorilleux, maintenant, affectaient de se boucher le nez, en passant devant sa chambre; une vraie poison, disaient-ils. Eux, vivaient en sournois, au fond du corridor, se garant de toutes ces miseres qui piaulaient dans ce coin de la maison, s'enfermant pour ne pas avoir a preter des pieces de vingt sous. Oh! des bons coeurs, des voisins joliment obligeants! oui, c'etait le chat! On n'avait qu'a frapper et a demander du feu, ou une pincee de sel, ou une carafe d'eau, on etait sur de recevoir tout de suite la porte sur le nez. Avec ca, des langues de vipere. Ils criaient qu'ils ne s'occupaient jamais des autres, quand il etait question de secourir leur prochain; mais ils s'en occupaient du matin au soir, des qu'il s'agissait de mordre le monde a belles dents. Le verrou pousse, une couverture accrochee pour boucher les fentes et le trou de la serrure, ils se regalaient de potins, sans quitter leurs fils d'or une seconde. La degringolade de la Banban surtout les faisait ronronner la journee entiere, comme des matous qu'on caresse. Quelle deche, quel decatissage, mes amis! Ils la guettaient aller aux provisions et rigolaient du tout petit morceau de pain qu'elle rapportait sous son tablier. Ils calculaient les jours ou elle dansait devant le buffet. Ils savaient, chez elle, l'epaisseur de la poussiere, le nombre d'assiettes sales laissees en plan, chacun des abandons croissants de la misere et de la paresse. Et ses toilettes donc, des guenilles degoutantes qu'une chiffonniere n'aurait pas ramassees! Dieu de Dieu! il pleuvait drolement sur sa mercerie, a cette belle blonde, cette cato qui tortillait tant son derriere, autrefois, dans sa belle boutique bleue. Voila ou menaient l'amour de la fripe, les lichades et les gueuletons. Gervaise, qui se doutait de la facon dont ils l'arrangeaient, otait ses souliers, collait son oreille contre leur porte; mais la couverture l'empechait d'entendre. Elle les surprit seulement un jour en train de l'appeler " la grand'tetasse ", parce que sans doute son devant de gilet etait un peu fort, malgre la mauvaise nourriture qui lui vidait la peau. D'ailleurs, elle les avait quelque part; elle continuait a leur parler, pour eviter les commentaires, n'attendant de ces salauds que des avanies, mais n'ayant meme plus la force de leur repondre et de les lacher la comme un paquet de sottises. Et puis, zut! elle demandait son plaisir, rester en tas, tourner ses pouces, bouger quand il s'agissait de prendre du bon temps, pas davantage.
Un samedi, Coupeau lui avait promis de la mener au Cirque. Voir des dames galoper sur des chevaux et sauter dans des ronds de papier, voila au moins qui valait la peine de se deranger. Coupeau justement venait de faire une quinzaine, il pouvait se fendre de quarante sous; et meme ils devaient manger tous les deux dehors, Nana ayant a veiller tres tard ce soir-la chez son patron pour une commande pressee. Mais, a sept heures, pas de Coupeau; a huit heures, toujours personne. Gervaise etait furieuse. Son soulard fricassait pour sur la quinzaine avec les camarades, chez les marchands de vin du quartier. Elle avait lave un bonnet, et s'escrimait, depuis le matin, sur les trous d'une vieille robe, voulant etre presentable. Enfin, vers neuf heures, l'estomac vide, bleue de colere, elle se decida a descendre, pour chercher Coupeau dans les environs.
-C'est votre mari que vous demandez? lui cria madame Boche, en l'apercevant la figure a l'envers. Il est chez le pere Colombe. Boche vient de prendre des cerises avec lui.
Elle dit merci. Elle fila raide sur le trottoir, en roulant l'idee de sauter aux yeux de Coupeau. Une petite pluie fine tombait, ce qui rendait la promenade encore moins amusante. Mais, quand elle fut arrivee devant l'Assommoir, la peur de la danser elle-meme, si elle taquinait son homme, la calma brusquement et la rendit prudente. La boutique flambait, son gaz allume, les flammes blanches comme des soleils, les fioles et les bocaux illuminant les murs de leurs verres de couleur. Elle resta la un instant, l'echine tendue, l'oeil appliquee contre la vitre, entre deux bouteilles de l'etalage, a guigner Coupeau, dans le fond de la salle; il etait assis avec des camarades, autour d'une petite table de zinc, tous vagues et bleuis par la fumee des pipes; et, comme on ne les entendait pas gueuler, ca faisait un drole d'effet de les voir se demancher, le menton en avant, les yeux sortis de la figure. Etait-il Dieu possible que des hommes pussent lacher leurs femmes et leur chez eux pour s'enfermer ainsi dans un trou ou ils etouffaient! La pluie lui degouttait le long du cou; elle se releva, elle s'en alla sur le boulevard exterieur, reflechissant, n'osant pas entrer. Ah bien! Coupeau l'aurait joliment recue, lui qui ne voulait pas etre relance! Puis, vrai, ca ne lui semblait guere la place d'une femme honnete. Cependant, sous les arbres trempes, un leger frisson la prenait, et elle songeait, hesitante encore, qu'elle etait pour sur en train de pincer quelque bonne maladie. Deux fois, elle retourna se planter devant la vitre, son oeil colle de nouveau, vexee de retrouver ces sacres pochards a couvert, toujours gueulant et buvant. Le coup de lumiere de l'Assommoir se refletait dans les flaques des paves, ou la pluie mettait un fremissement de petits bouillons. Elle se sauvait, elle pataugeait la-dedans, des que la porte s'ouvrait et retombait, avec le claquement de ses bandes de cuivre. Enfin, elle s'appela trop bete, elle poussa la porte et marcha droit a la table de Coupeau. Apres tout, n'est-ce pas? c'etait son mari qu'elle venait demander; et elle y etait autorisee, puisqu'il avait promis, ce soir-la, de la mener au Cirque. Tant pis! elle n'avait pas envie de fondre comme un pain de savon, sur le trottoir.