Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Le déjeuner terminé, Iris prit sa voiture et fonça à Courbevoie voir Joséphine. Il fallait qu’elle lui raconte comment elle avait dupé Bérengère. Elle trouva porte close. Maudit sa sœur de ne pas avoir de portable, d’être injoignable. Renonça et rentra chez elle peaufiner son personnage de romancière à succès. Il ne fallait laisser aucun détail au hasard. S’entraîner à répondre à toutes les questions, préparer des réponses percutantes. Et lire, lire. Elle avait demandé à Jo de lui faire une liste de quelques ouvrages indispensables et les étudiait, en prenant des notes. Carmen fut autorisée à lui apporter son thé. En silence.
Il lui arrivait de penser à Gabor. Peut-être lirait-il le livre ? Il pourrait lui venir l’idée de l’adopter en vue d’un film ! Ils travailleraient ensemble sur le scénario… Comme avant ! Comme avant… Elle soupira, s’enfonça dans le canapé moelleux face à son tableau préféré, celui qui lui rappelait Gabor. Elle ne parvenait pas à l’oublier.
Joséphine s’était réfugiée à la bibliothèque. Les fenêtres grandes ouvertes sur un jardin à la française laissaient pénétrer une lumière paisible, une lumière de monastère, qui nimbait l’atmosphère d’un doux halo de quiétude. On entendait des oiseaux chanter, le bruit rythmé d’un tuyau d’arrosage ; c’était à la fois bucolique et sans âge.
Je pourrais tout aussi bien être dans le château de Florine…
Elle avait étalé ses notes sur la table et suivait le déroulement de son plan. Florine est veuve pour la première fois. Guillaume Longue Épée, sur ses conseils, était reparti en croisade. Il n’est pas de bon aloi, mon ami, que vous restiez au château quand le nom de Dieu réclame votre bravoure dans des terres lointaines et impies. Vos gens se gaussent de votre empressement amoureux et j’entends murmurer des vilenies sur votre virilité, qui me blessent et me tourmentent. Reprenez donc les armes ! Guillaume s’était incliné devant sa jeune épouse et, après six mois de félicité amoureuse, avait revêtu son armure, était remonté à cheval, et s’en était allé guerroyer en Orient. Là, après avoir découvert un trésor qu’il s’était empressé de faire rapatrier auprès de Florine, il mourait, égorgé par un Maure jaloux de son audace et de sa beauté. Florine pleurait sur son tas d’écus, se voilait de chagrin et de dévotion. Mais son statut de jeune veuve éplorée déchaînait les convoitises.
On veut la forcer à se remarier. On la harcèle de prétendants qu’elle ignore. On la menace de lui retirer ses biens. Sa belle-mère gémit. Florine doit réagir ! C’est son devoir de femme et de comtesse. Elle la supplie et ne lui laisse guère de répit. Florine ne désire qu’une chose : vivre en paix dans son château et se livrer au jeûne, à la prière, à l’adoration de Dieu. Elle n’a pas eu le temps de concevoir un héritier qui la protégerait de ces assauts, en faisant respecter le nom de son père…
La vie d’une jeune veuve, à l’époque, est un dur combat et Florine est obligée de se remarier si elle ne veut pas se voir dépouillée du trésor de Guillaume et voir le nom de sa famille traîné dans la boue. Elle n’a pas le choix. De plus, Isabeau, sa fidèle servante, l’informe qu’un complot est ourdi contre elle. Le châtelain voisin, Étienne le Noir, a acheté les services d’une bande de mercenaires afin qu’ils l’enlèvent, la déshonorent et qu’il puisse s’emparer de ses terres sans coup férir ! Le rapt était, jadis, un moyen courant de s’approprier un domaine. Florine se résout au mariage. Elle choisit le prétendant le plus doux, le plus modeste, celui qui n’entravera pas ses plans de dévote : Thibaut de Boutavant, dit le Troubadour. Il est de bonne famille, honnête et droit, il passe ses journées à écrire des poèmes sur la fin’amor et joue de la mandoline en rêvant de Florine. Encore faut-il que le mariage soit accepté par les autres seigneurs ! Florine les mettra devant le fait accompli et se mariera en secret, une nuit, dans la petite chapelle du château. Elle offre une grosse somme d’argent au prêtre chargé de les unir. Le jour suivant, elle donne un banquet où elle présente son nouveau mari aux prétendants floués. Le vin coule à flots, le vin gascon car le vin anglais, « il faut le boire les yeux fermés et les dents serrées » tellement il est mauvais, et les prétendants roulent sous la table. Thibaut va planter sa bannière sur la muraille du château pour montrer à tous qu’il est le seul maître.
Joséphine, pour écrire, s’emparait souvent de la personnalité de quelqu’un qu’elle connaissait. Un ou plusieurs détails. Une impression même fugace. Il n’était pas utile que ce soit juste. Ainsi avait-elle pris l’image de son propre père pour incarner le père de Florine. Et c’était comme si elle faisait enfin connaissance avec lui. Elle se souvenait qu’enfant, elle admirait son père et lui pardonnait ses calembours parce qu’elle avait compris qu’il les faisait pour se délasser. Il rentrait chez lui, soucieux et fatigué ; il se laissait aller à des jeux de mots faciles. Des bribes de souvenirs revenaient. Elle comprenait des silences, des mots qu’elle n’avait pas compris, alors. Elle se disait qu’elle aimait le travail, la loi et l’autorité parce que son père incarnait ces valeurs. Je ne suis pas une révoltée ni une battante, j’ai hérité de son humilité ; je respecte cette attitude face à la vie. J’aime admirer. J’aime les gens qui me sont supérieurs, sans doute parce que je suis la fille de mon père. Il était, pour moi, un personnage mystérieux, effacé, mais exigeant. J’avais compris que son silence était sa façon de lutter, de chercher. En rencontrant des gens qui n’attendent rien, qui ne cherchent rien, je me suis aperçue, par contraste, de la richesse de mon père. C’est quelqu’un qui est toujours allé vers ce qui ne sert à rien. C’est pourquoi j’ai besoin des chevaliers, des rois mendiants, de ces temps reculés où la règle de saint Benoît prônait l’humilité.
Parfois, des souvenirs revenaient qu’elle ne comprenait pas bien. Comme des bois flottants, composant un dessin qu’elle n’arrivait pas à déchiffrer. Cette colère terrible et silencieuse de son père, un jour d’orage, en été, dans les Landes… La seule fois où il avait élevé la voix contre sa mère, l’avait traitée de « criminelle ». La seule fois où sa mère n’avait rien répondu. Elle se souvenait très bien d’être partie, emportée dans les bras de son père. Il sentait le sel ; était-ce la mer ou des larmes ? Ce souvenir allait et venait, déposant à chaque fois une nouvelle moisson d’émotions, lui faisant monter les larmes aux yeux sans qu’elle sache pourquoi. Elle devinait que cette résistance cachait une énigme, mais la scène se dérobait toujours. Un jour, je déchiffrerai l’énigme des bois qui flottent, songeait Joséphine.
Elle se demandait, en suçant le capuchon de son Bic, qui elle pourrait bien prendre comme modèle pour incarner Thibaut, le doux troubadour, quand son regard tomba sur l’homme au duffle-coat, installé à l’autre bout de la longue table. Il était là, à quelques mètres. Il portait un col roulé noir qui jurait avec l’atmosphère printanière de cet après-midi de mai. Son duffle-coat bleu marine reposait sur le dossier de sa chaise. Ce sera lui, mon troubadour ! Mais, se reprit-elle aussitôt, il va falloir qu’il meure puisqu’il n’est que le deuxième mari ! Elle hésita. L’observa. Il écrivait de la main gauche, penché sur son coude, il gardait la tête baissée, ignorant le regard qu’elle posait sur lui. Il a de longues mains blanches, des joues bleutées par la naissance d’une barbe drue, des cils épais qui cachent des yeux bruns piqués de taches vertes, il est pâle, si maigre. Qu’il est beau ! Qu’il inspire l’amour ! Qu’il paraît loin des vanités de cette terre !