En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Ma sœur, incisive, au caractère très dur (devoir, comme ma mère, être une femme de caractère pour survivre dans un monde masculin), se plaignait de ce rôle de mère que ma mère laissait à l’abandon, lui reprochant de n’avoir jamais rien fait à deux, de n’avoir rien partagé avec elle, faire les magasins et toutes ces choses que toutes les mères et les filles devraient faire ensemble. Et ma mère, qui, à cause de la honte, se mettait en colère, repoussait la conversation M’emmerde pas ou restait silencieuse devant les remarques de ma sœur, avant de me dire, à part, qu’elle ne comprenait pas pourquoi ma sœur était si méchante avec elle, qu’elle aurait aimé faire, comme elle disait, du shopping avec sa fille, mais que – et ta sœur le voit bien, on vit sous le même toit quand même, elle est pas sotte – la fatigue l’en empêchait, tout ce qu’elle avait à faire à la maison, s’occuper des petits frère et sœur, préparer les repas et faire le ménage, que, de toute manière, il aurait été inutile de passer ses journées dans les boutiques puisqu’elle n’aurait rien pu acheter.
Ma mère fumait beaucoup le matin. J’étais asthmatique et de terribles crises m’assaillaient parfois, me poussant dans un état plus proche de la mort que de la vie. Certains jours je ne pouvais pas m’endormir sans avoir l’impression que je ne me réveillerais pas, il me fallait mobiliser des efforts colossaux et indescriptibles pour remplir mes poumons d’un peu d’oxygène. Ma mère, quand je lui disais que la cigarette accentuait mes difficultés à respirer, s’emportait On voudrait nous faire arrêter de fumer mais toutes les merdes, toute la fumée qui sort de l’usine et qu’on respire, c’est pas mieux alors c’est pas les clopes le pire, c’est pas ça qui va changer quelque chose. Elle s’emportait et s’énervait sans cesse.
C’était une femme souvent en colère. Elle protestait dès qu’elle en avait l’occasion, toute la journée elle proteste contre les hommes politiques, les réformes qui réduisent les aides sociales, contre le pouvoir qu’elle déteste au plus profond d’elle-même. Pourtant, ce pouvoir qu’elle déteste, elle l’appelle de ses vœux quand il s’agit de sévir : sévir contre les Arabes, l’alcool et la drogue, les comportements sexuels qu’elle juge scandaleux. Elle dit souvent Il faudrait un peu d’ordre dans ce pays.
Des années après, lisant la biographie de Marie-Antoinette par Stefan Zweig, je penserai aux habitants du village de mon enfance et en particulier à ma mère lorsque Zweig parle de ces femmes enragées, anéanties par la faim et la misère, qui, en 1789, se rendent à Versailles pour protester et qui, à la vue du monarque, s’écrient spontanément Vive le roi ! : leurs corps – ayant pris la parole à leur place – déchirés entre la soumission la plus totale au pouvoir et la révolte permanente.
C’est une femme en colère, cependant elle ne sait pas quoi faire de cette haine qui ne la quitte jamais. Elle proteste seule devant sa télévision ou avec les autres mères à la sortie de l’école.
La scène quotidienne qu’il faut imaginer : une petite place (nouvellement goudronnée), un monument en hommage aux morts de la Première Guerre mondiale comme il en existe dans de nombreux villages, recouvert de mousse et de lierre à sa base. L’église, la mairie et l’école qui encerclent la place. La place, déserte la plupart du temps. Les femmes s’y retrouvent chaque jour vers midi pour récupérer les enfants qui sortent de classe. Elles ne travaillent pas. Quelques-unes travaillent, mais la plupart du temps elles gardent les enfants Je m’occupe des gosses et les hommes travaillent, ils bossent à l’usine ou ailleurs, le plus souvent à l’usine qui employait une grande partie des habitants, l’usine de laiton dans laquelle mon père avait travaillé et qui régissait toute la vie du village.
Elle allumait la télévision, chaque matin. Tous les matins se ressemblaient. Quand je me réveillais, la première image qui m’apparaissait était celle des deux garçons. Leurs visages se dessinaient dans mes pensées, et, inexorablement, plus je me concentrais sur ces visages, plus les détails – le nez, la bouche, le regard – m’échappaient. Je ne retenais d’eux que la peur.
Je n’étais pas capable de me concentrer et ma mère ne pouvait pas – j’entends : n’était vraiment pas en mesure de – imaginer qu’on pouvait se désintéresser de la télévision. La télévision avait de tout temps fait partie de son paysage. Nous en avions quatre dans une maison de petite taille, une par chambre et une dans l’unique pièce commune, et l’apprécier ou ne pas l’apprécier n’était pas une question qui se posait. La télévision s’était, comme le langage ou les habitudes vestimentaires, imposée à elle. Nous n’achetions pas les téléviseurs, mon père les récupérait à la décharge et les réparait. Quand, au lycée, je vivrai seul en ville et que ma mère constatera l’absence de télévision chez moi elle pensera que je suis fou – le ton de sa voix évoquait bel et bien l’angoisse, la déstabilisation perceptible chez ceux qui se trouvent subitement confrontés à la folie Mais alors tu fous quoi de tes journées si t’as pas de télé ?
Elle insistait pour que je regarde la télévision comme mes frères et sœurs Regarde les dessins animés ça fait du bien, ça fait déstresser avant d’aller à l’école. Je sais pas pourquoi l’école ça te fait cet effet-là, ça sert à rien. Calme-toi.
Face à mes bouffées de stress matinales, ma mère avait fini par s’inquiéter et appeler le médecin.
Il avait été décidé que je prendrais des gouttes plusieurs fois par jour pour me calmer (mon père s’en moquait Comme dans les asiles de dingues). Ma mère répondait, quand la question lui était posée, que j’étais nerveux depuis toujours. Peut-être même hyperactif. C’était l’école, elle ne comprenait pas pourquoi j’accordais tant d’importance à ça. Elle me disait qu’à force d’être si angoissé, de m’agiter sur ma chaise, je l’angoissais elle-même, alors elle fumait encore plus dans la petite pièce commune quand de mon côté j’essayais de rester concentré sur les dessins animés. Elle toussait, sa toux de plus en plus violente, Je vais finir par crever si ça continue. Je te le dis, ça sent le sapin.
Parfois j’étais saisi de tremblements, des frissons qui se déplaçaient du bas de mon dos jusqu’à ma nuque, imperceptibles pour ma mère tandis que j’avais, moi, l’impression d’être agité d’irrépressibles convulsions. Je pensais pouvoir maîtriser le temps. J’effectuais chacun des gestes matinaux (les toilettes, préparer un chocolat chaud – avec de l’eau quand le lait manquait –, se brosser les dents – pas toujours –, se laver, ne pas prendre de douche, ma mère me mettait en garde. Elle me répétait On peut pas se laver tous les jours, prendre la douche, on a pas assez d’eau chaude. On a qu’un petit ballon d’eau chaude et une famille de sept personnes, c’est beaucoup, beaucoup trop pour un tout petit ballon riquiqui. Et commence pas à l’ouvrir Bellegueule-Grandegueule, à vouloir dire quelque chose, me répondre. On répond pas à sa mère on fait ce qu’elle dit. Point barre. Me réponds pas que t’as qu’à remettre le ballon en route après ton bain, je te vois déjà ouvrir la bouche pour le dire et faire le malin. Je te connais. Tu sais bien le prix de l’eau, de l’électricité, on a pas les moyens de payer comme ça – et cette plaisanterie que ma mère ne peut jamais s’empêcher de faire : J’ai des factures à payer, j’ai pas d’amant à l’EDF moi. Les jours de bain, ma mère exigeait que nous ne vidions pas l’eau de la baignoire après en être sortis, pour que les cinq enfants de la famille puissent s’y laver tour à tour sans consommer plus d’eau et d’électricité. Le dernier – et je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter de l’être – héritait alors d’une eau marron et crasseuse).