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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Hortense la dévisagea, d’un air méfiant, et passa la main sur sa joue pour effacer le souvenir cuisant des gifles. Joséphine s’en voulut de l’avoir battue et s’excusa.

— Je n’aurais pas dû te gifler, chérie… mais tu m’as poussée à bout.

Hortense haussa les épaules.

— C’est pas grave… Je vais tâcher d’oublier.

On frappa à la porte de la chambre. Zoé annonçait que le dîner était prêt. On n’attendait plus qu’elles. Joséphine aurait voulu que sa fille lui dise qu’elle lui pardonnait, elle aurait voulu la prendre dans ses bras, l’embrasser mais Hortense répondit « voilà, voilà, on arrive » et sortit de la chambre sans se retourner.

Joséphine se reprit, essuya ses yeux et se dirigea vers la cuisine. Dans le couloir, elle s’arrêta et pensa : Je ne pourrai plus travailler dans la cuisine, avec les Barthillet, ni dans le salon. Où vais-je mettre mes livres, mes papiers et l’ordinateur ? Quand on déménagera, je prendrai un appartement avec un bureau, pour moi… Si le livre marche, si je gagne beaucoup d’argent, on pourra déménager. Elle soupira, eut envie de courir annoncer la bonne nouvelle à Hortense mais se reprit. Il fallait d’abord qu’elle finisse le livre. Elle irait travailler en bibliothèque. Auprès de l’homme au duffle-coat. Elle n’avait plus l’âge de tomber amoureuse. Elle était ridicule. Qu’avait dit Hortense ? Gnangnan. Elle avait raison. Hortense avait toujours raison.

— Vous n’avez pas la télé ? demandait Max quand elle pénétra dans la cuisine.

— Non, répliqua Joséphine et on vit très bien sans.

— Encore une idée de maman, soupira Hortense en levant les épaules. Elle a mis la télé à la cave. Elle préfère qu’on lise dans notre lit, le soir ! Qu’est-ce qu’on s’éclate !

— Oh, mais il y a le grand bal de Charles et Camilla au château de Windsor, dit madame Barthillet, on ne pourra pas le regarder. Y aura la reine, le prince Philip, William, Harry et toutes les têtes couronnées !

— On ira chez Gary, répliqua Zoé. Eux, ils ont la télé. Mais nous, on a Internet. C’est ma tante Iris qui l’a fait installer pour que maman puisse travailler. C’était son cadeau de Noël. Même qu’on n’a pas besoin de se brancher, c’est du wifi !

— Personne ne touche à mon ordinateur, grinça Hortense, ou je mords ! Vous êtes prévenus.

— T’en fais pas. J’ai réussi à garder le mien, dit madame Barthillet. Un que j’ai acheté au marché aux voleurs à Colombes, pour rien du tout…

C’était un sous-sol de magasin hi-fi où l’on pouvait acheter au tiers du prix de la marchandise volée. Joséphine sentit un frisson lui hérisser le cou. Manquait plus que la police débarque chez elle !

— Ils vous ont tout piqué alors ? demanda Zoé en prenant un air triste.

— Tout… il nous reste plus rien ! soupira madame Barthillet.

— Bon, on va pas se lamenter ! intervint Hortense. Vous allez chercher du boulot et travailler. Pour ceux qui le veulent vraiment, y a toujours du travail. Le mec de Babette, il a trouvé en vingt-quatre heures dans une agence d’intérim. Il a poussé la porte et il a eu le choix. Faut se lever tôt le matin, c’est tout ! Moi, j’ai reçu ma réponse de stage ; Chef me prend dix jours en juin. Il m’a dit que si je bossais bien, en plus, il me paierait !

— C’est bien, ma chérie, dit Joséphine. Tu t’es débrouillée toute seule !

— Fallait bien ! Allez, les pâtes sont prêtes ou pas ? J’ai encore plein de boulot, moi.

Joséphine alla égoutter les pâtes et les servit en veillant à les répartir équitablement. Il allait falloir faire attention, ménager les susceptibilités.

Ils mangèrent en silence. Hortense prit du fromage râpé sans en proposer aux autres. Joséphine fronça les sourcils, elle lui jeta un regard noir.

— Y en a plein dans le tiroir du frigidaire. C’est pas un drame, non ? Ils peuvent se lever et se servir.

Joséphine se demanda si elle n’avait pas fait une grosse erreur en recueillant les Barthillet.

Le Dr Troussard devait les recevoir à quinze heures. Ils arrivèrent à quatorze heures trente, habillés comme pour un dimanche, et prirent place dans la salle d’attente de ce cabinet médical cossu de l’avenue Kléber. Le Dr Troussard était spécialisé dans les problèmes de fertilité. Marcel avait obtenu son nom en discutant avec l’un de ses directeurs de magasin. « Mais faites gaffe, Marcel, nous, on en a eu trois d’un coup. On était épuisés ! On a failli laisser trois orphelins ! – Trois, quatre, cinq, je prends tout », avait répliqué Marcel. Le directeur de magasin avait eu l’air étonné. « C’est pour vous ? » avait-il demandé, curieux. Marcel s’était repris : « Non, c’est pour ma petite nièce, elle désespère d’avoir un enfant et la voir dépérir me fout un de ces bourdons ! Je l’ai élevée, elle est comme ma fille, vous comprenez… – Ah ! avait dit l’autre en rigolant, je préfère, j’ai cru que c’était pour vous ! Y a un âge où vaut mieux regarder la télé que pouponner, pas vrai ? »

Marcel était reparti, chafouin. Il a pas tort, ce brave homme, je me réveille un peu tard pour chanter des berceuses ! Et Josiane n’est pas toute jeunette, non plus. Pourvu qu’on fasse pas un fond de bidet ! Un avorton élevé au jus de concombre. Oh ! je l’imagine si bien, cet enfant ! Je le vois déjà. Un costaud des Halles que j’élèverai en prince-de-Galles. Manquera pas de vitamines ni d’air frais, pas de leçons d’équitation ni de grandes écoles, je te fous mon billet !

Le Dr Troussard leur avait demandé de faire des analyses, une page entière, écrite serré ! et les attendait à seize heures pour « commenter les résultats ». Ils étaient là, tremblants, dans la salle d’attente. Intimidés par les canapés, les chauffeuses, le tapis qui léchait les chevilles, les lourds rideaux.

— Vise les rideaux, on dirait des couilles de rhinocéros !

— Doit pas prendre des clopinettes, ce docteur-là, chuchota Josiane. Y a trop de pognon ! Ça sent le charlatan.

— Mais non ! Le gars m’a dit qu’il était un peu pincé, pas du genre à te sucer la pomme, mais un grand efficace.

— Oh ! J’ai le trac, Marcel ! Touche mes mains, elles sont glacées.

— Prends une revue, ça te changera les idées…

Marcel prit deux journaux et en tendit un à Josiane, qui le repoussa.

— J’ai pas la tête à lire un bouquin.

— Lis, Choupette, lis !

Pour lui montrer l’exemple, il se plongea dans le journal. Ouvrit une page au hasard et lut : « On savait que les femmes de quarante ans ont trois fois plus de risques de faire une fausse couche que celles de vingt-cinq ans, mais aujourd’hui une étude franco-américaine montre que l’âge du père augmente aussi ce risque. Parce que les spermatozoïdes subissent eux aussi les effets du vieillissement : ils perdent de leur mobilité et contiennent davantage d’anomalies chromosomiques ou génétiques qui peuvent aboutir à une fausse couche spontanée. Le risque de fausse couche serait augmenté de trente pour cent lorsque le futur père a plus de trente-cinq ans. Ce risque augmente régulièrement avec l’âge, quel que soit celui de la future mère… »

Marcel referma le journal, affolé. Josiane le vit devenir livide et s’humecter les lèvres comme s’il n’avait plus de salive.

— Ça va pas ? T’as un malaise ?

Il lui tendit le journal, accablé.

Elle le parcourut, le reposa et dit :

— Ça sert à rien de se mettre marteau en tête. Lui, il a nos résultats d’analyse et il nous dira ce qu’il en est…

— Je rêve d’un petit Hercule et c’est tout juste si on arrivera à lui faire une bretelle de maillot.

— Arrête, Marcel ! Je t’interdis de parler en mal de ton fils.

Elle s’écarta et referma les bras sur sa poitrine. Pinça les lèvres pour ne pas pleurer. Dieu, qu’elle le désirait, cet enfant, elle aussi ! Elle avait avorté trois fois, sans la moindre hésitation, et maintenant qu’elle souhaitait plus que tout être enceinte, elle n’y arrivait pas. Elle faisait des prières tous les soirs, allumait une bougie blanche devant une statue de la Vierge, se mettait à genoux et récitait le Notre Père et le Je vous salue, Marie. Il avait fallu qu’elle les réapprenne parce qu’elle les avait oubliés. Elle s’adressait surtout à la Vierge : « Tu es une maman, toi aussi, tu sais ce que c’est, je t’en demande pas un comme le tien, un dont on parle encore aujourd’hui, juste un normal, en bonne santé, avec tout bien en place et une grande bouche pour rigoler. Un qui mette ses bras autour de mon cou et qui dise “je t’aime, mamounette”, un pour qui je me trouerai la peau ! Y en a qui te demandent des trucs plus compliqués, moi je veux juste un petit déclic dans mon ventre, c’est pas grand-chose, tout de même… » Elle était allée voir une voyante qui lui avait assuré qu’elle aurait un enfant. « Un beau petit garçon, je vous assure, je le vois… que je perde mon don si je me trompe ! » Elle lui avait pris cent euros, mais Josiane y serait bien retournée chaque jour pour être rassurée. Garçon ou fille, elle s’en moquait ! Pourvu qu’elle ait un bébé, un petit bébé à aimer, à choyer, à bercer dans ses bras. Plus il tardait à venir, cet enfant, plus elle s’y attachait. Ça lui était bien égal, maintenant, que Marcel quitte le Cure-dents ou pas ! Pourvu qu’elle ait son bébé…

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