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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Il sera Thibaut et je ne le ferai pas mourir : il disparaîtra et reviendra en fin d’histoire ! Ce sera une nouvelle péripétie. On le croira mort, Florine versera toutes les larmes de son corps, se remariera mais son cœur appartiendra pour toujours à Thibaut le Troubadour.

Non… Il doit mourir. Sinon mon histoire ne tient plus debout. Je ne dois pas me laisser distraire. Thibaut est à la fois seigneur et troubadour. Il trousse des chansons d’amour mais aussi des pamphlets contre le pouvoir du roi de France ou de Henri II. Il chante les joies que procurent les batailles, les coups d’épée, mais aussi les profits des guerres, les manœuvres des entourages, la rapacité des conquérants. Il condamne la politique des deux souverains, les impôts trop lourds, les campagnes dévastées. Ses chansons sont reprises dans les villes et les bourgs ; il devient influent, trop influent. L’argent, écrit-il, doit être dépensé pour le bien des sujets et non pour la gloire des princes. Il reprend les plaintes murmurées chez les paysans, les serfs et les vassaux. Il séduit, il irrite. Il lance des polémiques. On le couvre d’or pour l’entendre chanter ses ballades engagées. Sa tête est mise à prix par Henri II. Il meurt empoisonné après avoir connu la gloire.

Joséphine se résigna à la mort de Thibaut le Troubadour en soupirant.

Elle travailla tout l’après-midi, se nourrissant de la présence de l’homme en duffle-coat, notant la main qui passait et repassait sur la barbe naissante, les yeux qui se fermaient à la recherche d’une idée, le poignet mince et décharné qui reposait sur la feuille blanche, les veines du front qui se gonflaient, les joues qui se creusaient… et reversait tous ces détails dans le personnage de Thibaut. Florine, émue par la douceur de cet homme, découvre l’amour, néglige son Dieu puis s’abîme en longues prières pour se faire pardonner… Florine découvre les plaisirs de la couche conjugale. Joséphine rougit en commençant le récit de la nuit de noces, quand Thibaut en chemise vient se coucher près de Florine, dans le grand lit fermé par des rideaux… La remit à plus tard : quand elle ne serait pas en bibliothèque, face à lui !

Le temps passait. Elle remarqua à peine que l’homme rangeait ses affaires et se préparait à partir. Elle hésita un instant entre Thibault et l’homme au duffle-coat et… le suivit sur le chemin de la sortie, poussant à son tour la porte à double battant qui protégeait la salle de travail des bruits extérieurs. Le rejoignit dans l’avenue encombrée de voitures, à l’arrêt d’autobus où il attendait, la tête perdue dans ses pensées.

Elle vint se placer à côté de lui et laissa tomber un livre. Il se baissa pour le ramasser et, se relevant, la reconnut et sourit.

— C’est une habitude chez vous de tout laisser tomber !

— C’est que je suis si distraite !

Il rit doucement et ajouta :

— Mais je ne serai pas toujours là.

Il avait prononcé ces mots sur un ton monocorde et plat. Sans la moindre nuance d’espièglerie. Il faisait un constat, et elle eut honte de sa manœuvre. Elle ne savait plus que répondre. Elle s’en voulait d’être muette, chercha, chercha comment répliquer en étant spirituelle, mais resta silencieuse et rougit.

— On est au printemps et vous portez toujours votre duffle-coat, se risqua-t-elle à dire pour que le silence ne s’installe pas.

— J’ai toujours froid…

Encore une fois elle resta silencieuse et se maudit. L’autobus s’arrêta à leur hauteur. Il la laissa passer et monta derrière elle, comme s’ils allaient tous les deux dans la même direction. Mon Dieu ! Ce n’est pas du tout mon chemin, remarqua Jo quand elle vit l’autobus prendre la direction de la place de la Boule. Elle alla s’asseoir et lui fit de la place pour qu’il s’installe à côté d’elle. Elle le vit hésiter un instant. Mais il se ravisa, la remercia et prit place à ses côtés.

— Vous êtes enseignante ? demanda-t-il poliment.

Il avait un long nez, des narines bien dessinées. Thibaut Grand Nez ? Ce serait plus original que Thibaut le Troubadour.

— Je travaille au CNRS, sur le XIIe siècle.

Il fit une moue appréciative.

— Belle époque, le XIIe siècle. Un peu ignorée, sans doute…

— Et vous ? demanda-t-elle.

— Moi, j’écris une histoire des larmes… Pour un éditeur étranger. Un éditeur universitaire. Ce n’est pas très gai, vous voyez.

— Oh ! mais ce doit être passionnant !

Elle s’insulta intérieurement : quelle remarque idiote. Idiote et plate. Interdisant la réplique, le rebond.

— C’était en quelque sorte le cinéma de l’époque, dit-il. Un moyen d’exprimer ses émotions en privé comme en public. Hommes et femmes pleuraient beaucoup…

Il s’enfonça dans son duffle-coat, reprit sa rêverie. Cet homme est vraiment frileux, se dit Joséphine, qui pensa aussitôt à utiliser ce détail pour Thibaut, fragile des bronches.

Elle regarda par la fenêtre : elle s’éloignait de plus en plus ! il allait falloir qu’elle songe à rentrer. Les filles sortiraient de l’école et seraient étonnées de ne pas la voir à la maison. Dire qu’avant j’étais toujours là quand elles rentraient, attentive, disponible. J’aime sonner et j’aime quand c’est toi qui ouvres la porte, disait Zoé en se pendant à son cou.

— Vous venez souvent à la bibliothèque ? demanda-t-elle, s’enhardissant.

— Chaque fois que je veux avoir la paix pour travailler… Je suis si concentré, quand je travaille, que je ne supporte pas le moindre bruit.

Il est marié, il a des enfants, se dit Joséphine. Il fallait qu’elle en sache davantage. Elle se demandait comment poser la question sans paraître trop curieuse, quand il se leva et dit :

— Je descends ici… On se reverra sûrement.

Il lui lança un regard embarrassé. Elle hocha la tête, répondit oui, à bientôt, et le regarda sortir. Il s’en alla, sans un regard, avec la démarche de quelqu’un qui regarde en lui-même et non le chemin qu’il suit.

Elle n’avait plus qu’à reprendre l’autobus dans le sens inverse. Elle avait oublié de lui demander son nom. Il n’incitait guère à la conversation. Pour un type qui posait pour des photos, il semblait plutôt renfrogné.

En bas de l’immeuble, il y avait un attroupement. Le cœur de Joséphine s’emballa : il était arrivé quelque chose aux filles. Elle se précipita, écarta les badauds qui contemplaient madame Barthillet et Max, assis sur les marches de l’escalier.

— Que se passe-t-il ? demanda Joséphine à la voisine du troisième étage qui les contemplait, les bras croisés.

— Les huissiers sont venus. Ils ont mis les scellés. Ils doivent partir. Trop de loyers pas payés !

— Mais ils vont aller où ?

Elle haussa les épaules. Ce n’était pas son problème. Elle constatait, c’est tout. Joséphine s’approcha de madame Barthillet qui pleurait doucement, la tête basse. Elle croisa le regard de Max, sombre, silencieux.

— Vous savez où aller, ce soir ?

Madame Barthillet répondit que non.

— Mais vous n’allez pas dormir dans la rue.

— Et pourquoi pas ? dit madame Barthillet.

— Ils n’ont pas le droit de vous mettre à la porte ! Avec un enfant, en plus !

— Ils se sont pas gênés.

— Venez chez moi. Pour ce soir, en tout cas…

Madame Barthillet releva la tête et murmura :

— Vous parlez sérieusement ?

Joséphine opina et prit Max par le bras.

— Lève-toi, Max… Prenez vos affaires et suivez-moi.

La voisine du troisième secoua la tête d’un air sombre et commenta :

— Elle sait pas ce qu’elle fait, la pauvre ! Elle est pas sortie de l’auberge.

— Maman, c’est quand que je baise ?

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