En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon père et mon grand frère buvaient ensemble quand soudain mon petit frère a disparu. Ils l’ont appelé. Ils ne se sont pas tout de suite inquiétés, ils se disaient qu’il devait probablement faire claquer des pétards à côté des manèges comme eux l’avaient fait des années auparavant. Les mêmes expériences que reproduisaient avec exactitude les habitants du village, génération après génération, et leur résistance à toute forme de changement Y a que comme ça qu’on s’amuse vraiment.
Progressivement la fête s’est vidée, le café aussi. Il n’y avait plus qu’une poignée de personnes. Mon père et mon grand frère ont alors commencé leurs recherches dans la nuit où les odeurs que dégageaient les forêts aux alentours resurgissaient. Un parfum de terre fraîche, humide, de champignons, de pins. Ils criaient son prénom Rudy, Rudy, sans réponse. Ils interrogeaient les autres Vous l’aurez pas vu ? créant soudainement une grande recherche qui mobilisa tous les habitants encore présents. On les voyait se répartir dans les rues du village dans lequel se propageait, comme un écho, le prénom Rudy, Rudy. Son prénom surgissait, fleurissait de toute part. Tout le village s’était mis à chanter ce nom et chaque Rudy prononcé en faisait naître d’autres, toujours plus nombreux.
Mon père s’inquiétait à cause de ces histoires d’enlèvements dont il entendait parler à la télévision. La pédophilie était un mythe qui tourmentait le village. Lorsque était évoquée au journal télévisé une affaire de pédophilie dans le Nord, près de chez nous, mes parents m’interdisaient de sortir de la maison pendant plusieurs jours. Des mecs comme ça faut leur arracher les couilles, leur faire bouffer et après les tuer, je comprends pas pourquoi qu’on a interdit la peine de mort, ça vraiment c’était du n’importe quoi de faire ça, c’est pour ça que maintenant il y en a de plus en plus des violeurs et ma mère Ah oui, ça je comprends pas pourquoi qu’on tue plus des gens comme ça. Ma mère s’était jointe à la recherche, pleurait et s’écriait Ah mon fils, qu’est-ce qu’il lui arrive, il est quand même pas enlevé parce qu’on en voit de plus en plus des mecs qui enlèvent un enfant et qui après le violent ou le tuent.
Quelqu’un nous a enfin appelés.
Mon petit frère était devant notre maison, assis sur l’escalier. Il a expliqué qu’il était fatigué. Il était venu ici se reposer en attendant le retour des autres. Mes parents pleuraient. Ils ont pris Rudy dans leurs bras en lui disant qu’il ne devait plus recommencer. Mon frère, le plus grand, s’est emporté. Il avait beaucoup trop bu. Il a questionné avec insistance mon petit frère ; pourquoi avait-il fait ça ? Mon petit frère ne disait rien, tétanisé devant ce monstre de chair qu’était mon grand frère, un mètre quatre-vingt-dix, cent dix kilos, peut-être plus, non pas un double mais un triple menton qui s’agitait quand il parlait. Il s’est adressé à mes parents pour leur reprocher leur laxisme Une volée qui faut lui donner, une bonne branlée pour qu’il oublie pas, c’est que comme ça, y a que de cette façon-là qu’on devient un homme. Il ne pouvait plus se taire ni se calmer, affirmant que lui, lorsqu’il était plus jeune, prenait des gifles quand il se comportait mal, qu’il n’avait pas été élevé de la même manière Et pis même, la vie tout ça, c’était pas du tout la même chose. On avait moins d’argent et c’était la honte quand il fallait faire marquer ou quand on allait aux Restos du cœur pour chercher des colis de bouffe.
(Nous nous y rendions une fois par mois, pour y chercher effectivement des colis de nourriture distribués aux familles les plus pauvres. Je devenais familier des bénévoles qui, quand nous venions, me donnaient toujours des tablettes de chocolat en plus de celle à laquelle nous avions droit Ah, voilà notre Eddy, comment qu’il va ? et mes parents qui m’exhortaient au silence Faut pas le raconter, surtout pas, qu’on va comme ça aux Restos du cœur, ça doit rester en famille. Ils ne réalisaient pas que j’avais compris depuis bien longtemps, sans qu’ils aient besoin de me le dire, la honte que cela représentait, que je n’en aurais parlé pour rien au monde.)
Aux Restos du cœur, ou quand on mangeait tous les jours les poissons que papa il pêchait parce qu’on pouvait pas acheter de la viande, ça, eux, ils ont pas connu. Que des fois ça arrivait, on devait faire la manche. Il mentait, l’alcool le faisait mentir. Il n’avait jamais été contraint à faire la manche. Nous on a été élevés à la dure, pas comme des chochottes, et quand on faisait n’importe quoi ça passait pas, pas si facilement. Et regardez ce que ça fait. Il s’est tourné vers moi, les yeux injectés de sang, la bave qui coulait sur ses joues, et ses rots, sur le point de vomir à chaque parole qu’il prononçait. Regardez Eddy comment que vous l’avez élevé, et comment il est maintenant. Il se conduit comme une gonzesse.
J’ai feint l’étonnement, comme chaque fois, de sorte que les autres puissent penser que c’était la première fois qu’on m’adressait des propos comme ceux-là. Une erreur de diagnostic. Que mon frère était fou, et que si ma mère ou mon père avaient déjà pensé la même chose, cela devait être une maladie de famille.
Il souhaitait éviter que mon petit frère ne devienne à son tour, comme moi, une gonzesse. Et j’avais vécu la même angoisse. Mon grand frère ne le savait pas, mais je ne voulais pas que Rudy reçoive des coups à l’école et j’étais obsédé par l’idée de faire de lui un hétérosexuel. J’avais entrepris dès son plus jeune âge un véritable travail : je lui répétais sans arrêt que les garçons aimaient les filles, parfois même que l’homosexualité était quelque chose de dégoûtant, de carrément dégueulasse, qui pouvait mener à la damnation, à l’enfer ou à la maladie.
Tout à coup il s’est précipité vers moi, il criait Je vais te buter toi, je vais te buter. Ma mère s’est ruée sur lui pour me protéger. Quand elle racontera cette histoire, elle dira qu’elle ne se laisse pas faire, ce n’est pas parce qu’elle est une femme qu’elle est effrayée Moi même d’un mec j’ai pas peur, pourtant il est carré ton frère, il est rudement baraqué, mais je suis pas comme ceux qui ont pas de couilles et qui restent là sans rien faire.
Elle s’est interposée et l’a retenu avant qu’il n’ait le temps de me frapper. Elle essayait de le faire taire, criant plus fort que lui pour couvrir ses hurlements, si fort que sa voix se déchirait Alors ça non, tu touches pas à ton petit frère, tu lui fais pas de mal, il manquerait plus que ça, que tu tapes ton petit frère. Calme-toi, calme-toi. En plus, t’as pas à me dire comment je dois élever mes gosses, j’ai élevé mes cinq gosses et c’est pas toi qui vas venir me dire ce que je dois faire ou pas faire, on verra quand t’auras les tiens. Mon frère me fixait et brandissait ses poings, tentant d’écarter ma mère qui résistait. Ma mère l’empêchant de parvenir à ses fins, il l’a repoussée, calmement d’abord, puis plus violemment ou du moins avec de plus en plus de brutalité. Tu touches pas à ton frère, tu touches pas à ton frère. Il a levé la main sur elle. C’est mon père qui, à son tour, s’est interposé. Je ne saurais dire ce qu’il faisait pendant ce temps, pendant que ma mère retenait mon frère. Je pense qu’il criait lui aussi pour lui demander de cesser. Il avait dû penser que ma mère serait plus à même de le calmer. Il pensait que les femmes étaient dotées d’un caractère plus doux que celui des hommes, comme l’attestaient les scènes où les femmes séparaient leurs maris qui se battaient à la sortie du café (Maintenant c’est fini, c’est terminé les conneries, vous arrêtez de vous mettre sur la gueule, et les maris qui continuaient à se débattre tandis que les femmes les agrippaient par les bras Lui je vais lui déchirer sa gueule, je vais le défigurer avant de retrouver leurs esprits et de dire aux femmes Pardon chérie, pardon j’aurais pas dû m’énerver comme ça, mais l’autre là il m’a cherché, il m’a vraiment cherché, je pouvais pas me laisser faire).