En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
La chambre de mes parents
La chambre de mes parents était éclairée par les réverbères de la rue. Les volets, usés par les années, le froid et la pluie du Nord, laissaient pénétrer une lumière faible permettant seulement d’apercevoir des ombres se mouvoir. La pièce sentait l’humidité, une odeur de pain rassis. La lumière filtrée permettait par ailleurs de voir la poussière volante, comme flottante, comme se mouvant dans un autre temps qui s’écoulerait plus lentement. Je passais des heures ainsi, immobile, à l’observer. Ma mère et moi étions proches quand j’étais très jeune : ce qu’on dit des petits garçons, la proximité qu’ils peuvent avoir avec leur mère – cela avant que la honte creuse la distance entre elle et moi. Avant cela, elle s’exclamait devant qui voulait l’entendre que j’étais bien le fils de ma mère, que ça ne faisait pas de doute.
Quand la nuit tombait, une peur inexplicable s’emparait de moi. Je ne voulais pas dormir seul. Je n’étais pourtant pas seul dans ma chambre, je la partageais avec mon frère ou ma sœur. Une chambre de cinq mètres carrés, au sol de béton et aux murs couverts de grosses taches noires et circulaires dues à l’humidité qui imprégnait la maison, aux étangs à proximité du village. La gêne qu’éprouvait ma mère (je dis la gêne pour ne pas répéter une fois de plus la honte, mais c’est bien ce dont il s’agissait) quand je lui demandais pourquoi elle et mon père ne mettaient pas de moquette sur le sol Tu sais on aimerait bien mettre de la moquette, on va peut-être le faire. C’était faux. Mes parents n’avaient pas les moyens de l’acheter, ni même l’envie de le faire. L’impossibilité de le faire empêchait la possibilité de le vouloir, qui à son tour fermait les possibles. Ma mère était enfermée dans ce cercle qui la maintenait dans l’incapacité d’agir, d’agir sur elle-même et sur le monde qui l’entourait On aimerait bien t’en mettre de la moquette mais tu fais de l’asthme, et tu sais bien, la moquette c’est dangereux pour les asthmatiques.
Je dissimulais les taches de moisissure avec des posters de chanteuses de variétés ou d’héroïnes de séries télévisées découpés dans les magazines. Mon grand frère, qui préférait, comme les durs, les chanteurs de rap ou la musique techno, se moquait T’en as pas marre d’écouter que de la musique de gonzesse (je me souviens qu’un jour, tandis que je l’accompagnais à la boulangerie, il m’avait, tout le long du chemin, appris comment un vrai garçon devait marcher. Je vais te montrer comment tu dois faire parce que là c’est pas possible de marcher comme tu fais, si je croise mes potes et que tu marches comme ça, ça le fait pas ils vont se foutre de ma gueule).
L’espace de la chambre était occupé par un lit superposé et un meuble de bois sur lequel était placée la télévision, si bien qu’en entrant dans la petite pièce on arrivait directement sur le lit ; à peine quelques centimètres carrés pour y poser les pieds : l’espace rempli, saturé par la seule présence du lit et de la télévision. Mon frère la regardait toute la nuit et m’empêchait de trouver le sommeil.
En raison, donc, non seulement de la télévision qui me dérangeait mais surtout de la peur de dormir seul, je me rendais plusieurs fois par semaine devant la chambre de mes parents, l’une des rares pièces de la maison dotée d’une porte. Je n’entrais pas tout de suite, j’attendais devant l’entrée qu’ils terminent.
D’une manière générale, j’avais pris cette habitude (et cela jusqu’à dix ans C’est pas normal, disait ma mère, il est pas normal ce gosse) de suivre ma mère partout dans la maison. Quand elle entrait dans la salle de bains je l’attendais devant la porte. J’essayais d’en forcer l’ouverture, je donnais des coups de pied dans les murs, je hurlais, je pleurais. Quand elle se rendait aux toilettes, j’exigeais d’elle qu’elle laisse la porte ouverte pour la surveiller, comme par crainte qu’elle ne se volatilise. Elle gardera cette habitude de toujours laisser la porte des toilettes ouvertes quand elle fera ses besoins, habitude qui plus tard me révulsera.
Elle ne cédait pas tout de suite. Mon comportement irritait mon grand frère, qui m’appelait Fontaine à cause de mes larmes. Il ne souffrait pas qu’un garçon puisse pleurer autant.
À force d’insistance, ma mère finissait toujours par céder. Mon père, lui, préférait crier, être sévère. Comme des rôles qu’ils se partageaient, tout à la fois imposés par des forces sociales qui les dépassaient et reproduits consciemment. Ma mère : Si tu te calmes pas je vais le dire à ton père, et, quand mon père ne réagissait pas : Jacky joue un peu ton rôle, merde.
En me rendant devant la chambre de mes parents ces nuits où, tétanisé par la peur, je ne trouvais pas le sommeil, j’entendais leur respiration de plus en plus précipitée à travers la porte, les cris étouffés, leur souffle audible à cause des cloisons trop peu épaisses. (Je gravais des petits mots au couteau suisse sur les plaques de placoplâtre, Chambre d’Ed, et même cette phrase absurde – puisqu’il n’y avait pas de porte –, Frappez au rideau avant d’entrer.) Les gémissements de ma mère, Putain c’est bon, encore, encore.
J’attendais qu’ils aient terminé pour entrer. Je savais qu’à un moment ou à un autre mon père pousserait un cri puissant et sonore. Je savais que ce cri était une espèce de signal, la possibilité de pénétrer dans la chambre. Les ressorts du lit cessaient de grincer. Le silence qui suivait faisait partie du cri, alors je patientais encore quelques minutes, quelques secondes, je retardais l’ouverture de la porte. Dans la chambre flottait l’odeur du cri de mon père. Aujourd’hui encore quand je sens cette odeur je ne peux m’empêcher de penser à ces séquences répétées de mon enfance.
Je commençais toujours par m’excuser en prétextant une crise d’asthme Vous le savez bien, comme ce qui est arrivé à grand-mère, on peut mourir d’une crise d’asthme, ce n’est pas impossible, pas inimaginable (je ne le disais pas de cette manière, mais en écrivant ces lignes, certains jours, je suis las d’essayer de restituer le langage que j’utilisais alors).
Mon père laissait exploser sa colère, il se fâchait, m’insultait. Ces histoires de grand-mère et d’asthme il n’y croyait pas, ce sont des prétextes, des conneries, j’ai simplement peur du noir, comme les filles. Il s’interrogeait à voix haute. Il demandait à ma mère si j’étais un garçon, C’est un mec oui ou merde ? Il pleure tout le temps, il a peur du noir, c’est pas un vrai mec. Pourquoi ? Pourquoi il est comme ça ? Pourquoi ? Je l’ai pourtant pas élevé comme une fille, je l’ai élevé comme les autres garçons. Bordel de merde. Le désespoir perçait dans sa voix. En réalité – et il l’ignorait –, je me posais les mêmes questions. Elles m’obsédaient. Pourquoi pleurais-je sans cesse ? Pourquoi avais-je peur du noir ? Pourquoi, alors que j’étais un petit garçon, pourquoi n’en étais-je pas véritablement un ? Surtout : pourquoi me comportais-je ainsi, les manières, les grands gestes avec les mains que je faisais quand je parlais (des gestes de grande folle), les intonations féminines, la voix aiguë. J’ignorais la genèse de ma différence et cette ignorance me blessait.
(Toujours à cette période, vers l’âge de dix ans, une idée ne me quittait plus : une nuit que je regardais la télévision – comme je le faisais régulièrement toute la nuit quand mes frères et sœurs s’absentaient, partaient dormir chez des amis –, j’avais vu un reportage sur un centre d’amaigrissement pour personnes obèses. Les jeunes obèses étaient encadrés par une équipe qui les contraignait à un régime drastique : alimentation, sport, régularité du sommeil. Longtemps après avoir vu cette émission je rêvais d’un pareil endroit pour les gens comme moi. Hanté par le spectre des deux garçons, j’imaginais des éducateurs qui m’auraient battu chaque fois que j’aurais laissé mon corps céder à ses dispositions féminines. Je rêvais d’entraînements pour la voix, la démarche, les façons de tenir le regard. Je m’appliquais à chercher, avec acharnement, de tels stages sur les ordinateurs du collège.)