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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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L’obsession qu’il avait de maintenir à distance l’image de son père le conduisait à beaucoup en vouloir à mon grand frère, qui lui était violent, y compris avec ses proches. Il jugeait son comportement avec sévérité, voire une sorte de haine. Mon grand frère, après avoir obtenu son BEP maintenance, un diplôme pour former des ouvriers, avait arrêté de se rendre au lycée et vite commencé à boire. Il avait l’alcool méchant.

Nous l’avions su par l’une des filles qu’il fréquentait depuis plusieurs mois. Elle avait téléphoné à mes parents en pleine nuit avec insistance, jusqu’à les réveiller. Ma mère avait répondu. Je l’entendais – en raison de l’absence de portes – qui parlait dans la cuisine (salon, salle à manger…). Elle demandait de répéter, s’indignait, Quoi, hein, répète, non mais c’est pas vrai, ah quel con. Et puis des cris, des interjections de toutes sortes.

Elle a appelé mon père, abasourdie, choquée. C’était la première fois que cela arrivait, la première avant une interminable série de scènes exactement semblables – jusque dans les moindres détails.

Elle criait Réveille-toi, il a encore fait des conneries, mais là c’est grave, franchement c’est grave. Il a bu et il a frappé sa copine, elle m’a dit au téléphone Je suis couverte de bleus et je saigne, je suis presque défigurée, elle m’a dit, Honnêtement j’aime votre fils, je vous respecte et je voudrais pas vous causer des emmerdements mais là je vais devoir porter plainte, je suis obligée parce que j’ai des enfants aussi, et moi à la rigueur qu’il me frappe, bon, mais alors pas mes enfants, j’ai peur pour mes gamins. Vous savez votre fils quand il a bu il est violent, il me tape et c’est pas la première fois, mais là il a été trop loin. Avant je vous le disais pas parce que je voulais pas vous tracasser. La compagne de mon frère était allée voir un médecin pour qu’il constate les coups qu’elle avait reçus, les hématomes qui parsemaient son corps. Elle a porté plainte et mon frère a dû faire une fois de plus des travaux d’intérêt général.

Ma grande sœur avait vécu l’expérience à l’envers. C’était comme un miroir, une parfaite symétrie qui se serait dessinée entre elle et mon grand frère, entre le masculin et le féminin. Elle s’était liée à un garçon qui vivait à quelques rues de chez nous – les filles du village font souvent leur vie avec les garçons du village, ou habitant à quelques kilomètres. Il venait lui rendre visite en mobylette avant d’avoir une voiture. La mobylette était un moyen de drague pour les durs, qui impressionnaient les filles en roulant sur une seule roue ou en faisant des dérapages devant elles, en les faisant monter derrière eux T’as vu elle est pas mal ma bécane.

Ils s’étaient vite installés ensemble, dans un petit appartement – toujours dans le village, toujours à quelques rues. Il ne travaillait pas. Ma mère ne supportait pas cette relation, estimant qu’il était indécent qu’une femme doive subvenir aux besoins d’un homme Elle peut quand même pas vivre avec un fainéant qui vit à ses crochets et qui profite de son argent. C’est lui l’homme de la maison.

C’est ma mère qui s’est aperçue des coups que ce garçon portait à ma sœur. Elle revenait de la boulangerie du village où travaillait ma sœur comme vendeuse. Ma mère l’avait trouvée étrange, pas tout à fait en forme, livide Elle était blanche comme mon cul, et elle affirmait Je crois, je suis pas sûre mais je suis pas folle non plus, je suis presque certaine parce que c’est ma fille, je lui ai changé ses couches, je vois tout de suite ce qui va pas. Je suis pas idiote. J’ai vu qu’elle avait une marque en dessous de son œil, comme si l’autre il lui avait mis une raclée.

Le lendemain ma sœur a rendu visite à mes parents. Elle venait regarder un film, échanger quelques mots avec ma mère Au moins entre femmes on peut parler de chiffons. Elle avait effectivement une marque violette et jaunâtre sous l’œil droit. Mes parents sont restés silencieux, seulement quelques minutes quand elle est arrivée, avant que mon père ne dise – il serait plus judicieux de dire avant qu’il n’explose – mais de manière faussement calme, sans élever la voix, avec une sorte de brutalité maîtrisée, de violence contrôlée Et c’est quoi cette marque sous ton œil ? La panique dans le regard de ma sœur, les bégaiements. Avant même qu’elle ait prononcé un mot nous savions déjà tous qu’elle s’apprêtait à mentir. Elle a dit que ce n’était pas grand-chose C’est rien je me suis cognée contre un meuble en tombant des escaliers, avant d’ajouter une plaisanterie pour masquer son embarras – puisque déjà elle s’était rendu compte que nous savions qu’elle mentait, Enfin vous me connaissez je fais jamais attention à rien, qu’est-ce que je suis conne des fois. Mon père continuait à la regarder, de plus en plus agacé, de moins en moins à même de masquer son état. La rage déformait son visage comme lorsqu’il tapait des poings sur les murs. Il lui a demandé si elle n’était pas en train de se moquer de lui. Il disait qu’il ne voulait plus la voir si elle continuait à fréquenter ce garçon et il ne l’a plus vue pendant plusieurs mois. Nous savions que sa réaction était disproportionnée : ma sœur n’était pas responsable. Mais il n’avait pas su maîtriser ses nerfs une fois de plus. Du reste, il essayait peu de le faire, et même, il s’en vantait Moi je suis un nerveux, je me laisse pas faire, et quand je m’énerve, je m’énerve. C’était son rôle d’homme. Il aimait par-dessus tout ces jours où c’était ma mère qui s’en chargeait, où c’est elle qui disait De toute façon que veux-tu, il est comme ça Jacky c’est un homme, les hommes sont comme ça, il s’énerve facilement, il peut pas se calmer trop vite. Ces jours-là il faisait semblant de ne pas entendre ma mère mais un sourire orgueilleux se dessinait sur ses lèvres.

Une seule fois il s’était retrouvé en porte-à-faux avec son rôle de dur, lors d’une bagarre qui avait éclaté entre lui et mon frère alors que, je l’ai dit, mon père mettait un point d’honneur à ne pas lever la main sur sa famille, contrairement à son père.

Nous rentrions de la fête foraine qui avait lieu en septembre au village (juste un ou deux manèges, pas une grande fête comme on les imagine). La fête était surtout le moment de l’année où les hommes pouvaient boire jusque très tard dans la nuit au café sans avoir à s’en justifier auprès des femmes, qui, c’était une situation banale quand ce n’était pas la fête, venaient chercher leur mari le soir au zinc du café quand il s’attardait Et tes gosses qui t’attendent pour manger, et la paye de l’usine que tu dépenses pour picoler.

Ce soir de fête mon père était resté au café avec mon grand frère et l’autre, le plus jeune.

Je n’étais pas avec eux du fait de l’horreur que m’inspirait cet endroit où les hommes saouls faisaient des commentaires sur l’actualité et les dernières histoires du village. Et leur haleine avinée quand ils me parlaient et couvraient mon visage de postillons, comme peuvent le faire des hommes ivres, des hommes qui, chaque fois, sans presque jamais déroger à la règle, finissaient par exprimer leur haine des homosexuels.

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Главный герой
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