Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Elle tira sur son cou pour en effacer les rides et, s’efforçant de garder la bouche pincée, elle sortit de chez elle et appela l’ascenseur.
En passant devant la loge de la concierge, elle inclina la tête et fit un grand sourire. La concierge lui rendait de nombreux services ; elle tenait à conserver son amitié.
Henriette Grobz était comme beaucoup de gens : détestable avec ses proches, aimable avec le premier venu. Comme elle pensait qu’elle n’avait plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles elle vivait et qu’elle ignorait tout ce qui était don, amour et générosité, elle ne faisait plus d’efforts et exerçait sur ses proches une tyrannie brutale, impitoyable, afin de les maintenir sous son joug. Mais, remplie d’orgueil, il lui manquait ces douces flatteries chères à son cœur, flatteries qu’elle ne pouvait récolter qu’auprès de parfaits inconnus, qui, ignorant le tréfonds de son âme, trouvaient cette femme charmante, admirable et la paraient de toutes les qualités. Qualités dont elle se vaporisait et qu’elle répétait à l’envi, mentionnant tous ces gens qui l’aimaient tant et tant, qui se feraient couper en mille morceaux pour elle, qui la jugeaient si distinguée, si méritante, si éblouissante… Aussi faisait-elle de louables efforts pour se gagner l’estime de ces gens-là, alors qu’elle soupçonnait ses proches, sa fille Joséphine en particulier, d’avoir sondé le vide de son cœur. Elle espérait ainsi gagner l’estime de ceux qui lui étaient étrangers et agrandir le cercle au centre duquel elle se plaçait. En rendant service à de parfaits inconnus, elle en recueillait un gain d’amour-propre qui la confortait dans la haute opinion qu’elle avait d’elle-même.
La concierge faisait partie de sa cour. Henriette lui donnait ses vieilles frusques en lui assurant qu’elles provenaient des plus grands couturiers, un billet à son fils qui lui montait ses paquets quand elle était trop chargée et permettait au concierge de garer gratuitement sa voiture dans le parking vacant qu’ils possédaient dans l’immeuble. Par ces fausses générosités, elle s’assurait une gratitude qui la rehaussait dans l’idée qu’elle avait d’elle-même et lui permettait de continuer à terroriser son entourage. Ce réseau d’amitiés lointaines la rassurait. Elle pouvait s’épancher auprès d’elles, raconter sans fin les mille tourments que lui faisait subir sa fille cadette et, autrefois, Joséphine était souvent étonnée de l’air revêche qu’arborait la concierge quand elle rendait visite sa mère.
Ce matin-là, Henriette Grobz n’eut aucun mal à supputer le pire chez son époux. Elle voyait le mal partout puisqu’elle le portait en elle.
Elle fut d’abord surprise de ne pas trouver la voiture et le chauffeur au garde-à-vous devant sa porte, puis se souvint qu’il ne travaillait pas le 1er Mai, maudit ces fêtes et ces jours fériés qui entretenaient la paresse des Français et ralentissaient l’activité du pays, et consentit à tendre le bras pour arrêter un taxi.
— Avenue Niel, aboya-t-elle au chauffeur d’une Opel grise qui s’arrêta en la frôlant de très près.
Comme elle s’y attendait, les bureaux étaient vides.
Nulle trace de Chef ni de sa secrétaire. Ni des deux crétins de l’entrepôt. Elle eut un rire mauvais et monta les escaliers du bureau dont elle possédait les clés.
Elle s’installa confortablement, commença à inspecter les papiers en attente, ouvrit un classeur puis un autre, releva les rendez-vous sur l’agenda. Aucun nom de femme, aucune initiale suspecte. Elle ne se découragea pas, entreprit de vider les tiroirs à la recherche de chéquiers et de relevés de carte bleue. Les talons de chèque ne lui apprirent rien. Ni les doubles de carte bleue. Elle commençait à désespérer lorsqu’elle mit la main sur une grosse enveloppe coincée au fond d’un des tiroirs sur lesquels était inscrit « Frais divers ». Elle ouvrit l’enveloppe et une vague chaude de joie revancharde la submergea. Elle le tenait ! Une facture d’hôtel, quatre nuits au Plazza pour deux personnes, avec petits déjeuners, tiens, tiens, ricana-t-elle, du caviar et du champagne au petit-déjeuner, il ne s’ennuie pas quand il est avec sa poule ! une facture salée établie au nom d’un bijoutier de la place Vendôme, et d’autres encore, de champagne, de parfums, de vêtements provenant de boutiques griffées ! Fichtre ! il s’en donne du mal pour ses conquêtes, rien n’est trop beau pour elles ! Quand on est vieux, on paie ! Et on paie cher !
Elle se leva, passa dans le bureau de Josiane pour photocopier son butin. Pendant que la machine tournait, elle se demanda pourquoi Chef avait gardé ces factures. Les avait-il payées avec le chéquier de l’entreprise ? Si c’était le cas, il tombait sous le coup de l’abus de bien social et elle le coinçait doublement !
Elle revint s’asseoir au bureau, continua à fouiller. Il y avait peut-être d’autres enveloppes suspectes. Son pied heurta un carton, sous le bureau. Elle se pencha, l’extirpa, l’ouvrit et regarda, médusée, son contenu : des dizaines de grenouillères roses, bleues, blanches, en velours de coton, en nid-d’abeille, en soie mélangée, des bavoirs, des moufles pour bébé afin qu’il ne s’égratigne pas le visage, des chaussettes en laine de toutes les couleurs, des châles luxueux provenant de La Châtelaine, et des catalogues suisses, anglais, français de berceaux, de landaus, de mobiles à accrocher au-dessus de la couche du chérubin. Elle inspecta le carton et réfléchit. Il allait lancer une ligne pour bébés ! Copier les plus grands noms, la faire fabriquer à bas prix en Chine ou ailleurs. Elle eut une grimace de dégoût. Le vieux Grobz attaquait un nouveau marché. Celui des bébés. Pitoyable ! Elle referma le carton et le repoussa sous le bureau de la pointe de son escarpin. C’est comme ça qu’il se console de ne jamais avoir eu d’enfant ! La vieillesse est un âge pathétique quand on perd le sens des convenances, il faut savoir renoncer. Dieu sait qu’il l’avait tannée avec son envie d’enfant… Mais elle avait tenu bon ! Sa poigne d’acier ne s’était pas relâchée. C’était déjà assez pénible de subir ses assauts, de sentir ses petits doigts boudinés lui pétrir les seins et… Elle eut une grimace de dégoût et se reprit. Allez ! Ce temps était passé, elle y avait vite mis le holà.
Elle redescendit par l’escalier. Elle avait peur de prendre l’ascenseur toute seule. Il lui était arrivé une fois d’y rester coincée et elle avait cru mourir. Elle étouffait, happait l’air en battant de la tête, suffoquait, râlait. Il avait fallu qu’elle ôte son chapeau, dégrafe son chemisier, qu’elle défasse une à une les épingles de son chignon pour reprendre son souffle et c’est une vieille femme, affolée et agonisante, qu’avaient récupérée les pompiers appelés à la rescousse. L’épisode avait duré une bonne heure, mais elle n’oublierait jamais les regards interdits du personnel lorsqu’elle était sortie, titubante. Elle n’avait pas osé remettre les pieds dans l’entreprise pendant longtemps.
Dans la cour, elle entendit une musique de sauvages provenant du logement de Ginette et René, et un homme, ivre probablement, passa la tête pour l’apostropher :
— Hé, la vieille ! Tu viens twister avec nous ! Hé, les mecs ! Venez voir, y a une vieille avec un bibi sur la tête qui s’enfuit !
— Ta gueule, Régis ! gueula un homme qui semblait être René. C’est la mère Grobz.
Elle haussa les épaules et accéléra le pas, serrant l’enveloppe diffamante sous son bras. Vous pouvez vous moquer, je vous tiens tous et vous ne vous en tirerez pas comme ça, pesta-t-elle en priant le ciel de trouver un taxi tout de suite afin de mettre son butin à l’abri dans le coffre de sa chambre.