En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Les mots maniéré, efféminé résonnaient en permanence autour de moi dans la bouche des adultes : pas seulement au collège, pas uniquement de la part des deux garçons. Ils étaient comme des lames de rasoir, qui, lorsque je les entendais, me déchiraient pendant des heures, des jours, que je ressassais, me répétais à moi-même. Je me répétais qu’ils avaient raison. J’espérais changer. Mais mon corps ne m’obéissait pas et les injures reprenaient. Les adultes du village qui me disaient maniéré, efféminé, ne le disaient pas toujours comme une insulte, avec l’intonation qui la caractérise. Ils le disaient parfois avec étonnement, Pourquoi choisit-il de parler, de se comporter comme une fille alors qu’il est un garçon ? Il est bizarre ton fils Brigitte (ma mère) de se conduire comme ça. Cet étonnement me compressait la gorge et me nouait l’estomac. À moi aussi on me demandait Pourquoi tu parles comme ça ? Je feignais l’incompréhension, encore, restais silencieux – puis l’envie de hurler sans être capable de le faire, le cri, comme un corps étranger et brûlant bloqué dans mon œsophage.
Vie des filles, des mères et des grand-mères
J’étais prisonnier, entre le couloir, mes parents et les habitants du village. Le seul répit était la salle de classe. J’appréciais l’école. Pas le collège, la vie du collège : il y avait les deux garçons. Mais j’aimais les enseignants. Ils ne parlaient pas de gonzesses ou de sales pédés. Ils nous expliquaient qu’il fallait accepter la différence, les discours de l’école républicaine, que nous étions égaux. Il ne fallait pas juger un individu en raison de sa couleur de peau, de sa religion ou de son orientation sexuelle (cette formule, orientation sexuelle, faisait toujours rire le groupe de garçons au fond de la classe, on les appelait la bande du fond).
Mes résultats étaient assez médiocres. Il n’y avait ni lumière ni bureau dans les chambres et il fallait faire le travail scolaire dans la pièce principale, avec mon père qui regardait la télévision ou ma mère qui vidait un poisson sur la même table en marmonnant C’est pas l’heure pour faire des devoirs. Les devoirs m’ennuyaient de toute façon, je ne maîtrisais pas ce qu’on appelle les bases à cause de mes absences répétées, du langage de ma famille et donc de mon langage, des fautes trop nombreuses, du picard que nous parlions parfois mieux que le français officiel.
Pourtant je m’attachais aux enseignants et je savais qu’il fallait obtenir de bons résultats pour leur plaire, ou au moins leur donner l’impression que je me battais en dépit de mes difficultés. Ma docilité à leur égard avait quelque chose de suspect : la docilité à l’école était une caractéristique féminine.
Seulement dans les petites classes, ensuite les filles finissaient par détester l’école et provoquer les enseignants. Ce n’était qu’une question de temps. Leur élimination n’était qu’un peu plus lente.
Ma sœur avait d’abord voulu s’orienter, quand elle était au collège, vers une carrière de sage-femme avant de nous faire savoir qu’elle serait finalement professeure d’espagnol pour gagner beaucoup d’argent. Nous percevions les enseignants comme des petits-bourgeois et mon père s’agaçait lors des grèves dans l’Éducation nationale Avec tout le fric qu’y se mettent dans les poches ils se plaignent encore.
Elle avait été convoquée aux habituels rendez-vous avec le conseiller d’orientation et lui avait exposé son souhait de devenir professeure d’espagnol dans un collège Mais vous savez mademoiselle maintenant l’éducation c’est bouché, tout le monde veut devenir prof alors il y a de moins en moins de places, et les gouvernements donnent de moins en moins d’argent pour ça, l’éducation. Vous devriez faire quelque chose de plus sûr, de moins risqué, comme la vente, et en plus, je regarde vos résultats, pas très bons il faut bien le dire, à peine la moyenne c’est juste pour faire un baccalauréat.
Elle était rentrée irritée un soir, après un de ces rendez-vous, dépitée par les tentatives du conseiller d’orientation pour modifier ses projets Je vois pas pourquoi qu’il me pète les couilles l’autre, je veux faire prof d’espagnol. Mon père Tu dois pas te laisser donner des leçons par un nègre (le conseiller d’orientation était martiniquais).
Ma sœur a résisté dans un premier temps. Le conseiller l’a convoquée à plusieurs reprises. En classe de troisième, elle avait dû faire un stage dans une entreprise et le conseiller l’avait dirigée vers la boulangerie du village. Quelques semaines après ce stage elle a expliqué à ma mère (déçue : On aurait bien aimé qu’elle a un plus beau métier) qu’elle ne voulait plus être professeure d’espagnol mais vendeuse. Elle était certaine de son choix, le conseiller d’orientation avait eu raison. La filière de l’apprentissage lui garantissait un revenu sur lequel elle comptait pour faire ce dont elle avait été privée toute sa jeunesse à cause du manque d’argent des parents.
En regardant la surveillante dans la cour du collège, j’essayais d’imaginer ce qu’elle avait voulu devenir petite fille, avant d’être surveillante.
Je ne lui adressais pas la parole. Je faisais tout ce qui était possible pour qu’elle ne s’aperçoive pas des coups que me donnaient les deux garçons. Lui cacher le fait que certaines personnes pouvaient penser, pensaient, que j’étais un efféminé qui méritait les coups. Je ne voulais pas qu’elle me retrouve dans le couloir, recroquevillé, le regard implorant – même si, je l’ai dit, la plupart du temps j’essayais, sans toujours y parvenir, de garder le sourire quand ils me frappaient Pourquoi tu souris abruti, tu te fous de notre gueule ? Que la surveillante s’inquiète et me demande Pourquoi ils te font ça ? Devoir lui répondre.
Ma mémoire ne garde plus la trace de son nom. Peut-être Armelle ou Virginie. Je me rappelle seulement les surnoms dont elle était affublée la Folle, la Dingue. Elle parlait seule dans la cour ou dans les couloirs quand elle montait la garde. Elle parlait surtout de sa grand-mère, beaucoup de sa grand-mère, avec obstination, même quand des enfants lui disaient Arrête on s’en tape, elle ne songeait pas à les punir.
Sa grand-mère avait la même histoire que la mienne, que beaucoup de grand-mères qui avaient toutes la même histoire au village, où il y avait peu de place pour la différence.
Sa grand-mère souffrait du froid quand l’hiver approchait et que les jours devenaient plus courts. Elle le lui racontait de la même manière que ma grand-mère me le racontait : sans vraiment se plaindre, simplement un constat triste quand elle parle du froid qui entre dans la maison, des doigts de pieds douloureux à cause du froid qui les paralyse.