Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Et alors ? demanda Joséphine.
— Tu ne les reconnais pas ? pouffa Zoé.
Joséphine regarda de plus près.
— C’est William et Harry…
— Oui, et le troisième ?
Joséphine se concentra et reconnut le troisième enfant. Gary ! Gary en vacances avec les petits princes, Gary tenant la main de Diana, Gary sur un poney tenu en longe par le prince Charles, Gary jouant au foot dans un grand parc…
— Gary ? murmura Joséphine.
— En personne ! clama Zoé. Tu te rends compte : Gary est royal !
— Gary ? répéta Jo. Vous êtes sûrs que ce n’est pas un montage ?
— On les a trouvées en surfant dans des photos de famille mises sur le Net par un valet peu attentionné…
— C’est le moins qu’on puisse dire ! dit Joséphine.
— Ça troue le cul, pas vrai ? fit remarquer madame Barthillet.
Joséphine regardait l’écran, cliquait sur une photo puis sur une autre.
— Et Shirley ? Il n’y a pas de photo de Shirley ?
— Non, répliqua Hortense. En revanche, elle est rentrée. Elle est arrivée tout à l’heure quand tu étais au cinéma… C’était bien, le cinéma ?
Joséphine ne répondit pas.
— C’était bien le cinéma avec Luca ?
— Hortense !
— Il a téléphoné, tu venais de partir. Pour dire qu’il serait un peu en retard. Pauvre maman, tu étais en avance ! Il ne faut jamais être en avance. Je parie qu’il ne t’a même pas embrassée. On n’embrasse pas les femmes qui sont à l’heure !
Elle mit la main devant sa bouche pour arrêter un bâillement et signaler son ennui devant le peu de savoir-faire de sa mère.
— Et on ne se fait pas belle de manière évidente ! On la joue subtile. On se maquille sans se maquiller ! On s’habille sans s’habiller ! Ce sont des choses qu’on sait ou pas, et toi, apparemment, t’es pas douée pour ça.
En l’humiliant devant madame Barthillet, Hortense savait que Joséphine ne pourrait pas réagir violemment. Elle serait obligée de se retenir. Ce qu’elle fit. Joséphine serra les dents, cherchant une contenance.
— Il a un beau nom… Luca Giambelli ! Est-il aussi beau que son nom ?
Elle bâilla et, relevant ses cheveux comme un lourd rideau, elle ajouta :
— Je ne sais pas pourquoi je te pose cette question. Comme si ça m’intéressait ! Ce doit être un de ces rats de bibliothèque que tu aimes tellement… Il a des pellicules et les dents jaunes ?
Elle avait éclaté de rire en prenant à parti du regard Christine Barthillet, qui tentait de rester à l’écart, un peu gênée.
— Hortense, tu vas filer te coucher, cria Joséphine, perdant son calme. Et vous aussi, d’ailleurs ! J’ai sommeil. Il est tard.
Ils se retirèrent du salon. Joséphine ouvrit le canapé-lit d’un geste si brutal qu’elle se retourna un ongle. Elle se laissa tomber sur le lit ouvert.
Cette soirée a été un échec. Je manque tellement d’assurance que je n’impressionne personne. Ni en bien ni en mal. Je suis la femme invisible. Il m’a traitée comme une bonne copine, il ne lui est pas venu à l’esprit que je pouvais être autre chose. Hortense l’a senti tout de suite, dès que je suis entrée dans la pièce. Elle a reniflé mon odeur de perdante.
Elle se mit en boule sur le canapé, et fixa un fil rouge sur la moquette.
Le lendemain matin, après le départ de Max et des filles pour une brocante dans les rues voisines, Joséphine rangea la cuisine et fit une liste de ce qui manquait : beurre, confiture, pain, œufs, jambon, fromage, salade, pommes, fraises, un poulet, tomates, haricots verts, pommes de terre, chou-fleur, artichauts… C’était jour de marché. Elle était en train de griffonner lorsque Christine Barthillet arriva en traînant les pieds.
— J’ai une de ces gueules de bois, marmonna-t-elle en se tenant la tête. On a trop bu, hier soir.
Elle tenait sa radio et cherchait sa station préférée en la portant à son oreille. Elle n’est pas sourde, pourtant, se dit Jo.
— Quand vous dites « on », j’espère que vous n’incluez pas mes filles.
— Vous êtes drôle, madame Joséphine.
— Vous ne pouvez pas m’appeler Joséphine tout court ?
— C’est que vous m’intimidez. On n’est pas du même monde.
— Essayez !
— Non, j’y ai déjà pensé, j’y arriverai pas…
Joséphine poussa un soupir.
— Madame Joséphine, ça fait tenancière de bordel.
— Qu’est-ce que vous savez des putes et des bordels, vous ?
Joséphine eut un soupçon et fixa madame Barthillet. Elle avait posé sa radio sur la table et écoutait une musique sud-américaine, en remuant les épaules.
— Parce que vous, vous les connaissez ?
Christine Barthillet ramena les pans de son peignoir sur sa poitrine avec la solennité de l’accusée qui se drape dans sa dignité.
— De temps en temps, pour mettre du beurre dans les épinards.
Joséphine déglutit et dit :
— Alors ça…
— Je suis pas la seule, vous savez…
— Je comprends mieux l’histoire d’Alberto…
— Oh ! Il est gentil. Aujourd’hui, c’est notre premier rendez-vous. On se retrouve à la Défense, le temps d’un café. Va falloir que je m’habille bien ! Hortense a promis de m’aider…
— Vous en avez de la chance ! Hortense s’intéresse à très peu de gens.
— Au début, c’est sûr, elle m’aimait pas ; maintenant, elle me supporte. Je sais comment y faire : votre fille, faut la flatter, lui caresser le col, lui dire qu’elle est belle, intelligente et…
Joséphine s’apprêtait à répondre quand le téléphone sonna. C’était Shirley. Elle invitait Joséphine à venir chez elle.
— Tu comprends… avec madame Barthillet dans les pieds, on ne peut pas parler tranquillement, on sera mieux chez moi.
Joséphine accepta. Elle remit la liste des courses à Christine Barthillet, lui donna de l’argent et la pressa de s’habiller et de sortir. Madame Barthillet marmonna que c’était dimanche matin, qu’avec Joséphine on ne pouvait jamais se laisser aller, qu’elle était toujours pressée. Joséphine lui cloua le bec en lui assurant que le marché fermait à midi et demi.
— Même pas vrai ! bougonna Christine Barthillet en contemplant la liste.
— Et n’échangez pas les fruits et les légumes contre des sucreries ! rugit Joséphine en sortant. C’est mauvais pour les dents, pour le teint et pour le derrière.
— Je m’en fiche, moi, je mange ma pomme de terre tous les soirs.
Elle haussa les épaules et se remit à lire la liste des courses comme si elle déchiffrait un mode d’emploi. Joséphine la regarda, voulut dire quelque chose et se reprit.
Quand Shirley lui ouvrit la porte, elle parlait au téléphone. En anglais. En colère. Elle disait « no, no, nevermore ! I’m through with you… ». Joséphine lui fit signe qu’elle reviendrait plus tard, mais Shirley, après un dernier lâcher de jurons, raccrocha.
Devant la mine défaite de Shirley, ses cernes sous les yeux, la colère qui l’avait habitée toute la semaine tomba.
— Ça me fait plaisir de te voir. Ça s’est bien passé avec Gary ?
— C’est un amour, ton fils… Gentil, beau, intelligent ! Il a tout pour plaire.
— Merci beaucoup. Je te fais un thé ?
Joséphine opina et considéra Shirley comme si elle ne l’avait jamais vue. Comme si l’avoir aperçue aux côtés d’une reine en faisait une parfaite étrangère.
— Jo… Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ?
— Je t’ai vue à la télé… l’autre soir. À côté de la reine d’Angleterre. Avec Charles et Camilla. Et ne me dis pas que ce n’était pas toi parce que alors…
Elle chercha ses mots, brassa l’air de ses mains comme si elle étouffait. Ce qu’elle voulait dire était clair mais elle ne savait comment le formuler. Si tu me dis que ce n’était pas toi, alors que je t’ai parfaitement reconnue, je saurai que tu mens et je ne le supporterai pas. Tu es ma seule amie, la seule personne à laquelle je me confie, je ne voudrais pas mettre cette amitié, cette confiance en doute. Alors dis-moi que je n’ai pas rêvé. Ne me mens pas, s’il te plaît, ne me mens pas.