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En finir avec Eddy Bellegueule

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En finir avec Eddy Bellegueule
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Elle me parlait beaucoup, de longs monologues ; j’aurais pu mettre quelqu’un d’autre à ma place, elle aurait continué son histoire. Elle ne cherchait que des oreilles pour l’écouter et ignorait toutes mes remarques. J’allumais la télévision alors qu’elle m’adressait la parole. Elle ne se déstabilisait pas, elle continuait. J’augmentais le son. Rien n’y faisait. Mon père ne supportait plus Ah tu nous saoules la grosse, qu’est-ce que t’es pipelette. Elle monologuait comme les femmes sur la place du village, de sorte qu’il aurait été possible de croire que c’était une maladie qui se propageait chez ces femmes. Quand elles se retrouvaient sur la place devant l’école, se produisait un enchaînement d’interminables tirades superposées, sans que personne s’écoute vraiment.

Une histoire qu’elle racontait souvent à qui voulait bien l’entendre : avant de me mettre au monde elle avait perdu un enfant. Elle ne s’y attendait pas, elle avait perdu l’enfant dans les toilettes, c’était arrivé comme ça, sans prévenir, un après-midi où elle essayait de nettoyer la maison, où la poussière ne disparaissait jamais tout à fait – la faute des champs d’à côté et des tracteurs qui passaient tout le jour, qui laissaient sur leur passage des montagnes de terre, la terre qui s’infiltrait dans la maison, les murs de la maison qui s’effritaient, le ton désespéré de ma mère J’ai beau nettoyer, c’est jamais propre, ça donne pas envie de faire des efforts une baraque aussi pourrite.

Il est tombé dans les chiottes.

C’était une anecdote qui, des années plus tard, l’amusait beaucoup. Son sourire mettait en évidence sa peau vieillie, jaunie, sa voix devenue grave, rauque, à cause de la cigarette, sa voix trop forte aussi, les autres lui disaient (et j’étais certains jours autorisé à le faire par mon père) Arrête de gueuler quand tu parles. Ta gueule la mouette, la mer est basse.

Ma mère est une femme qui aime rire. Elle insistait lourdement sur ce point Moi j’aime bien me marrer, je joue pas à la madame, je suis simple.

J’ignore ce qu’elle ressentait quand elle me disait de telles choses. Je ne sais pas si elle mentait, si elle souffrait. Pourquoi sinon devait-elle le répéter si souvent, comme une justification ? Peut-être qu’elle voulait dire que, c’est évident, elle n’est pas une madame parce qu’elle ne peut pas en être une. Être une femme simple, si finalement la fierté n’est pas la première manifestation de la honte. Ce qu’elle expliquait également, de temps à autre, Vous comprenez, quand on a pour métier le devoir de laver des culs de vieux, c’est l’expression qu’elle utilisait, dans la vie je lave des culs de vieux, des vieux en train de mourir (la plaisanterie, toujours la même, à ce moment du récit Suffit d’une canicule ou d’une épidémie de grippe et je me retrouve au chômage), les mains dans la merde tous les soirs pour gagner à peine de quoi remplir le réfrigérateur, le frigo (les regrets que ma mère ne pouvait s’empêcher d’exprimer Cinq enfants, j’aurais dû m’arrêter avant, sept personnes à nourrir c’est trop dur). Les difficultés à parler correctement le français à cause d’une expérience malheureuse, humiliante, du monde scolaire J’ai pas pu avec ton frère, et de toute façon j’aimais pas trop ça. Elle ne disait pas toujours J’aurais pu faire de grandes études, j’aurais pu avoir un CAP, elle disait, cela arrivait, que l’école ne l’avait de toute façon jamais vraiment intéressée. Il m’a fallu des années pour comprendre que son discours n’était pas incohérent ou contradictoire mais que c’était moi, avec une sorte d’arrogance de transfuge, qui essayais de lui imposer une autre cohérence, plus compatible avec mes valeurs – celles que j’avais précisément acquises en me construisant contre mes parents, contre ma famille –, qu’il n’existe d’incohérences que pour celui qui est incapable de reconstruire les logiques qui produisent les discours et les pratiques. Qu’une multitude de discours la traversaient, que ces discours parlaient à travers elle, qu’elle était constamment tiraillée entre la honte de n’avoir pas fait d’études et la fierté de tout de même, comme elle disait, s’en être sortie et avoir fait de beaux enfants, que ces deux discours n’existaient que l’un par rapport à l’autre.

La honte de vivre dans une maison qui semblait s’écrouler un peu plus chaque jour C’est pas une baraque c’est une ruine.

Bref, peut-être que ce qu’elle voulait dire, c’est Je ne peux pas être une madame, même si je le souhaitais.

Elle me racontait, le son de sa voix toujours plus fort à mesure que montait en elle l’excitation (quelque chose dont je souffrirai quand je quitterai ma famille pour la ville – mes amis au lycée me demanderont incessamment de parler moins fort ; j’enviais terriblement la voix calme et posée des jeunes hommes de bonne famille), elle me racontait qu’elle avait eu une subite envie d’aller aux toilettes Je pensais que j’étais constipée, ça me faisait mal au ventre comme quand je suis constipée. J’ai couru jusque dans les chiottes, et c’est là que j’ai entendu le bruit, le plouf. Quand j’ai regardé, j’ai vu le gosse, alors je savais pas quoi faire, j’ai eu peur, et, comme une conne, j’ai tiré la chasse d’eau, je ne savais pas quoi faire moi. Le gosse il voulait pas partir donc j’ai pris la brosse à chiotte pour le faire dégager en même temps que je tirais la chasse d’eau. Après j’ai appelé le médecin, il m’a dit d’aller tout de suite à l’hôpital, il m’a dit que peut-être c’était grave, y m’a auscultée, mais rien de grave.

Elle et mon père ont multiplié les tentatives de refaire un enfant. C’était une priorité pour mon père Il voulait vraiment un gosse, c’est un homme, et tu sais, les hommes avec leur fierté, il voulait avoir une famille, lui qui était le préféré de sa mère et de ses frères et sœurs, pas de son père, il pouvait pas lui il était en prison, il voulait avoir un gosse, bon, il voulait une petite fille, mais on t’a eu toi, il voulait l’appeler Laurenne, j’avais râlé, je veux plus de fille, plus de pisseuse, et donc on t’a eu toi vu qu’on avait perdu l’autre. Ton père il l’a mal pris d’avoir perdu le premier gosse, il a mis du temps à s’en remettre. Il arrêtait pas de pleurer. Ça a pas été trop dur, parce que je suis une bonne reproductrice, je suis quand même tombée enceinte alors que j’avais un stérilet, et j’ai eu des jumeaux (mes petits frère et sœur), alors bon, et, ça reste entre nous, mais ton père il a un sacré engin.

Je ne l’ignorais pas.

Je voyais souvent mon père nu à cause de la petite taille de la maison, de l’absence de porte entre les pièces – simplement des plaques de placoplâtre et des rideaux pour séparer les chambres, pas les moyens de mettre des portes ni de vrais murs. L’impudeur de mon père. Il disait aimer être nu et je le lui reprochais. Son corps m’inspirait une profonde répulsion J’aime bien me balader à poil, je suis chez moi je fais ce que je veux. Jusqu’alors dans cette maison c’est moi le père, moi qui commande.

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