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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— Il faut juste que je sois patiente, que je laisse la nouvelle Jo grandir et, un jour, elle prendra toute la place, elle me donnera toute sa force. Pour le moment j’apprends… J’ai compris que le bonheur, ce n’est pas de vivre une petite vie sans embrouilles, sans faire d’erreurs ni bouger. Le bonheur, c’est d’accepter la lutte, l’effort, le doute, et d’avancer, d’avancer en franchissant chaque obstacle. Avant, je n’avançais pas, je dormais. Je me laissais porter par un train-train paisible : mon mari, mes enfants, mes études, mon confort. Aujourd’hui, j’ai appris à me battre, à trouver des solutions, à désespérer momentanément puis à me reprendre et j’avance, Shirley. Toute seule ! Je me débrouille… Quand j’étais petite, je répétais ce que disait maman ; sa vision de la vie était la mienne ; puis j’ai écouté Iris. Je la trouvais si intelligente, si brillante… Après, il y a eu Antoine : je signais tout ce qu’il voulait, je modelais ma vie sur la sienne. Même toi, Shirley… Le fait de savoir que tu étais mon amie me rassurait, je me disais que j’étais quelqu’un de bien puisque tu m’aimais. Eh bien, tout ça est fini ! J’ai appris à penser toute seule, à marcher toute seule, à me battre toute seule…

Shirley écoutait Joséphine et pensait à la petite fille qu’elle avait été. Si sûre d’elle. Insolente, presque arrogante. Un jour que sa gouvernante l’avait emmenée se promener dans le parc, elle lui avait lâché la main et elle était partie. Elle devait avoir cinq ans. Elle avait erré, savourant la délicieuse sensation d’être libre, de courir sans que miss Barton lui dise que ce n’était pas bien, qu’une petite fille bien élevée devait marcher d’un pas régulier. Un policier lui avait demandé si elle était perdue. Elle avait répondu « non, mais vous devriez chercher ma gouvernante, elle s’est égarée » ! Je n’avais jamais peur. Je tenais debout toute seule. C’est après que ça s’est gâté. J’ai fait le chemin inverse de Jo.

— Tu ne m’écoutes plus !

— Si…

— J’ai accepté le côté noir de la vie, il ne me rebute plus, il ne me fait plus peur.

— Et comment y es-tu arrivée ? demanda Shirley, attendrie.

— Tu vois, je crois que… cette lutte de tous les jours, elle repose sur l’amour. Pas sur l’ambition, le besoin d’avoir, de posséder, mais sur l’amour… Pas l’amour de soi, non plus. Ça, c’est le malheur, c’est ce qui nous fait tourner en rond. Non ! sur l’amour des autres, l’amour de la vie. Quand tu aimes, tu es sauvée. Voilà, en résumé, ce qui s’est passé ces derniers temps dans ma vie.

Elle esquissa un petit sourire comme si elle était étonnée d’avoir prononcé tous ces mots pompeux. Shirley la contempla et tout doucement ajouta :

— Moi, j’en suis encore à me débattre, pas à me battre pour avancer !

— Mais si, tu avances à ta manière. On a chacun sa manière d’avancer.

— Je n’ai pas su affronter, j’ai préféré prendre la fuite. Et depuis, je vis une éternelle cavale.

Elle poussa un soupir comme si elle ne devait pas en dire plus. Joséphine la considéra un instant et l’enlaça.

— Pour bien vivre, il faut se lancer dans la vie, se perdre et se retrouver et se perdre encore, abandonner et recommencer mais ne jamais, jamais penser qu’un jour on pourra se reposer parce que ça ne s’arrête jamais… La tranquillité, c’est plus tard que nous l’aurons.

— Quand nous serons morts ?

Jo éclata de rire.

— On est sur terre pour se battre. On n’est pas sur terre pour se la couler douce.

Elle marqua une pause, tendit sa tasse pour demander du thé, ferma les yeux et murmura tout bas, en gloussant :

— Elle est comment, la reine d’Angleterre ?

Shirley prit la théière, versa le thé et répondit « joker ! ».

Madame Barthillet était de retour du marché. Elle avait mal aux bras d’avoir porté les sacs en plastique et se frotta les paumes des mains que les poignées avaient meurtries. Elle pensa un instant laisser les courses sur la table de la cuisine puis se ravisa et décida de tout ranger. Tous ces légumes, tous ces légumes qu’elle m’a fait acheter et qui coûtent si cher ! Alors que c’est si simple d’ouvrir une boîte de conserve. Et puis, il faut les laver, les éplucher, les faire cuire, ça prend du temps. Même le pot-au-feu, on le trouve lyophilisé, maintenant. Il faut que je me tire d’ici ! Que j’entame une nouvelle vie peinarde. Ne plus faire d’efforts, me trouver un brave mec qui paie le loyer et me laisse regarder la télé toute la journée. Max saura se débrouiller. Élever un enfant, c’est trop de boulot. Quand ils sont petits, c’est facile mais, quand ils grandissent, il faut se dresser contre eux. Imposer des règles. Se battre pour qu’ils les respectent. J’ai pas envie, j’ai envie de calme plat. Les enfants sont des ingrats. Chacun pour soi ! À dix-sept heures, elle avait rendez-vous avec Alberto à la Défense. Prendre une douche, se préparer. Se faire belle. J’ai encore de beaux restes. Je peux encore faire illusion. Et puis ce n’est pas un perdreau de l’année, lui non plus ! Il m’a envoyé une photo floue où on ne voyait rien. Il ne sera pas trop regardant.

Quand Hortense rentra de la brocante, madame Barthillet l’attendait en peignoir sur le canapé du salon. Elle regardait Michel Drucker en mâchant son chewing-gum.

— Vous avez trouvé des trucs bien ? demanda-t-elle en se redressant.

— Oh ! des conneries, répondit Max, mais on s’est bien amusées. On est allés jouer au flipper et on a bu des Coca. C’est un type qui a payé pour tout… Pour les beaux yeux d’Hortense.

— Il était comment ? demanda Christine Barthillet.

— Nul à chier, répondit Hortense. Mais ça l’émoustillait de croire que j’allais tomber pour trois Coca et quelques pièces pour jouer. Pauvre mec !

— T’as tout compris, toi, rigola Christine Barthillet.

— C’est pas difficile à comprendre ce genre de mecs. Il bavait de convoitise, ça faisait une flaque par terre !

— Moi, j’en ai marre d’être petite, personne me regarde, grogna Zoé.

— Ça viendra, ma poule, ça viendra… T’as pas oublié que t’avais promis de m’habiller pour mon rencard ? demanda Christine Bartillet à Hortense.

Hortense la dévisagea en la jaugeant.

— Vous avez quoi comme fringues mettables ?

Madame Barthillet soupira « pas grand-chose, je roule pas sur les marques, moi, je fais mon shopping dans les catalogues ».

— Va falloir la jouer décontracté, alors…, déclara Hortense d’une voix de professionnelle. Vous avez une saharienne ?

Madame Barthillet hocha la tête.

— Un modèle de La Redoute. De cette année…

— Un survêt ?

Madame Barthillet opina.

— Bon… Allez me les chercher !

Madame Barthillet revint avec des vêtements roulés en boule. Hortense les souleva du bout des doigts, les étala sur le canapé, les considéra un long moment. Max et Zoé la regardaient, subjugués.

— Alors… Alors…

Elle fronça le nez, tordit la bouche, palpa un pull, un débardeur, défroissa un chemisier blanc, le repoussa.

— Vous avez des accessoires ?

Madame Barthillet leva la tête, surprise.

— Des colliers, des bracelets, une écharpe, une paire de lunettes…

— J’ai quelques babioles de Monoprix…

Elle alla dans la chambre les chercher.

Zoé poussa Max du coude et susurra « tu vas voir, regarde bien ! Elle va transformer ta mère en bombe sexuelle ». Madame Barthillet déposa un tas de breloques à côté des vêtements dépliés qui semblaient attendre le coup de baguette magique d’Hortense. Cette dernière réfléchit puis, sur un ton docte, déclara :

— Déshabillez-vous !

Madame Barthillet eut l’air interloqué.

— Vous voulez que je vous habille ou pas ?

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