Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Et de trois ! soupira Joséphine, devenue sanguinaire. Ah ! grinça-t-elle en comptant le nombre de pages écrites en quelques jours, la colère est bonne muse et noircit la page blanche de milliers de signes.
— Ça a l’air d’aller mieux, constata Luca, à la cafétéria de la bibliothèque.
— Je suis en colère et ça me donne des ailes !
Il la dévisagea. Quelque chose de rebelle et d’ardent s’était posé sur son visage et lui donnait un air d’adolescente en guerre.
— Vous avez un air… un air d’espiègle rouerie !
— C’est vrai que ça fait du bien de se lâcher un peu. Je suis toujours si convenable ! Bonne amie, bonne sœur, bonne mère…
— Vous avez des enfants ?
— Deux filles… Mais pas de mari ! Je n’ai pas dû être une bonne épouse. Il est parti avec une autre.
Elle rit, bêtement, et rougit. Elle venait de laisser échapper une confidence.
Ils avaient pris l’habitude de se retrouver à la cafétéria. Il lui parlait de son manuscrit. Je veux écrire une histoire des larmes pour mes contemporains qui confondent sensibilité et sensiblerie, qui pleurent pour s’exhiber, pour se vendre, pour se faire l’âme belle, pour vivre des émotions qu’ils ne ressentent pas. Je veux rendre aux larmes leur noblesse telle que l’a comprise jadis Jules Michelet ; vous savez ce qu’il écrivait ? « Le mystère du Moyen Âge, le secret de ses larmes intarissables et son génie profond. Larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et, s’amoncelant vers le ciel, elles se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui voulaient monter au Seigneur ! » Il citait, les yeux fermés, et le miel coulait de ses lèvres. Il citait Michelet, Roland Barthes et les Pères du Désert en croisant les doigts comme s’il disait une prière.
Un après-midi, il se tourna vers elle et demanda :
— Ça vous dirait d’aller au cinéma samedi soir ? On donne un vieux film de Kazan qui ne passe jamais en France, Le Fleuve sauvage, dans un cinéma rue des Écoles. Je me disais…
— D’accord, dit Joséphine. Tout à fait d’accord.
Il la regarda, étonné par son enthousiasme.
Elle venait de comprendre quelque chose de très important : quand on écrit, il faut ouvrir toutes grandes les portes à la vie afin qu’elle s’engouffre dans les mots et alimente l’imaginaire.
Le samedi soir, Luca et Joséphine allèrent au cinéma. Ils s’étaient donné rendez-vous devant le cinéma. Joséphine arriva en avance. Elle désirait avoir le temps de reprendre une contenance avant que Luca ne paraisse. Elle ne pouvait s’empêcher de rougir quand il la regardait et si, d’aventure, leurs mains se frôlaient, son cœur semblait vouloir sortir de sa poitrine. Il la troublait physiquement et cela la perturbait beaucoup. Jusqu’à présent son expérience sexuelle avait été assez fade. Antoine s’était montré doux et empressé, mais il ne faisait pas monter en elle la vague de chaleur qu’un seul regard de Luca provoquait. Ça la tourmentait. Elle voulait que rien ne la détourne de l’écriture du livre, mais en même temps, elle ne pouvait résister à l’envie d’être près de lui dans une salle obscure. Et s’il passait son bras autour de mes épaules ? Et s’il m’embrassait ? Ne pas m’abandonner trop vite, garder la tête froide. Il me reste encore un bon mois de travail acharné et je ne dois pas traîner en route. Ni m’égarer dans une amourette. Florine a besoin de moi.
Joséphine était étonnée de la facilité avec laquelle elle écrivait. Du plaisir qu’elle prenait à échafauder ses histoires. De la place que prenait le livre dans sa vie. Elle était tout le temps, en pensée, avec ses personnages et avait beaucoup de mal à s’intéresser à la vie réelle. Elle faisait de la figuration, disait oui, disait non, mais aurait été incapable de répéter ce qu’on venait de lui dire ou de lui demander. Elle regardait évoluer les filles, Max et madame Barthillet d’un œil distrait pendant qu’elle refaisait une phrase ou décidait d’une nouvelle péripétie. D’ailleurs, en acceptant l’invitation de Luca, ne s’était-elle pas dit qu’elle allait pouvoir utiliser son propre trouble pour traduire l’émoi amoureux de Florine, aspect qu’elle avait quelque peu négligé jusqu’ici ? Florine était une maîtresse femme, une perpulchra dévote et courageuse, mais elle n’en était pas moins femme. Il va bien falloir qu’elle tombe amoureuse d’un de ses cinq maris, songeait Jo en faisant les cent pas devant le cinéma, vraiment amoureuse, amoureuse à en perdre la tête, à en perdre le souffle… Elle ne peut pas se contenter de l’échelle de saint Benoît et de son Divin Époux. La tentation charnelle doit lui mordre les entrailles. Et comment est-on quand on est amoureuse à en perdre la tête ? Elle pouvait le deviner en se regardant agir avec Luca.
Elle sortit un petit carnet pour noter son idée. Elle ne se déplaçait plus sans son carnet ni son stylo.
Elle venait de refermer son carnet lorsque, relevant la tête, elle aperçut Luca, penché sur elle. Il la regardait avec l’assurance nonchalante, le détachement affectueux qui caractérisait leur relation. Elle fit un bond, son sac se renversa et ils s’accroupirent pour en ramasser le contenu.
— Ah ! Je vous retrouve comme je vous ai connue, dit-il malicieusement.
— J’étais repartie dans mon livre…
— Vous écrivez un livre ? Vous me l’aviez caché !
— Euh… Non… je veux dire ma thèse et je…
— Ne vous excusez pas. Vous êtes une bosseuse. Y a pas de honte à ça.
Ils se placèrent dans la file pour acheter les billets. Au moment de payer, Joséphine ouvrit son porte-monnaie, mais Luca lui fit signe qu’elle était son invitée. Elle rougit et détourna la tête.
— Vous préférez vous mettre au fond, au milieu ou devant ?
— Ça m’est complètement égal…
— Alors un peu devant ? J’aime bien en avoir plein les yeux…
Il enleva son duffle-coat et le posa sur le siège vide à côté de Joséphine. Elle fut émue en voyant le vêtement replié près d’elle, eut envie de le toucher, de respirer l’odeur, la chaleur de Luca, d’enfoncer ses mains dans les manches abandonnées et pendantes.
— Vous allez voir, c’est une histoire d’eau…
— De larmes ?
— Non, un barrage… Vous avez le droit de pleurer, si vous êtes sincère. Pas des larmes de crocodile, de vraies larmes d’émotion !
Il lui sourit de ce sourire qui semblait sortir d’une solitude immense. Il lui sembla que si elle pouvait le voir lui sourire ne serait-ce que quelques minutes chaque jour, elle serait la plus heureuse des femmes. Tout chez cet homme était unique et rare. Rien n’était mécanique ni joué. Elle n’avait toujours pas osé lui parler de son activité de mannequin. Elle remettait toujours à plus tard.
Les lumières de la salle s’éteignirent et le film commença. Tout de suite, il y eut de l’eau, une eau jaune, une eau puissante, une eau boueuse qui lui fit penser aux étangs des crocodiles. Des lianes qui pendaient, des arbustes desséchés par le soleil et Antoine surgit devant elle. Sans qu’elle l’ait invité. Elle croyait entendre sa voix, elle revoyait son dos voûté quand il s’était assis dans sa cuisine, sa main qui était venue prendre la sienne, son invitation à venir dîner avec les filles. Elle cligna des yeux pour le faire disparaître.