Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Joséphine se disait qu’elle aurait mieux fait de rester chez elle et de travailler. Le deuxième mari était toujours vivant ! Elle s’était attachée à lui, avait du mal à le faire trépasser. Elle n’aurait jamais fini à temps. Le troisième, il allait falloir qu’il meure plus vite que ça ! Elle était allée en bibliothèque tous les jours et n’avait guère progressé. Elle avait trop de soucis en tête. Hortense ne lui adressait plus la parole, Zoé avait déserté deux fois l’école, en une semaine, pour suivre Max dans des expéditions troubles. « Mais on est juste allés récupérer le portable qu’une copine de Max s’était fait voler ! Mais Max avait laissé son cartable chez son copain et je suis allée avec lui le reprendre… – Et tu as besoin d’être maquillée comme une marchande foraine pour aller à l’école maintenant ? » L’adorable Zoé se métamorphosait en minette déchaînée. Elle s’enfermait dans la salle de bains. En ressortait en minijupe, les yeux charbonneux, la bouche rouge vampire ! Joséphine était obligée de la débarbouiller avec un gant et du savon pendant qu’elle se débattait et hurlait au harcèlement. Hortense haussait les épaules d’un air indifférent. Elle avait dû en parler à son père car Antoine avait appelé en demandant : « C’est quoi cette cohabitation avec les Barthillet ? Joséphine, je t’avais toujours dit de ne pas t’approcher d’eux, ce sont de mauvaises gens !
— Et alors ? avait dit Jo, que fallait-il que je fasse ? Que je les laisse sur le palier ?
— Oui, avait répondu Antoine. Tu dois penser aux filles d’abord… »
Christine Barthillet passait ses journées sur le canapé du salon, en survêtement, à surfer sur son ordinateur. Elle avait trouvé un site de rencontres et répondait aux mails de mâles en chaleur. Quand Jo rentrait de la bibliothèque, elle lui racontait les touches qu’elle avait faites durant la journée. « Vous en faites pas, madame Joséphine, je vais déguerpir bientôt. Je fais encore un peu monter la sauce et je me barre. J’en ai deux bien chauds qui me proposent de m’héberger. Un petit jeune qui renâcle à cause de Max, et un autre plus vieux, marié, quatre enfants, mais qui est prêt à me payer un studio pour avoir un peu de compagnie en fin d’après-midi. Il a une entreprise de plomberie et nettoyer la merde des autres, ça rapporte gros. » Joséphine l’écoutait, abasourdie. « Mais vous ne savez rien d’eux, Christine, vous n’allez pas vous embarquer dans une nouvelle galère ?
— Pourquoi pas ? répondait Christine Barthillet. Pendant des années j’ai joué réglo et regardez où ça m’a menée… J’ai plus rien, plus de toit, plus de sous, plus de mari, plus de boulot ! Maintenant je vais profiter ! M’inscrire à toutes les aides sociales, toucher le RMI et faire banquer un vieux ! » Quand elle ne répondait pas aux mails d’inconnus, elle jouait au poker sur Internet avec sa carte bleue. « Le stud poker, madame Joséphine, ça peut rapporter gros ! Pour le moment, j’apprends mais après je blinderai comme une dingue ! » En attendant de toucher le gros lot, elle multipliait les crédits express et courait droit à la banqueroute.
Joséphine était atterrée. Elle bafouillait des arguments qui faisaient éclater de rire Christine Barthillet. « Mais vous êtes adulte, responsable, vous devez donner l’exemple à votre enfant ! » Christine Barthillet répliquait : « C’est fini, ce temps-là ! Bien fini. On gagne rien à être honnête. Vive la débauche !
— Mais pas sous mon toit ! » avait protesté Joséphine. Madame Barthillet avait bougonné quelque chose du genre « vous en faites pas, on va se tirer de là bientôt, Max et moi », et elle avait repris son pianotage. « Y en a un nouveau qui me demande si j’ai des accessoires ? Qu’est-ce qu’il entend par là, dites ? L’est malade celui-là ! »
Joséphine partait travailler en bibliothèque, la gorge serrée. Elle avait toujours un moment de panique quand elle mettait la clé dans la serrure, le soir en rentrant. Même l’homme au duffle-coat n’arrivait plus à la dérider.
— Ça ne va pas ? Vous ne laissez plus rien tomber, lui avait-il dit, la veille.
Il l’avait invitée à prendre un café. Il était passionné d’histoire sacrée. Il lui avait longuement parlé des larmes saintes, des larmes profanes, des larmes d’extase, des larmes de joie, des larmes d’offrande… et toutes ces larmes avaient rempli le cœur de Joséphine qui s’était mise à pleurer.
— J’avais raison, ça ne va pas du tout… Vous voulez un autre café ?
Joséphine avait souri à travers ses larmes.
— Ce n’est pas très gai ce que vous racontez…, avait-elle reniflé en cherchant un Kleenex dans ses poches.
— Mais vous devez connaître ça. Le XIIe siècle est un siècle très religieux, très mystique. Les couvents pullulaient. Les prêcheurs parcouraient les campagnes en annonçant le châtiment éternel si on ne se lavait pas de tous ses péchés.
— C’est vrai, avait-elle soupiré, ravalant ses larmes car elle n’avait pas de Kleenex.
Il l’observait, attentif. Parfois elle se disait que c’était peut-être ce qu’il y avait de plus lourd dans son travail : le secret. Toute l’énergie qu’elle dépensait, toutes les idées qui lui venaient la nuit et l’empêchaient de dormir, toutes les histoires qu’elle inventait, elle ne pouvait pas les partager. Elle avait l’impression d’être une clandestine. Pire : une criminelle ; plus Iris parlait de leur « combine », plus elle se convainquait qu’elle avançait sur le chemin du crime. Tout cela va mal finir, supputait-elle quand elle n’arrivait pas à trouver le sommeil. On va être démasquées, et je finirai comme madame Barthillet, ruinée et chassée de chez moi.
— Faut pas vous laisser impressionner comme ça par ce que je vous raconte, avait repris l’homme au duffle-coat. Vous êtes trop sensible…
C’est à ce moment-là qu’elle avait bredouillé « je ne connais même pas votre nom ». Il avait souri et avait dit : « Luca, italien d’origine, trente-six ans, toutes mes dents et un grand amour des livres. Je suis un moine de bibliothèque. » Elle lui avait souri, pitoyable, songeant qu’il ne lui disait pas tout, songeant aussi que trente-six ans, c’était un peu vieux pour faire le mannequin. Mais moi, je fais bien le nègre à quarante ans ! Elle n’osait pas lui parler des photos de mode. Elle ne savait pas pourquoi mais ça lui paraissait saugrenu qu’il puisse faire ce métier.
— Et votre famille, elle est en France ou en Italie ? s’était-elle enhardie.
Il fallait qu’elle sache s’il était marié.
— Je n’ai pas de famille, avait-il répliqué, sombre.
Elle n’avait pas insisté.
Shirley n’était pas là pour qu’elle lui raconte. Elle avait appelé trois fois de Londres. Elle devait rentrer lundi. « Je serai là lundi, promis, et je t’emmènerai faire la fête !
— C’est pas une fête qu’il me faudrait mais une cure de sommeil ! Je suis fatiguée, si fatiguée… »
L’émission avait commencé et Christine Barthillet se léchait les doigts en engouffrant une nouvelle fraise Tagada. On apercevait les lumières du château de Windsor, Charles et Camilla, sur le haut des marches, recevant amis et famille.
— Que c’est beau ! Comme ils sont mignons ! Vous avez vu comme ça brille, vous avez vu les bouquets, les musiciens, les décorations ! C’est beau, ça, un amour qui attend tout ce temps ! Trente-cinq ans, madame Joséphine, trente-cinq ans ! C’est pas tout le monde qui peut en dire autant.
Sûrement pas vous ! pensa Joséphine. Trente-cinq secondes sur le Net et vous êtes prête à vous installer avec le premier venu !