Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
— Stupéfiant, non ? Elle va rendre les hommes fous ! Dès qu’il la voit, mon fils se prend les pieds dans ses lacets.
— Quand je suis parti, c’était encore un bébé.
— Va falloir t’y faire ! Et ça ne fait que commencer.
Les enfants s’étaient précipités dans la mer. Le sable blanc collait sous leurs pieds et ils se jetèrent en criant dans les vagues. Antoine et Shirley, assis côte à côte, les regardaient.
— Elle a un petit ami ? demanda Antoine.
— Je ne sais pas. Elle est très secrète.
Antoine soupira.
— Oh là là ! Et je ne serai pas là pour la surveiller.
Shirley eut un sourire ironique.
— Elle te mène par le bout du nez ! Elle enjôle tous les hommes… Va falloir te préparer au pire, c’est plus simple.
Antoine porta son regard dans la mer où les trois enfants sautaient dans les vagues. Gary attrapa Zoé et la jeta dans une vague. Attention ! faillit crier Antoine puis il se rappela qu’il n’y avait pas beaucoup de fond et que Zoé avait pied. Son regard revint sur Hortense qui s’était écartée et faisait la planche sur le ventre, les bras le long du corps, les jambes jointes en une longue queue de sirène, ne laissant dépasser que ses yeux mi-clos qui affleuraient sur l’eau.
Un frisson le parcourut. Il se leva et proposa à Shirley :
— On les rejoint ? Tu vas voir, l’eau est délicieuse.
C’est en pénétrant dans l’eau qu’Antoine se rappela soudain qu’il n’avait pas bu une goutte d’alcool depuis l’arrivée des filles.
Henriette Grobz était sur le sentier de la guerre.
Devant son miroir, elle finissait de poser son chapeau et enfonçait vigoureusement une longue épingle de part et d’autre de la structure en feutre afin qu’il tienne bien droit sur la tête et ne s’envole pas au premier coup de vent. Puis elle se barra les lèvres d’un trait de rouge vermillon, les joues de deux coups de blush foncé, clippa deux boucles d’oreilles sur ses lobes secs et fripés, et se dressa, prête à faire son enquête.
Ce matin-là, on était un 1er mai, et le 1er mai, personne ne travaille.
Personne, excepté Marcel Grobz.
Il lui avait annoncé au petit-déjeuner qu’il partait au bureau et ne rentrerait que le soir tard, qu’elle ne l’attende pas pour dîner.
Au bureau ? avait répété en silence Henriette Grobz en penchant sa tête aux cheveux plaqués sur le crâne par d’abondantes giclées de laque. Son chignon était si tiré qu’elle n’avait pas besoin de lifting. Elle prenait dix ans quand elle le défaisait : ses chairs affaissées et molles tombaient faute d’épingles pour les maintenir. Au bureau, un 1er mai ? Il y avait anguille sous roche. C’était bien la confirmation de ce qu’elle pressentait depuis la veille.
Une deuxième bombe que lâchait le débonnaire Marcel en décapitant le haut de son œuf à la coque et en y trempant sa mouillette de baguette beurrée. Elle contempla cet homme boudiné et gras qui avait du jaune d’œuf qui coulait sur le menton et eut un haut-le-cœur.
La première bombe avait éclaté, la veille. Ils dînaient en tête-à-tête, à chaque bout de la longue table de la salle à manger pendant que Gladys, leur bonne mauricienne, faisait le service quand Marcel avait demandé « tu as passé une bonne journée ? » comme il le faisait chaque soir quand ils dînaient ensemble. Mais hier soir, il avait ajouté deux petits mots qui avaient crépité comme un tir de mitraillette. Marcel n’avait pas seulement demandé « tu as passé une bonne journée », il avait ajouté « ma chérie » à la fin de sa question !
« Tu as passé une bonne journée, ma chérie ? »
Et il avait replongé le nez dans son bœuf-carottes sans prêter attention à la tempête qu’il venait de déchaîner.
Cela faisait vingt ans ou davantage que Marcel Grobz n’appelait plus Henriette « ma chérie ». D’abord parce qu’elle lui avait interdit de l’apostropher ainsi en public, ensuite parce qu’elle trouvait ces deux petits mots « grotesques ». « Grotesques », c’était son interprétation à elle de cette marque de tendresse entre époux. À force de s’entendre rabrouer chaque fois qu’il se laissait aller, Marcel ne s’adressait plus à elle qu’en employant des termes plus neutres comme « ma chère » ou tout simplement « Henriette ».
Mais hier soir, il l’avait appelée « ma chérie ».
Ce fut comme un nerf de bœuf qui lui cingla le visage.
Ce « ma chérie » ne lui était évidemment pas destiné.
Elle avait passé la nuit à se tourner et se retourner dans le grand lit autrefois conjugal et, quand elle s’était levée à trois heures du matin pour aller prendre un petit verre de vin rouge qui, l’espérait-elle, l’aiderait à s’endormir, elle avait poussé tout doucement la porte de la chambre de Chef pour constater que le lit n’était pas défait.
Encore un indice !
Il lui arrivait de ne pas dormir chez lui, quand il était en déplacement, mais il ne s’agissait pas de déplacement puisqu’il avait dîné avec elle et s’était retiré dans sa chambre ensuite comme chaque soir. Elle avait pénétré dans la chambre de Chef, avait allumé la lumière : pas de doute, l’oiseau s’était envolé, les draps n’étaient même pas défaits ! Elle avait regardé avec étonnement cette petite chambre où elle n’entrait jamais, le lit étroit, une table de nuit bancale, le tapis bon marché, une lampe à l’abat-jour déchiré, des chaussettes qui traînaient. Elle avait inspecté la salle de bains : rasoir, after-shave, peigne, brosse, shampooing, dentifrice et… et toute une ligne de produits de beauté pour hommes, Bonne gueule de la marque Nickel. Crème de jour, crème pour teint brouillé, crème gommante, crème adoucissante, crème hydratante, crème contour des yeux, crème raffermissante, crème poignées d’amour. La panoplie de beauté de Chef étalée sur les rebords du lavabo la narguait.
Elle poussa un cri : Chef avait une maîtresse ! Chef roucoulait ! Chef faisait des frais ! Chef faisait le mur !
Elle partit à la cuisine finir la bouteille de bordeaux grand cru qu’elle avait commencée lors du dîner.
Elle ne ferma pas l’œil de la nuit.
L’histoire du 1er mai, au petit-déjeuner, confirma ses doutes.
Il allait falloir qu’elle se livre à une enquête. En premier lieu, courir au bureau de Chef pour savoir s’il y était vraiment. Fouiller dans son courrier, son agenda de bureau, consulter ses rendez-vous, étudier ses talons de chéquier, ses relevés de carte bleue. Il faudrait pour cela qu’elle passe sur le corps de cette petite vermine de Josiane mais n’était-on pas le 1er mai ? Les bureaux seront vides et je pourrai fouiller en toute liberté ! Je n’aurai qu’à éviter ce ballot de René et sa cocotte de femme, deux grands nigauds entretenus grassement par ce benêt de Marcel Grobz. Quel nom infâme ! Et dire que je le porte, maugréa-t-elle, en vérifiant que son épingle à chapeau tenait bien.
Que ne faut-il pas faire pour élever ses enfants ! On se sacrifie sur l’autel de la maternité. Iris savait être reconnaissante, agréable, plaisante, mais Joséphine ! Une honte ! Et rebelle avec ça ! Elle fait sa crise d’adolescence à quarante ans, n’est-ce pas ridicule ? Enfin, on ne se voit plus et ça vaut bien mieux. Je ne la supportais pas ! Je ne supporte pas la vie médiocre qu’elle s’est choisie : un ballot de mari, un appartement dans une tour en banlieue et un salaire minable de petite prof. Parlez-moi d’une réussite ! C’est risible. Il n’y avait guère que la petite Hortense qui mettait un peu de baume sur ses blessures. Une vraie jeune fille, celle-là, un beau maintien, de l’allure, et d’autres ambitions que sa pauvre mère !