Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Plus jamais, plus jamais. Il fallait que ça s’arrête !
Il lui fallait rester loin de lui. Il la retrouvait toujours. Il ne venait jamais en France, il était recherché et avait peur de passer les frontières. En France, elle était protégée. Là-bas, elle était à sa merci. Par sa faute. Elle ne parvenait pas à lui résister. Elle avait honte quand elle retrouvait son fils. Il l’attendait, confiant, devant l’hôtel. Quand il pleuvait, il s’abritait à l’intérieur et attendait. Ils rentraient tous les deux à pied en traversant le parc. « Tu crois en Dieu ? » avait demandé Gary, un jour, après avoir passé l’après-midi à parler avec un nouvel orateur de Hyde Park. Il y avait pris goût. « Je ne sais pas, avait répondu Shirley, j’aimerais tellement y croire… »
— Tu crois en Dieu ? demanda Shirley à Joséphine.
— Ben, oui…, répondit Joséphine, étonnée par la question de Shirley. Je Lui parle, le soir. Je vais sur mon balcon, je regarde les étoiles et je Lui parle. Ça m’aide beaucoup…
— Poor you !
— Je sais. Quand je dis ça, les gens me prennent pour une demeurée. Alors je n’en parle pas.
— Je n’ai pas la foi, Joséphine… N’essaie pas de me convertir.
— Je n’essaierai pas, Shirley. Si tu ne crois pas, c’est par dépit parce que le monde n’est pas fait comme tu le voudrais. Mais c’est comme l’amour, il faut être courageux pour aimer. Donner, donner, ne pas penser, ne pas compter… Avec Dieu, il faut se dire « je crois » et tout devient alors parfait, logique, tout a un sens, tout s’explique.
— Pas dans mon cas, ricana Shirley. Ma vie est une suite de choses imparfaites, illogiques… Si c’était un roman, ce serait un mélo à vous tirer les larmes et j’ai horreur d’inspirer la pitié.
Elle s’arrêta comme si elle en avait déjà trop dit.
— Et avec madame Barthillet, ça se passe comment ?
— Ça veut dire que tu ne veux plus parler de rien ? soupira Joséphine. Tu changes de sujet. La discussion est close.
— Je suis fatiguée, Jo. J’ai envie de souffler… Je suis heureuse d’être rentrée, crois-moi.
— N’empêche qu’on t’a tous vue à la télévision. Tu vas dire quoi si les filles ou Max te posent des questions ?
— Que j’ai un sosie à la cour d’Angleterre.
— Ils ne te croiront pas : ils ont trouvé des photos de Gary sur Internet avec William et Harry ! Un ancien domestique qui…
— Il n’a pas pu les vendre aux journaux, alors il les a mises sur Internet. Mais je nierai, je dirai que rien ne ressemble plus à un petit garçon qu’un autre petit garçon. Fais-moi confiance, je saurai m’en tirer. J’ai connu pire. Bien pire !
— Tu dois trouver ma petite vie bien ennuyeuse…
— Elle va se compliquer, ta vie, avec l’histoire du livre. Quand on commence à tricher, à mentir, on s’embarque dans de drôles d’aventures…
— Je sais. Parfois ça me fait peur…
La bouilloire s’était mise à siffler et le couvercle dansait, soulevé par la force de la vapeur. Shirley se leva et décida de faire du thé.
— J’ai rapporté un Lapsang Souchong de Fortnum and Mason. Tu vas me dire ce que tu en penses…
Joséphine la regarda se livrer à la cérémonie du thé : ébouillanter la théière, compter les cuillerées de thé, verser l’eau bouillante, laisser reposer, avec le sérieux d’une vraie Anglaise.
— On le fait de la même manière en Écosse et en Angleterre, le thé ?
— Je ne suis pas écossaise, Jo. Je suis une pure lady anglaise…
— Mais tu m’avais dit…
— Je trouvais cela plus romantique.
Joséphine faillit lui demander quels étaient ses autres mensonges, mais elle se ravisa. Elles savourèrent leur thé en parlant des enfants, de madame Barthillet, de ses rencontres sur Internet.
— Elle t’aide un peu financièrement ?
— Elle n’a pas un rond.
— Tu veux dire que tu achètes la bouffe pour tout le monde ?
— Ben oui…
— T’es vraiment trop mignonne, toi, dit Shirley en lui donnant une petite tape sur le bout du nez. Elle fait le ménage ? Elle cuisine ? Elle repasse ?
— Même pas.
Shirley haussa les épaules puis les laissa retomber en poussant un profond soupir.
— Je passe mon temps à la bibliothèque. Je suis allée au cinéma avec l’homme au duffle-coat. Il est italien, il s’appelle Luca. Toujours aussi taciturne. Ça m’arrange d’un certain côté. Je dois finir le livre d’abord…
— Tu en es où ?
— Au quatrième mari.
— Et c’est qui, celui-là ?
— Je ne sais pas encore. Je voudrais qu’elle vive une passion torride ! Une passion physique…
— Comme Shelley Winters et Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur ? Elle le désire comme une folle et il la repousse… donc elle le désire encore plus. Il se fait passer pour un pasteur et se sert de la Bible pour masquer son avidité. Quand elle tente de le séduire, il la sermonne et lui tourne le dos. Il finit par l’assassiner. C’est le mal incarné…
— C’est ça…, reprit Joséphine en serrant la tasse de thé entre ses mains. Il serait prédicateur, parcourrait les campagnes, elle le rencontrerait, tomberait follement amoureuse de lui, il l’épouserait, convoiterait son château et son or et essaierait de la tuer. On craindrait pour sa vie, il prendrait en otage son fils… Mais celui-là ne pourrait pas la rendre riche.
— Pourquoi pas ? Tu pourrais inventer qu’il a déjà escroqué de nombreuses veuves, qu’il a caché le magot quelque part et qu’elle en hériterait…
— Luca me parlait justement l’autre jour des prêcheurs de l’époque…
— Tu lui as dit que tu écrivais un livre ? demanda Shirley, inquiète.
— Non… mais j’ai commis une belle gaffe.
Joséphine raconta comment elle avait évoqué le livre quand ils étaient allés au cinéma. Elle se demanda tout haut s’il n’avait pas percé son secret.
— Tu es la dernière à qui je confierais un secret, dit en souriant Shirley. Tu vois que j’ai raison de ne rien te dire.
Joséphine baissa les yeux, confuse.
— Il faudra que je fasse attention quand le livre sera sorti…
— Iris se débrouillera pour que toute l’attention soit concentrée sur elle. Elle ne t’en laissera pas une miette. À propos, comment elle va, Iris ?
— Elle répète pour le grand jour… Elle vient lire de temps en temps ce que j’écris, bouquine tous les livres que je lui ai recommandés. Parfois elle me donne des idées. Elle voulait que j’écrive une scène où des écoliers parisiens se livrent à de véritables émeutes, brandissant leurs couteaux et leurs crânes rasés ; les étudiants étaient des clercs et appartenaient au clergé, ce qui les mettait à l’abri de la justice séculière. Le roi ne pouvait rien faire contre eux, ils dépendaient de la justice de Dieu et ils en abusaient, ce qui compliquait beaucoup le maintien de l’ordre à Paris. Ils commettaient des crimes en toute impunité ! Ils volaient, ils tuaient. Personne ne pouvait les juger ou les punir.
— Et alors ?
— J’ai l’impression d’être un grand entonnoir, j’écoute tout, je ramasse les anecdotes, les petits détails de la vie et je les reverse dans le livre. Je ne serai plus jamais la même après ce livre. Je change, Shirley, je change beaucoup, même si ça ne se voit pas !
— Tu découvres la vie en racontant cette histoire ; elle t’entraîne vers des terrains où tu ne serais jamais allée…
— Surtout, Shirley, je n’ai plus peur. Avant, j’avais peur de tout ! Je me cachais derrière Antoine. Derrière ma thèse. Derrière mon ombre. Aujourd’hui, je m’autorise des choses que je m’interdisais avant, je monte au filet !
Elle eut un rire de petite fille et se cacha derrière sa main.