En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
J’effectuais chacun de ces gestes quotidiens le plus lentement possible. Retarder artificiellement le moment de l’arrivée dans la cour de l’établissement puis dans le couloir. L’espoir renouvelé, tous les jours, sans vraiment y croire, de rater le car qui nous menait au collège. Un mensonge à moi-même.
Plusieurs fois par mois ma mère m’autorisait à ne pas y aller afin que je puisse la suppléer dans ses tâches ménagères Demain tu vas pas à l’école mais tu m’aides à nettoyer la maison, parce que j’en ai marre d’astiquer tout le temps, de tout faire ici. J’en ai marre d’être l’esclave dans cette baraque. Elle m’autorisait à ne pas y aller si j’aidais mon père à couper du bois pour l’hiver et à stocker les bûches dans un hangar conçu spécialement à cet effet par lui et mon oncle – les hivers du Nord, longs et difficiles, qui demandent plusieurs semaines de préparation à cause de la mauvaise isolation des maisons et des chauffages à bois – ou si je veillais sur mes petits frère et sœur, Rudy et Vanessa, pendant qu’elle passait la soirée chez la voisine. Elle rentrait ivre avec la voisine, elles se faisaient des blagues lesbiennes Je vais te bouffer la chatte ma salope. Manquer l’école constituait une récompense.
Une autre voisine, Anaïs, qui voulait me marquer sa sympathie, venait me chercher pour faire le chemin avec elle jusqu’à l’arrêt de car. Je ne savais pas comment lui faire comprendre que je détestais cette attention. Elle me faisait presser le pas quand j’aurais voulu aller le plus lentement possible, faire des détours. Étant une fille, Anaïs avait plus de facilités à m’accorder son amitié. On pardonne plus facilement les filles de parler aux pédés. À cette période, mes rares amis étaient en fait des amies. Amélie ou Anaïs, je les retrouvais à l’arrêt de car ou dans les champs qui entouraient le village pour jouer quelques heures. Ma mère, perturbée par ces fréquentations (les petits garçons devraient avoir des copains pour jouer au football, pas des copines), essayait de se rassurer et de rassurer notre entourage. Cependant je percevais, plus que de l’incertitude, une forme de malaise quand elle s’exprimait sur le sujet. Elle disait aux autres femmes, comme pour écarter, faire disparaître ce qu’elle avait l’habitude de formuler, le reste du temps, en privé Eddy c’est un vrai don Juan, tu le verras toujours avec des filles, jamais avec des garçons. Elles veulent toutes de lui. Ce qui est sûr c’est qu’il sera pas pédé celui-là. Anaïs était de toute façon une fille un peu particulière qui se moquait de ce que disaient les autres. Elle avait appris à s’en moquer à force d’entendre les propos sur sa mère tenus par les femmes sur la place Ta mère elle se fait sauter par tout le monde, elle trompe ton père, tout le monde l’a vue coucher avec les ouvriers du chantier de la mairie. C’est une pute.
Nous passions, Anaïs et moi, devant l’usine, devant les ouvriers qui fumaient des cigarettes avant de commencer leur journée ou pendant la pause quand ils avaient débuté le travail au milieu de la nuit.
Ils fumaient en toutes circonstances, au milieu du brouillard si caractéristique du Nord ou sous la pluie. Pour ceux qui n’avaient pas encore véritablement entamé leur journée, leurs visages – leurs gueules –, leurs gueules étaient déjà creusées, ravagées par la fatigue alors même qu’ils n’avaient pas commencé à travailler. Néanmoins, ils riaient, des plaisanteries sur les femmes ou sur les Arabes, celles qu’ils préfèrent. Je les regardais, me projetais au même endroit, impatient, avec l’idée de cesser l’école le plus rapidement possible, comptant plusieurs fois par semaine, plusieurs fois par jour, le nombre d’années qui me séparaient de ma seizième année, celle où enfin je pourrais ne plus emprunter la route de l’école, pensant que quand je serais là, à l’usine, je gagnerais de l’argent et n’irais plus au collège. Je ne verrais plus les deux garçons. Ma mère ne pouvait masquer son irritation quand je lui faisais part de mon désir de me déscolariser dès l’âge de seize ans Je te préviens que tu vas y filer à l’école, parce que, si t’y vas plus, on va me sucrer les allocations familiales, et ça je peux pas me le permettre.
Si, ces jours-là, c’était l’urgence du quotidien (l’argent qui manquait) qui donnait l’impulsion à ses réactions les plus spontanées, elle exprimait aussi, de façon régulière, son désir de me voir faire des études, aller plus loin qu’elle, presque suppliante Je veux pas que tu galères comme moi dans la vie, moi j’ai fait n’importe quoi et je regrette, je suis tombée en cloque à dix-sept ans. Moi après j’ai galéré, je suis restée là et j’ai jamais rien fait. Pas de voyages ni rien. J’ai passé toute ma vie à faire le ménage à la maison et à nettoyer soit la merde de mes gosses soit la merde des vieux que je m’occupe. J’ai fait des conneries. Elle pensait avoir fait des erreurs, avoir barré la route, sans vraiment le souhaiter, à une meilleure destinée, une vie plus facile et plus confortable, loin de l’usine et du souci permanent (plutôt : l’angoisse permanente) de ne pas gérer correctement le budget familial – un seul faux pas pouvait conduire à l’impossibilité de manger à la fin du mois. Elle ne comprenait pas que sa trajectoire, ce qu’elle appelait ses erreurs, entrait au contraire dans un ensemble de mécanismes parfaitement logiques, presque réglés d’avance, implacables. Elle ne se rendait pas compte que sa famille, ses parents, ses frères, sœurs, ses enfants même, et la quasi-totalité des habitants du village, avaient connu les mêmes problèmes, que ce qu’elle appelait donc des erreurs n’étaient en réalité que la plus parfaite expression du déroulement normal des choses.
Portrait de ma mère à travers ses histoires
Ma mère passait beaucoup de temps à me raconter certains épisodes de sa vie ou de la vie de mon père.
Sa vie l’ennuyait et elle parlait pour combler le vide de cette existence qui n’était qu’une succession de moments d’ennui et de travaux éprouvants. Elle est longtemps restée mère au foyer, comme elle me demandait de l’écrire sur les papiers officiels. Elle se sent insultée, salie par le sans profession imprimé sur mon acte de naissance. Quand mon petit frère et ma petite sœur ont été assez grands pour se prendre en charge seuls, elle a voulu travailler. Mon père trouvait ça dégradant, comme une remise en cause de son statut d’homme ; c’était lui qui devait ramener la paye au foyer. Elle le souhaitait ardemment, en dépit de la dureté des métiers auxquels elle pouvait prétendre : l’usine, le ménage ou les caisses du supermarché. Elle s’est débattue. D’une certaine manière, elle s’est aussi débattue contre elle-même, contre cette force insaisissable, innommable, qui la poussait à penser qu’il était dégradant pour une femme de travailler quand son mari, lui, était acculé au chômage (mon père avait perdu son travail à l’usine, j’y reviendrai). Après de longues discussions, mon père a finalement accepté et elle s’est mise à faire la toilette des personnes âgées, se déplaçant dans le village avec son vélo rouillé de maison en maison, vêtue d’un anorak rouge ayant appartenu à mon père plusieurs années auparavant, rongé par les mites et évidemment (la carrure de mon père) trop grand pour elle. Les femmes du village en riaient Elle a de l’allure la mère Bellegueule avec son anorak trop grand. Quand un jour ma mère a gagné plus d’argent que mon père, un peu plus de mille euros tandis que lui en gagnait à peine sept cents, il n’a plus supporté. Il lui a dit que c’était inutile et qu’elle devait arrêter, que nous n’avions pas besoin de cet argent. Sept cents euros pour sept suffiraient.