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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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— C’était bien moi, Joséphine. C’est pour ça que je suis partie à la dernière minute. Je ne voulais pas y aller et…

— Tu as été obligée de te rendre à un bal avec la reine d’Angleterre ? articula Joséphine, stupéfaite.

— Obligée…

— Tu connais Charles, Camilla, William, Harry et toute la famille ?

Shirley approuva d’un signe de la tête.

— Et Diana ?

— Je l’ai très bien connue. Gary a grandi avec eux, avec elle…

— Mais Shirley… Il faut que tu m’expliques !

— Je ne peux pas, Jo.

— Comment ça ?

— Je ne peux pas.

— Même si je te promets de n’en parler à personne ?

— Pour ta sécurité, Jo. La tienne et celle de tes filles. Tu ne dois pas savoir.

— Je ne te crois pas.

— Et pourtant…

Shirley la regardait avec tendresse et une grande tristesse.

— On se connaît depuis des années, on se parle de tout, je t’ai livré mon seul secret, tu lis en moi à livre ouvert et la seule chose que tu trouves à me dire c’est que tu ne peux rien me dire sous peine que je sois…

Joséphine suffoquait de colère.

— Je t’ai détestée toute la semaine, Shirley ! Toute la semaine j’ai eu l’impression que tu m’avais volé quelque chose, que tu m’avais trahie et tu ne veux rien me dire. Mais l’amitié, ça marche dans les deux sens !

— C’est pour te protéger. Quand on ne sait pas, on ne parle pas…

Joséphine éclata d’un rire désabusé.

— Comme si j’allais être torturée à cause de toi.

— Ça peut être dangereux. Comme ça l’est pour moi ! Mais moi, je suis obligée de vivre avec, pas toi…

Shirley parlait d’une voix égale. Elle faisait un constat. Joséphine ne décelait aucune emphase, aucun trucage dans sa voix. Elle énonçait un fait, un fait terrifiant, sans que l’émotion trouble sa voix. Joséphine fut frappée par sa sincérité et eut un mouvement de recul.

— À ce point-là ?

Shirley vint s’asseoir à côté de Jo. Elle lui passa le bras autour des épaules et, dans un chuchotement, se confia à elle.

— Tu ne t’es jamais demandé pourquoi j’étais venue m’installer ici ? Dans cette banlieue ? Dans cet immeuble ? Toute seule, sans famille en France, sans mari, sans amis, sans vrai métier ?

Joséphine fit non de la tête.

— C’est pour ça que je t’aime, Joséphine.

— Parce que je suis stupide ? Que je vois pas plus loin que le bout de mon nez ?

— Parce que tu ne vois le mal nulle part ! Je suis venue me réfugier ici. Dans un endroit où j’étais sûre de ne pas être reconnue, recherchée, traquée. Là-bas, je vivais, j’avais une grande et belle vie jusqu’à ce que… cette chose arrive. Ici, je fais des petits métiers, je survis…

— En attendant quoi ?

— En attendant je ne sais quoi. En attendant que ça s’arrange là-bas, dans mon pays à moi… Que je puisse y retourner et reprendre une vie normale. J’ai tout oublié en m’installant ici. J’ai changé de personnalité, j’ai changé de nom, j’ai changé de vie. Je peux élever Gary sans trembler de peur quand il rentre en retard de l’école, je peux sortir sans regarder si je suis suivie, je peux dormir sans avoir peur qu’on fracture ma porte…

— C’est pour ça que tu as coupé tes cheveux tout court ? Que tu marches comme un garçon ? Que tu te bats comme un homme ?

Shirley hocha la tête.

— J’ai tout appris. J’ai appris à me battre, j’ai appris à me protéger, j’ai appris à vivre toute seule…

— Gary sait ?

— Je lui ai dit. J’ai été obligée. Il avait compris beaucoup de choses et je devais le rassurer. Lui dire qu’il ne se trompait pas. Ça l’a fait beaucoup mûrir, beaucoup grandir… Il a tenu le coup. Parfois, j’ai l’impression qu’il me protège !

Shirley resserra son bras autour de Joséphine.

— Au milieu de tout ce malheur, j’ai trouvé une sorte de bonheur, ici. Un bonheur tranquille, sans chichis ni tremblements. Sans homme…

Un frisson la parcourut. Elle aurait voulu dire sans « cet » homme. Elle l’avait revu. C’est à cause de lui qu’elle avait prolongé son séjour à Londres. Il avait téléphoné, avait donné le numéro de sa chambre au Park Lane Hotel et avait dit « je t’attends, chambre 616 ». Il avait raccroché sans attendre sa réponse. Elle avait regardé le téléphone en se disant je n’irai pas, je n’irai pas, je n’irai pas. Elle avait couru jusqu’au Park Lane Hotel, à l’angle de Piccadilly et de Green Park. Juste derrière Buckingham Palace. Le grand hall beige et rose aux lustres en forme de grappes vénitiennes. Les canapés où des hommes d’affaires prenaient le thé en parlant à voix feutrée. Les énormes bouquets de fleurs. Le bar. L’ascenseur. Le long couloir aux murs beiges, à la moquette épaisse, aux appliques ornées de petits abat-jour juponnés. La chambre 616… Le décor défilait comme dans un film. Il lui donnait toujours rendez-vous dans des hôtels au bord des parcs. « Tu laisses le petit dans l’herbe et tu montes me retrouver. Il observera les amoureux et les écureuils gris, ça lui apprendra la vie. » Un jour, elle l’avait attendu toute la journée. Dans Hyde Park. Gary était petit. Il courait après les écureuils. Je les aime de loin, mummy, de près on dirait des rats. Moi, c’est le contraire, avait-elle pensé, je l’aime de près, de loin je le prends pour ce qu’il est : un rat. Ce jour-là, il n’était pas venu. Ils étaient allés chez Fortnum and Mason. Ils avaient mangé des glaces et des gâteaux. Elle avait bu du thé fumé en fermant les yeux. Gary se tenait droit dans son fauteuil et goûtait les gâteaux en connaisseur du bout de sa fourchette. « Il a le maintien d’un prince », avait dit la serveuse. Shirley avait blêmi. « C’était bien cet après-midi dans le parc, avait enchaîné Gary en lui prenant la main, Green Park, c’est mon préféré. » Il connaissait tous les parcs de Londres.

Une autre fois, alors qu’elle était montée dans la chambre d’hôtel, Gary était allé parler avec les orateurs de Marble Arch. Il devait avoir onze ans. Il disait « prends tout ton temps, mummy, ne t’en fais pas pour moi, je m’entraîne à parler anglais, je ne veux pas oublier ma langue natale ». Il avait disserté sur l’existence de Dieu avec un individu taciturne qui, perché sur son escabeau, attendait qu’on vienne lui parler. Il avait demandé à Gary : si Dieu existe, pourquoi a-t-il plongé l’homme dans la souffrance. « Et tu as répondu quoi ? » avait demandé Shirley en relevant le col de sa veste pour cacher la trace d’un suçon. Je lui ai parlé du film La Nuit du chasseur, le bien et le mal, l’homme doit faire un choix et comment peut-il choisir s’il ne connaît pas la souffrance et le mal… – Tu lui as dit ça ? avait répondu Shirley, émerveillée.

Parle-moi, mon chéri, parle-moi encore que j’oublie cette chambre et cet homme, que j’oublie le dégoût de moi quand je sors des bras de cet homme, avait-elle supplié en silence. Il attendait dans la chambre. Allongé sur le lit avec ses chaussures. Il lisait le journal. Il l’avait regardée sans rien dire. Avait posé le journal. Posé sa main sur sa hanche, avait relevé sa jupe et…

C’était toujours pareil. Cette fois-ci, elle avait été libre de rester sa prisonnière : Gary n’attendait pas dans le parc. Elle n’avait plus vu passer les heures. Ni les jours. Les plateaux s’entassaient au pied du lit. Les femmes de chambre se faisaient renvoyer quand elles frappaient à la porte.

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