En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Il a déclaré qu’il avait reçu une lettre un peu plus d’un mois auparavant. Qu’il n’avait pas songé à me la montrer jusqu’ici. En disant cela il a pris un air amusé pour me signifier que ce qu’il disait n’était pas vrai, il l’avait cachée pour me faire languir tout l’été.
J’ai saisi la lettre Monsieur Bellegueule, Le lycée Madeleine-Michelis a le plaisir de vous annoncer…
Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là ?
Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année.
Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici.
Épilogue
Quelques semaines plus tard,
Je pars.
Je me suis préparé pour l’internat
Non pas une grosse valise
mais un grand sac de sport qui avait appartenu à mon frère puis à ma sœur.
Les vêtements aussi, la plupart ont appartenu successivement à mon frère et à ma sœur, certains à mes cousins.
En arrivant à la gare,
la peur des Noirs et des Arabes s’est atténuée.
Je voudrais déjà être loin de mon père, loin d’eux
et je sais que cela commence par l’inversion de toutes mes valeurs.
L’internat n’est pas au lycée Michelis.
Il est plus loin, au sud de la ville.
Un peu plus de deux kilomètres
Je ne le savais pas, j’étais arrivé au lycée avec mon sac de sport bleu marine et le CPE M. Royon a ri
Ah non mon petit, l’internat c’est à l’autre bout de la ville. Il faut prendre le bus, ligne 2.
Ma mère ne m’a pas donné d’argent pour payer le bus.
Elle non plus ne savait pas
Je marche le long de la route
J’arrête les passants
Excusez-moi, excusez-moi, je cherche…
Ils ne répondent pas
Je vois l’agacement et l’angoisse sur leurs visages.
Ils pensent que je vais leur demander de l’argent.
Je trouve enfin l’internat –
les doigts rouges, presque sanglants à cause des kilomètres que j’ai parcourus en traînant ma valise, mon sac.
Je me souviens maintenant, j’ai même un oreiller dans un sac plastique que je transporte sous mon bras.
On doit me trouver ridicule, ou me prendre pour un SDF
À l’internat on m’annonce que je serai à part dans une chambre, séparé des autres internes.
Je verrai très peu les autres internes.
L’internat est celui d’un autre lycée qui accepte de m’accueillir.
Trop euphorique pour être déçu
Je me dis que mes amis, je les rencontrerai au lycée, qu’importe l’internat, il n’est qu’un moyen de fuir un peu plus
La rentrée des classes,
La solitude,
Tout le monde se connaît ici, ils viennent des mêmes collèges.
Ils s’adressent à moi néanmoins
Tu manges avec nous ce midi, comment tu t’appelles déjà, Eddy ?
C’est un drôle de prénom Eddy, c’est un diminutif, non ?
Ton vrai prénom c’est pas Édouard ?
Bellegueule c’est quelque chose de s’appeler Bellegueule,
les gens ne se moquent pas trop ?
Eddy Bellegueule, putain Eddy Bellegueule c’est énorme comme nom
Je découvre –
quelque chose dont je m’étais déjà douté,
qui m’avait traversé l’esprit.
Ici les garçons s’embrassent pour se dire bonjour, ils ne se serrent pas la main
Ils portent des sacs de cuir
Ils ont des façons délicates
Tous auraient pu être traités de pédés au collège
Les bourgeois n’ont pas les mêmes usages de leur corps
Ils ne définissent pas la virilité comme mon père, comme les hommes de l’usine
(ce sera bien plus visible à l’École normale, ces corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle)
Et je me le dis quand je les vois, au début
Je me dis
Mais quelle bande de pédales
Et aussi le soulagement
Je ne suis peut-être pas pédé, pas comme je l’ai pensé,
peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance
Je ne retrouve pas Fabrice qui est dans une autre classe,
mais je ne m’en inquiète pas, ce n’était pas lui que je voulais, pas sa personne, mais la figure qu’il incarnait.
Je me rapproche de Charles-Henri, il devient mon meilleur ami, je passe mon temps avec
Nous parlons de filles
Les autres dans notre classe disent
Ah Eddy et Charles-Henri, toujours ensemble
Je me délecte de les entendre
Je voudrais qu’ils le disent encore plus, encore plus fort,
qu’ils aillent au village.
et qu’ils disent, que tout le monde les entende
Eddy a un meilleur copain, un garçon
Ils parlent de filles, de basket-ball
(Charles-Henri m’initiait)
Ils jouent au hockey, même
Je sens pourtant que Charles-Henri tend à m’échapper
Il s’amuse bien mieux avec les autres garçons,
ceux qui font du sport eux aussi, depuis toujours
qui font de la musique, comme lui
Qui parlent sûrement mieux des filles
C’est un combat pour garder son amitié
Un matin,
c’est au mois de décembre, deux mois après la rentrée
Il y a des lycéens qui portent des bonnets de Père Noël
Je porte ma veste achetée spécialement pour mon entrée au lycée
Rouge et jaune criard, de marque Airness. J’étais si fier en l’achetant, ma mère avait dit
fière elle aussi
C’est ton cadeau de lycée, ça coûte cher, on fait des sacrifices pour te l’acheter
Mais sitôt arrivé au lycée j’ai vu qu’elle ne correspondait pas aux gens ici, que personne ne s’habillait comme ça, les garçons portaient des manteaux de monsieur ou des vestes de laine, comme les hippies
Ma veste faisait sourire
Trois jours plus tard je la mets dans une poubelle publique, plein de honte.
Ma mère pleure quand je lui mens (je l’ai perdue).
Nous sommes dans le couloir, devant la porte cent dix-sept, à attendre l’enseignante, Mme Cotinet.
Quelqu’un arrive,
Tristan.
Il m’interpelle
Alors Eddy, toujours aussi pédé ?
Les autres rient.
Moi aussi.