En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Dans le couloir sont apparus les deux garçons, le premier, grand aux cheveux roux, et l’autre, petit au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule.
La douleur
Ils sont revenus. Ils appréciaient la quiétude du lieu où ils étaient assurés de me trouver sans prendre le risque d’être surpris par la surveillante. Ils m’y attendaient chaque jour. Chaque jour je revenais, comme un rendez-vous que nous aurions fixé, un contrat silencieux. Je ne venais pas les affronter. Ce n’était ni le courage ni quelque forme de témérité qui me poussait à entrer dans le couloir – un petit couloir à la peinture blanche et écaillée, l’odeur des produits ménagers industriels utilisés dans les hôpitaux et les mairies.
Uniquement cette idée : ici, personne ne nous verrait, personne ne saurait. Il fallait éviter de recevoir les coups ailleurs, dans la cour, devant les autres, éviter que les autres enfants ne me considèrent comme celui qui reçoit les coups. Ils auraient confirmé leurs soupçons : Bellegueule est un pédé puisqu’il reçoit des coups (ou l’inverse, qu’importe). Je préférais donner de moi une image de garçon heureux. Je me faisais le meilleur allié du silence, et, d’une certaine manière, le complice de cette violence (et je ne peux m’empêcher de m’interroger, des années après, sur le sens du mot complicité, sur les frontières qui séparent la complicité de la participation active, de l’innocence, de l’insouciance, de la peur).
Dans le couloir je les entendais s’approcher, comme – ma mère me l’avait raconté un jour, je ne sais pas si elle disait vrai – les chiens qui peuvent reconnaître les pas de leur maître parmi mille autres, à des distances à peine imaginables pour un être humain.
Un sifflement déchire mes tympans quand ma tête heurte le mur de briques, je peine à garder l’équilibre. C’est l’époque où d’interminables maux de tête me paralysent des journées entières. Pensant, déjà à cet âge, que ma vie serait courte, je m’imaginais atteint d’une tumeur au cerveau (une jeune femme que j’avais vue dans le village périr lentement. D’abord, mince et grande, puis soudain, en quelques semaines, perdant ses cheveux, prenant des kilos. De plus en plus recroquevillée sur elle-même et bientôt promenée en fauteuil roulant par son mari. Difforme et dans l’incapacité de parler, elle mourut lors de cette première année au collège, l’hiver de mes dix ans).
Ils me tirent les cheveux, toujours la lancinante mélodie de l’injure pédé, enculé. Les vertiges, les touffes de cheveux blonds dans leurs mains. La peur, donc, de pleurer et de les énerver plus encore.
Je pensais que je finirais par m’habituer à la douleur. En un certain sens, les hommes s’habituent à la douleur, comme les ouvriers s’habituent aux maux de dos. Parfois, oui, la douleur reprend le dessus. Ils ne s’habituent pas tant que cela, ils s’en accommodent, apprennent à la cacher. Mes souvenirs de mon père qui, rattrapé par la douleur, hurlait, poussait des cris perçants dans la chambre à côté à cause de ses problèmes de dos, toute la nuit, pleurait même, et le médecin qui venait lui faire des piqûres de cortisone avant les questionnements anxieux de ma mère Mais comment qu’on va faire pour le payer le toubib. Ma mère qui disait (aussi) Les maux de dos dans la famille c’est génétique et après avec l’usine c’est dur sans s’apercevoir que ces problèmes étaient non pas la cause, mais la conséquence du caractère harassant du travail de l’usine.
Les femmes caissières – puisque ce sont des métiers plutôt réservés aux femmes, les hommes trouvent ça dégradant – qui s’habituent aux poignets, aux mains qui se paralysent, aux articulations érodées à l’âge où d’autres débutent des études, sortent le week-end, comme si la jeunesse n’était en rien une donnée biologique, une simple question d’âge ou de moment de la vie, mais plutôt une sorte de privilège réservé à ceux qui peuvent – de par leur situation – jouir de toutes ces expériences, de tous ces affects que l’on regroupe sous le nom d’adolescence. Ma cousine caissière comme beaucoup d’autres filles au village et dans les villages aux alentours devenaient caissières, à vingt-cinq ans déjà, me racontait qu’elle n’en pouvait plus J’en peux plus moi. Je suis à bout sans trop se plaindre tout de même, elle ajoutait systématiquement qu’elle avait la chance de travailler, qu’elle n’était pas fainéante Je peux pas dire que je suis malheureuse, j’en connais qui ont pas de boulot ou des métiers encore plus durs, je suis pas une feignasse, je vais tous les jours au travail, je suis toujours à l’heure là-bas. Elle devait le soir tremper ses mains dans l’eau tiède pour apaiser ses articulations douloureuses, la maladie des caissières. Les nuits agitées à cause de son corps perclus de courbatures J’ai des courbatures à me lever me baisser me lever me baisser. On ne s’habitue pas tant que cela à la douleur.
Le grand roux et l’autre au dos voûté me mettent un ultime coup. Ils partaient subitement. Aussitôt ils parlaient d’autre chose. Des phrases du quotidien, insipides – et ce constat me blessait : je comptais moins dans leur vie qu’eux ne comptaient dans la mienne. Moi qui leur consacrais toutes mes pensées, mes angoisses, et ce dès le réveil. Leur capacité à m’oublier si vite m’affectait.
Le rôle d’homme
Je ne sais pas si les garçons du couloir auraient qualifié leur comportement de violent. Au village les hommes ne disaient jamais ce mot, il n’existait pas dans leur bouche. Pour un homme la violence était quelque chose de naturel, d’évident.
Comme tous les hommes du village, mon père était violent. Comme toutes les femmes, ma mère se plaignait de la violence de son mari. Elle se plaignait surtout du comportement de mon père quand il était saoul Ton père on sait jamais ce qui va se passer quand il a pris une cuite. Soit qu’il a l’alcool amoureux et là il est chiant, collant même, il me saoule avec ses bisous et ses Je t’aime ma biche, ou soit qu’il a l’alcool méchant. Il a quand même plus souvent l’alcool méchant, et moi j’en peux plus, parce qu’il arrête pas de m’appeler gros tas, la grosse ou la vieille. Il s’acharne contre mon dos. Quelquefois, comme ce soir du réveillon de Noël où mon petit frère l’avait agacé en demandant à changer de chaîne télévisée, sa mauvaise humeur se muait en fureur. Ces jours-là il se levait. Il restait sur place, debout et immobile. Il serrait ses poings très fort et son visage devenait subitement violet. Aussi : les larmes qui envahissaient ses yeux (elles ne coulent qu’avec l’alcool, les autres jours il sait se tenir : être un homme, ne pas pleurer) et les murmures incompréhensibles. Il commençait par tourner autour de la table, à faire les cent pas. Pas les cent pas de l’homme qui s’ennuie, qui réfléchit, plutôt les cent pas d’un homme qui ne sait pas quoi faire de sa colère. Alors il se dirigeait vers un mur, un peu au hasard, il le frappait du poing avec force. Après vingt années passées dans cette maison, les murs étaient couverts de trous. Ma mère les cachait avec des dessins que mon petit frère et ma petite sœur lui rapportaient de l’école maternelle. Ses doigts, marron à cause du torchis quand il tapait dans le mur, se mettaient à saigner. Il s’excusait J’ai beau être énervé, vous devez pas avoir peur, faut pas avoir peur de moi, je vous aime, vous êtes mes gosses et ma femme, faut pas s’inquiéter, je tape que sur les murs, je taperai jamais sur ma femme et sur mes gosses, je peux bousiller tous les murs de la maison mais je ferai pas comme mon enculé de père à bourlinguer sur la gueule de ma famille.