Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Le film était si beau que Joséphine fut bientôt transportée sur l’île avec les fermiers. Emportée par la beauté blessée de Montgomery Clift, ses yeux remplis d’une résolution douce et sauvage. Quand les fermiers lui cassèrent la figure, elle étreignit le bras de Luca qui lui tapota la tête… « Il va s’en sortir, il va s’en sortir », murmura-t-il dans le noir… elle oublia tout pour ne retenir que cet instant-là, sa main sur sa tête, son ton rassurant. Elle attendit, suspendue dans l’obscurité à cette main, attendant qu’il l’attire vers elle, passe son bras autour de ses épaules, mêle son souffle au sien. Attendit, attendit… Il avait remis sa main le long de son corps. Elle replaça sa tête, droite, et les larmes lui montèrent aux yeux. Être si près de lui et ne pas pouvoir se laisser aller. Son coude touchait son coude, leurs épaules s’effleuraient, mais il semblait réfugié sur la muraille de Chine.
Je peux pleurer, il croira que c’est l’eau du film. Il ne saura pas que c’est à cause de ce tout petit moment de suspension, ces quelques secondes où j’ai attendu qu’il m’attire à lui, qu’il m’embrasse peut-être, ce tout petit moment gorgé d’attente qui s’est rompu, me signifiant que j’étais juste une bonne copine, une médiéviste avec qui parler des larmes, du Moyen Âge, du sacré et des chevaliers.
Elle pleura. Elle pleura de tristesse de ne pas être une femme qu’on attire à soi dans le noir. Elle pleura de déception. Elle pleura de fatigue. Elle pleura en silence, elle pleura toute droite sans que son corps tremble. Elle s’étonna de pleurer si dignement, attrapant du bout de la langue l’eau qui coulait sur ses joues, la goûtant comme un grand cru salé, comme l’eau qui coulait sur l’écran, qui allait emporter la maison des fermiers, qui emportait l’ancienne Joséphine, celle qui n’aurait jamais imaginé pleurer à côté d’un autre garçon qu’Antoine dans le noir d’un cinéma. Elle lui disait adieu ; elle pleurait de lui dire adieu. Cette Joséphine sage, raisonnable, douce, qui s’était mariée en blanc, avait élevé ses deux enfants, tâchait de faire de son mieux, toujours juste, toujours raisonnable. Elle s’effaçait devant la nouvelle. Celle qui écrivait un livre, allait au cinéma avec un garçon et attendait qu’il l’embrasse ! Elle ne savait plus si elle devait rire ou pleurer.
Ils marchèrent dans les rues de Paris. Elle regardait les vieux immeubles, les portes cochères majestueuses, les arbres centenaires, les lumières des cafés, les gens qui entraient et sortaient, l’énergie des gens qui se bousculaient, s’apostrophaient, riaient. Les nerfs de la vie nocturne. Antoine revenait en surimpression. Ils avaient si longtemps rêvé de venir vivre à Paris ; leurs rêves semblaient reculer toujours et toujours, comme un leurre. Il y avait dans tous ces gens qu’elle croisait une envie de vivre, de faire la fête, de tomber amoureux qui la poussait à entrer dans la danse. Elle, la nouvelle Joséphine. Aurait-elle assez d’énergie pour tendre la main ou se contenterait-elle de rester là, au bord de la danse, comme une enfant qui a peur de rentrer dans la mer ? Elle leva le visage vers Luca. Il semblait à nouveau une tour solitaire et sauvage qui avançait, murée dans son silence.
À combien de vies a-t-on droit lors de notre passage sur terre ? On dit que les chats ont sept vies… Florine a cinq maris. Pourquoi n’aurais-je pas droit à un deuxième amour ? Ai-je assez expliqué comment marchait le commerce à cette époque ? J’ai oublié de parler des finances. On payait en monnaie ou en nature : blé, avoine, vin, chapons, poules, œufs. Chaque ville d’importance frappait sa monnaie, certaines monnaies avaient plus de valeur que d’autres. C’était selon la ville.
Elle sentit Luca l’attraper par le bras.
— Oh ! sursauta-t-elle comme s’il la réveillait.
— Si je ne vous avais pas arrêtée, vous passiez sous la voiture. Vous êtes vraiment très distraite… J’ai l’impression de marcher à côté d’un fantôme !
— Je suis désolée… Je pensais au film.
— Vous me le ferez lire votre livre quand vous l’aurez fini ?
Elle bafouilla « mais je ne, mais je ne… », il sourit, ajouta : « C’est un mystère c’est toujours un mystère l’écriture d’un livre, vous avez bien raison de ne pas en parler, on peut le défigurer en le livrant quand il n’est pas fini, et puis il change tout le temps, on croit écrire une histoire et on en écrit une autre, personne ne peut savoir tant que la dernière phrase n’a pas été posée. Je sais tout ça et je le respecte. Surtout ne me répondez pas ! »
Il la raccompagna jusqu’à sa porte. Jeta un regard sur l’immeuble, lui dit « on recommencera, n’est-ce pas ? ». Il lui tendit la main, la serra doucement, longuement ? comme s’il trouvait impoli de la lâcher trop vite.
— Alors bonsoir…
— Bonsoir et merci mille fois. Le film était très beau, vraiment…
Il partit d’un pas vif en homme content d’avoir échappé au piège de l’au revoir devant la porte de l’immeuble. Elle le regarda s’éloigner. Une sensation affreuse de vide grandit en elle. Elle savait maintenant ce que signifiait « être seule ». Pas « être seule » pour payer des factures ou élever des enfants, mais « être seule » parce qu’un homme dont on avait espéré qu’il vous prenne dans ses bras s’éloignait en vous tournant le dos. Je préfère la solitude avec les factures, soupira-t-elle en appuyant sur le bouton de l’ascenseur, au moins on sait où on en est.
Les lumières du salon étaient allumées. Les filles, Max et Christine Barthillet, autour de l’ordinateur, poussaient des cris, s’esclaffaient, criaient « et celle-ci ! et celle-là ! » en montrant du doigt l’écran.
— Vous n’êtes pas couchés ? Il est une heure du matin !
Ils relevèrent à peine la tête, subjugués par ce qu’ils voyaient à l’écran.
— Viens voir, m’man, cria Zoé en faisant signe à Joséphine de s’approcher.
Elle n’était pas sûre de vouloir participer à l’excitation générale. Elle était encore pénétrée de la douceur triste de sa soirée. Elle défit la ceinture de son imperméable, se laissa tomber dans le canapé et enleva ses chaussures.
— Que se passe-t-il exactement ? Vous avez l’air au bord de l’explosion !
— Enfin, m’man, viens voir. On peut pas te dire, il faut que tu regardes avec tes yeux à toi, déclara Zoé avec le plus grand sérieux.
Joséphine se rapprocha de l’ordinateur posé sur la table.
— T’es prête ? demanda Zoé.
Joséphine acquiesça. Le doigt de Christine Barthillet cliqua sur l’écran.
— Vous feriez mieux de prendre une chaise, madame Joséphine, vous allez être drôlement secouée…
— C’est pas des photos porno ? demanda Jo, doutant du discernement de Christine Barthillet.
— Mais non, maman ! dit Hortense. C’est bien plus intéressant.
Madame Barthillet alla cliquer sur une icône et des photos de petits garçons apparurent à l’écran.
— J’avais dit pas de pornographie mais aussi pas de pédophilie, gronda Joséphine. Et je ne plaisante pas !
— Attendez, dit Max. R’gardez-y de plus près !
Joséphine se pencha sur l’écran. Il y avait bien deux garçons, tout blonds, et un autre, bien plus jeune, aux cheveux brun foncé. Ils jouaient dans un parc, dans une piscine, ils étaient aux sports d’hiver, ils faisaient du cheval, ils découpaient un gâteau d’anniversaire, ils étaient en pyjama, ils mangeaient des glaces…