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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Il a déclaré qu’il avait reçu une lettre un peu plus d’un mois auparavant. Qu’il n’avait pas songé à me la montrer jusqu’ici. En disant cela il a pris un air amusé pour me signifier que ce qu’il disait n’était pas vrai, il l’avait cachée pour me faire languir tout l’été.

J’ai saisi la lettre Monsieur Bellegueule, Le lycée Madeleine-Michelis a le plaisir de vous annoncer…

Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ?

Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année.

Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici.

Épilogue

Quelques semaines plus tard,

Je pars.

Je me suis préparé pour l’internat

Non pas une grosse valise

mais un grand sac de sport qui avait appartenu à mon frère puis à ma sœur.

Les vêtements aussi, la plupart ont appartenu successivement à mon frère et à ma sœur, certains à mes cousins.

En arrivant à la gare,

la peur des Noirs et des Arabes s’est atténuée.

Je voudrais déjà être loin de mon père, loin d’eux

et je sais que cela commence par l’inversion de toutes mes valeurs.

L’internat n’est pas au lycée Michelis.

Il est plus loin, au sud de la ville.

Un peu plus de deux kilomètres

Je ne le savais pas, j’étais arrivé au lycée avec mon sac de sport bleu marine et le CPE M. Royon a ri

Ah non mon petit, l’internat c’est à l’autre bout de la ville. Il faut prendre le bus, ligne 2.

Ma mère ne m’a pas donné d’argent pour payer le bus.

Elle non plus ne savait pas

Je marche le long de la route

J’arrête les passants

Excusez-moi, excusez-moi, je cherche…

Ils ne répondent pas

Je vois l’agacement et l’angoisse sur leurs visages.

Ils pensent que je vais leur demander de l’argent.

Je trouve enfin l’internat –

les doigts rouges, presque sanglants à cause des kilomètres que j’ai parcourus en traînant ma valise, mon sac.

Je me souviens maintenant, j’ai même un oreiller dans un sac plastique que je transporte sous mon bras.

On doit me trouver ridicule, ou me prendre pour un SDF

À l’internat on m’annonce que je serai à part dans une chambre, séparé des autres internes.

Je verrai très peu les autres internes.

L’internat est celui d’un autre lycée qui accepte de m’accueillir.

Trop euphorique pour être déçu

Je me dis que mes amis, je les rencontrerai au lycée, qu’importe l’internat, il n’est qu’un moyen de fuir un peu plus

La rentrée des classes,

La solitude,

Tout le monde se connaît ici, ils viennent des mêmes collèges.

Ils s’adressent à moi néanmoins

Tu manges avec nous ce midi, comment tu t’appelles déjà, Eddy ?

C’est un drôle de prénom Eddy, c’est un diminutif, non ?

Ton vrai prénom c’est pas Édouard ?

Bellegueule c’est quelque chose de s’appeler Bellegueule,

les gens ne se moquent pas trop ?

Eddy Bellegueule, putain Eddy Bellegueule c’est énorme comme nom

Je découvre –

quelque chose dont je m’étais déjà douté,

qui m’avait traversé l’esprit.

Ici les garçons s’embrassent pour se dire bonjour, ils ne se serrent pas la main

Ils portent des sacs de cuir

Ils ont des façons délicates

Tous auraient pu être traités de pédés au collège

Les bourgeois n’ont pas les mêmes usages de leur corps

Ils ne définissent pas la virilité comme mon père, comme les hommes de l’usine

(ce sera bien plus visible à l’École normale, ces corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle)

Et je me le dis quand je les vois, au début

Je me dis

Mais quelle bande de pédales

Et aussi le soulagement

Je ne suis peut-être pas pédé, pas comme je l’ai pensé,

peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance

Je ne retrouve pas Fabrice qui est dans une autre classe,

mais je ne m’en inquiète pas, ce n’était pas lui que je voulais, pas sa personne, mais la figure qu’il incarnait.

Je me rapproche de Charles-Henri, il devient mon meilleur ami, je passe mon temps avec

Nous parlons de filles

Les autres dans notre classe disent

Ah Eddy et Charles-Henri, toujours ensemble

Je me délecte de les entendre

Je voudrais qu’ils le disent encore plus, encore plus fort,

qu’ils aillent au village.

et qu’ils disent, que tout le monde les entende

Eddy a un meilleur copain, un garçon

Ils parlent de filles, de basket-ball

(Charles-Henri m’initiait)

Ils jouent au hockey, même

Je sens pourtant que Charles-Henri tend à m’échapper

Il s’amuse bien mieux avec les autres garçons,

ceux qui font du sport eux aussi, depuis toujours

qui font de la musique, comme lui

Qui parlent sûrement mieux des filles

C’est un combat pour garder son amitié

Un matin,

c’est au mois de décembre, deux mois après la rentrée

Il y a des lycéens qui portent des bonnets de Père Noël

Je porte ma veste achetée spécialement pour mon entrée au lycée

Rouge et jaune criard, de marque Airness. J’étais si fier en l’achetant, ma mère avait dit

fière elle aussi

C’est ton cadeau de lycée, ça coûte cher, on fait des sacrifices pour te l’acheter

Mais sitôt arrivé au lycée j’ai vu qu’elle ne correspondait pas aux gens ici, que personne ne s’habillait comme ça, les garçons portaient des manteaux de monsieur ou des vestes de laine, comme les hippies

Ma veste faisait sourire

Trois jours plus tard je la mets dans une poubelle publique, plein de honte.

Ma mère pleure quand je lui mens (je l’ai perdue).

Nous sommes dans le couloir, devant la porte cent dix-sept, à attendre l’enseignante, Mme Cotinet.

Quelqu’un arrive,

Tristan.

Il m’interpelle

Alors Eddy, toujours aussi pédé ?

Les autres rient.

Moi aussi.

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