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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Mon père a écarté mon frère juste à temps pour l’empêcher d’atteindre ma mère. Ce n’était pas tant la colère que cet engrenage impensable qui le poussait à demander à mon frère ce qui lui arrivait, pourquoi il voulait me tuer et porter des coups sur sa propre mère. Il l’a ensuite imploré ; j’assistais à cette scène, déstabilisé : je n’avais pas l’habitude de voir mon père implorer quelqu’un, encore moins ses enfants, à qui il rappelait presque chaque jour son autorité Sous ce toit c’est moi qui commande. Il lui a demandé de se détendre, le rassurant : il avait été élevé de la même manière que nous les plus jeunes, la même éducation. Il lui jurait que jamais aucun privilège ne nous avait été accordé J’ai pas fait de différences entre vous quand bien même il n’était pas le père biologique de mon grand frère et de ma grande sœur. Il lui disait qu’il les avait aimés autant que nous Et quand on a eu Eddy, les autres, les gens de ma famille ils disaient Ah tu dois être content Jacky c’est ton premier gosse et en plus, t’as bien de la chance c’est un garçon, et moi je leur répondais, Non, non. Eddy c’est pas mon premier gosse, parce que j’en ai deux autres qui sont plus grands, et c’est pas des demi-gosses. Soit on a des gosses ou on en a pas, mais pas des demi-gosses ça c’est pas possible. Ça existe pas.

Mon grand frère Vincent ne l’écoutait pas. Il s’entêtait, aboyait, balbutiait, m’adressait des injures de toutes sortes pendant le monologue de mon père. C’en était trop pour lui. Il voulait parvenir à son but, m’atteindre enfin. Ma mère a senti ce changement, cette volonté soudaine d’accélérer l’action (quand elle racontera cette histoire : Moi je l’ai vu tout de suite qu’à ce moment-là ça allait dégénérer, Vincent j’ai l’habitude de son caractère, c’est moi qui l’a mis au monde), elle m’a demandé de me réfugier dans les toilettes et de m’y enfermer, de fermer la porte à clef Eddy cours dans les chiottes et ferme la porte à clef. L’impatience de Vincent a pris le dessus. Il a frappé mon père. Mon père ne voulait pas se défendre, il refusait, ne voulait pas battre son fils. Il lui avait mis des gifles parfois, comme à moi, pour le punir, quand mon frère lui avait mal parlé, la crise d’adolescence… mais il ne voulait pas le frapper dans ce contexte, pas participer à une véritable bagarre avec son fils. Il s’est laissé faire dans un premier temps, en essayant seulement de le retenir, d’amortir les coups le plus possible. J’étais dans les toilettes, tremblant, je n’ai pas vu tout ça. Ma mère me l’a raconté le lendemain.

Puis la bagarre. Mon père a été contraint à se défendre. J’entendais les voix qui se mêlaient, les hurlements de ma mère suppliant mon frère de ne pas taper mon père, d’arrêter, et lui mon père, désemparé, en larmes, qui se contentait d’interroger l’autre entre deux cris de douleur (les problèmes de dos) Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Vincent enfin Vous êtes pas mes parents, crevez j’en ai rien à foutre, vous pouvez crever.

Je n’ai plus entendu Vincent. Il avait pris la fuite, ayant, tout à coup, compris la gravité de la situation. Quand je suis sorti des toilettes, mon père sanglotait, allongé sur le sol. Il ne pouvait plus se lever ni se déplacer. Je voyais la tension dans son corps immobile, particulièrement dans ses yeux, c’est là qu’apparaît la tension quand un corps est soudainement paralysé, ses efforts vains pour se lever Putain je vais plus jamais pouvoir marcher de ma vie, je le sens, bordel je le sens. Ma mère m’a demandé, la respiration précipitée, paniquée, horrifiée, comme si je pouvais encore voir l’ombre de Vincent dans son regard, de l’aider à relever mon père. J’avais l’habitude de porter mon oncle paralysé lorsqu’il tombait de son lit d’hôpital. Prendre ses jambes pendant que quelqu’un d’autre prenait ses bras. Nous avons essayé de le soulever, sans succès. Une belle bête, disait ma mère. Il poussait des cris au moindre déplacement de son corps.

Ma mère m’a dit que nous devions appeler le médecin, nous n’avions pas le choix, le dos de mon père était bloqué et elle savait, il n’y avait que les piqûres qui pourraient le soulager.

L’arrivée du médecin, à peine une heure après. Il lui a fait des piqûres, conformément à ce qu’avait prédit ma mère. Mon père resta allongé dans cette position pendant plus de dix jours, et le médecin revenait quotidiennement le piquer et le rassurer, Ça va aller monsieur Bellegueule. Sa réponse, Ah non, j’crois pas du tout, je crois que là docteur, soit je vais rester toute ma vie comme un légume, soit que je vais y rester tout court.

Ma mère m’avait averti un après-midi, alors qu’il attendait le médecin, que mon père souhaitait me dire quelque chose. J’étais surpris, habitué au silence entre lui et moi. Elle aussi avait pris une voix étonnée en levant les yeux au ciel. Je suis allé dans la chambre.

Je me suis approché. Mon père m’a tendu quelque chose, une bague, son alliance. Il m’a invité à la mettre, à en prendre soin Parce que là je le sens, faut que je te le dise, papa va mourir, je le sens que là je vais pas tenir bien longtemps. Faut que je te dise aussi un truc, c’est que je t’aime et que t’es mon fils, quand même, mon premier gamin. Je n’avais pas trouvé ça, comme on pourrait le penser, beau et émouvant. Son je t’aime m’avait répugné, cette parole avait pour moi un caractère incestueux.

Portrait de ma mère au matin

Il y a ma mère. Elle ne voyait pas ce qui m’arrivait au collège. Elle me posait parfois des questions d’un air détaché et distant pour savoir comment s’était passée ma journée. Elle ne le faisait pas souvent, ça ne lui ressemblait pas. C’était une mère presque malgré elle, ces mères qui ont été mères trop tôt. Elle avait dix-sept ans, elle est tombée enceinte. Ses parents lui ont dit que ce n’était pas prudent ni très adulte comme comportement T’aurais pu faire plus gaffe. Elle a dû interrompre son CAP cuisine et sortir du système scolaire sans diplôme J’ai dû arrêter mes études, pourtant j’avais des capacités, j’étais très intelligente, et j’aurais pu faire des grandes études, continuer mon CAP et faire des autres trucs après.

Tout se passe comme si, dans le village, les femmes faisaient des enfants pour devenir des femmes, sinon elles n’en sont pas vraiment. Elles sont considérées comme des lesbiennes, des frigides.

Les autres femmes s’interrogent à la sortie de l’école L’autre elle a toujours pas fait de gosses à son âge, c’est qu’elle est pas normale. Ça doit être une gouinasse. Ou une frigide, une mal-baisée.

Plus tard je comprendrai que, ailleurs, une femme accomplie est une femme qui s’occupe d’elle, d’elle-même, de sa carrière, qui ne fait pas d’enfants trop vite, trop jeune. Elle a même parfois le droit d’être lesbienne le temps de l’adolescence, pas trop longtemps mais quelques semaines, quelques jours, simplement pour s’amuser.

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