Бесплатная библиотека
Читайте книгу на сайте или телефоне

Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
1 ... 76 77 78 79 80 81 82 83 84 ... 145
Перейти на страницу:

— C’est pour ça qu’on ne te voit plus nulle part ? Tu t’enfermes et tu écris ?

Iris prit un air mystérieux et acquiesça. Elle se transporta en pensée dans la cuisine de Joséphine et décrivit les affres de la création à une Bérengère médusée par la métamorphose de son amie.

— C’est épuisant, tu sais. Tu me verrais ! Je ne sors presque pas de mon bureau. Carmen m’apporte des plateaux-repas. Elle me force parce que j’oublie complètement de manger !

— C’est vrai : tu as maigri…

— Tous ces personnages dans ma tête ! Ils m’habitent. Ils sont plus réels que toi, Alexandre ou Philippe ! C’est pas dur : tu me vois là, mais je ne suis pas là ! Je suis avec Florine, c’est le nom de mon héroïne.

Bérengère écoutait, bouche béante.

— Je n’en dors plus. Je me relève la nuit pour prendre des notes. J’y pense tout le temps. Et puis, il faut trouver à chacun son langage, son évolution intérieure qui va faire avancer l’action sans que ça ait l’air plaqué. Tout doit couler, tout doit avoir l’air d’être écrit sans effort pour que le lecteur puisse s’engouffrer et faire son miel. Laisser des trous, faire des ellipses…

Bérengère n’était pas sûre de comprendre le sens du mot « ellipse » mais n’osa demander à Iris de le lui expliquer.

— Et comment fais-tu pour les histoires du Moyen Âge ?

— Du XIIe siècle, ma chérie ! Un tournant dans l’histoire de France… J’ai acheté plein de livres et je lis, je lis. Georges Duby, Georges Dumézil, Philippe Ariès, Dominique Barthélemy, Jacques Le Goff… Je lis aussi Chrétien de Troyes, les romans de Jean Renart et le grand poète du XIIe siècle, Bernard de Ventadour !

Iris prit un air soucieux, courba la nuque comme si tout ce savoir pesait sur ses épaules.

— Tiens, sais-tu comment on appelait la luxure en ce temps-là ?

— Aucune idée !

— La lècherie. Et comment on avortait ? Avec de l’ergot de céréales.

Encore un mot que je ne comprends pas, se dit Bérengère, stupéfaite par la science de son amie. Qui aurait cru que la dédaigneuse, la futile Iris Dupin allait s’atteler à une tâche aussi ardue : écrire un roman. Un roman situé au XIIe siècle, en plus !

Ça marche, ça marche, se félicitait Iris. Si tous les lecteurs sont aussi faciles à berner que celle-là, je vais surfer sur la vague de la facilité. Il n’y aura plus qu’à me trouver une panoplie adéquate, une coiffure, une dégaine, deux ou trois tics de langage, un viol quand j’avais onze ans, deux ou trois lignes de cocaïne et bingo ! je décroche le gros lot. Ces déjeuners avec Bérengère étaient une excellente répétition de ce qui l’attendait, aussi les provoquait-elle régulièrement pour s’entraîner à répondre aux questions comme elle le ferait plus tard avec les journalistes.

— Et le Decretum ? Tu as entendu parler du Decretum ?

— J’ai pas mon bac, Iris, répondit Bérengère, affolée. J’ai même pas été admise à l’oral !

— C’était un questionnaire très cru, établi par l’Église, destiné à réglementer le comportement sexuel des femmes. Avec des questions terrifiantes : « As-tu fabriqué une certaine machine de la taille qu’il te convient, l’as-tu liée à l’emplacement de ton sexe ou de celui d’une compagne et as-tu forniqué avec d’autres mauvaises femmes avec cet instrument ou un autre ? »

— Ça existait les godes à l’époque ?

Bérengère n’en revenait pas.

— « As-tu forniqué avec ton petit garçon ? L’as-tu posé sur ton sexe et imité la fornication ? »

— Ouaou…, s’exclama Bérengère, interdite.

— « T’es-tu offerte à un animal ? L’as-tu par quelque artifice provoqué au coït ? As-tu goûté de la semence de ton homme pour qu’il brûle de plus d’amour pour toi ? Lui as-tu fait boire du sang de tes menstrues ou manger du pain pétri sur tes fesses ? »

— Jamais fait ça, dit Bérengère, déstabilisée.

— « As-tu vendu ton corps à des amants pour qu’ils en jouissent ou le corps de ta fille ou petite-fille ? »

— On se croirait aujourd’hui !

— Ça m’aide justement. Le décor, les vêtements, la nourriture, les rythmes de vie changent mais les sentiments et les conduites privées sont toujours les mêmes, hélas…

Encore un argument qu’elle avait entendu développer par Joséphine. Elle était assez contente d’elle. Elle avait appris par cœur des passages du Decretum et les avait récités sans erreurs. Cette petite dinde est parfaite, elle va raconter notre déjeuner à tout ce que Paris compte de personnalités et personne ne pourra me soupçonner de ne pas avoir écrit le livre. Plus tard, quand il sortira, elle dira mais j’y étais, j’y étais, je l’ai vue trimer sur son roman ! J’arrête ou je porte une dernière estocade ?

Elle décida de porter une dernière estocade, se pencha vers Bérengère, qui avait avorté plusieurs fois, et murmura d’un air menaçant :

— « As-tu tué ta portée ? Expulsé le fœtus de la matrice soit par de maléfices, soit par des herbes ? »

Bérengère se cacha le visage de la main.

— Arrête, Iris ! Tu me fais peur.

Iris éclata de rire.

— Les nouveau-nés non désirés, on les étouffait ou on les jetait dans l’eau bouillante. Et ceux qui pleuraient trop, on les glissait dans les fentes des meurtrières en priant Dieu ou le diable de les échanger contre d’autres plus calmes.

Bérengère poussa un cri d’horreur et demanda grâce.

— Arrête ou je ne déjeune plus jamais avec toi.

— Ah ! âme damnée, je foule aux pieds le sexe et les vanités de ce monde et je fais de mon corps une hostie vivante !

— Amen, répliqua Bérengère qui avait envie d’en finir. Et Philippe, il réagit comment ?

— Il est assez étonné, je dois dire… et respecte mon enfermement. C’est un amour, il s’occupe d’Alexandre tout le temps.

Ce n’était pas complètement faux. Philippe regardait la prétendue nouvelle occupation de sa femme avec perplexité. Il ne lui en parlait jamais mais, en revanche, il est vrai qu’il prenait grand soin d’Alexandre. Il rentrait tous les soirs du bureau à sept heures, passait du temps dans sa chambre à lui faire réciter ses leçons, lui expliquait ses problèmes de maths, l’emmenait voir des matchs de foot ou de rugby. Alexandre était radieux. Il imitait son père en tout, glissait ses mains dans les poches de son pantalon d’un air important, empruntait des mots de Philippe et pouvait répéter « c’est consternant » avec tout le sérieux de son père ! Iris avait appelé l’agence de filature pour abandonner son enquête. « Ça tombe bien, avait rétorqué le directeur de l’agence, il semble que nous ayons été découverts. – Oh ! Je me suis affolée pour rien, il s’agissait simplement d’une affaire professionnelle de mon mari ! » avait dit Iris pour en terminer au plus vite.

Pas si simple, avait pensé le directeur de l’agence. Il avait reçu une visite de Philippe Dupin. Ce dernier lui avait fait comprendre que, s’il ne mettait pas un terme à la filature, il faisait sauter sa licence professionnelle. Il en avait les moyens. Il n’avait pas l’air de plaisanter. Il s’était assis d’autorité dans le gros fauteuil en cuir, face au bureau. Avait calé ses avant-bras sur les accoudoirs, croisé ses jambes, tiré sur ses manchettes. Était resté un moment sans rien dire. Puis, les paupières à moitié closes, il avait parlé à voix basse, laissant filtrer un regard impitoyable qui signifiait qu’il ne parlait pas en vain. « Ce sera tout, j’espère que j’ai été clair… » Il s’était levé, son regard avait fait le tour du bureau comme s’il en dressait l’inventaire. Le directeur s’était avancé pour le raccompagner mais Philippe Dupin l’avait remercié comme on remercie un domestique et avait pris la porte sans ajouter un mot. Le directeur de l’agence avait préféré clore le dossier avant même que la belle madame Dupin ne l’appelle.

1 ... 76 77 78 79 80 81 82 83 84 ... 145
Перейти на страницу:
0
Сюжет
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Атмосфера
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Главный герой
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
0
Общее впечатление
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
Итоговая оценка: 0.0 из 10 (голосов: 0 / История оценок)