Les yeux jaunes des crocodiles
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:
Florine se rebiffe. Assure que Dieu est son promis. Son père lui ordonne de gagner sa chambre, d’y rester enfermée et de méditer le premier commandement de Dieu : Tu honoreras ton père et ta mère.
Florine se retire dans sa chambre.
Là, je décris la chambre : ses coffres, ses tentures, ses icônes, ses bancs et escabeaux, son lit. Les coffres et les bahuts sont munis de serrures multiples. Avoir les clés des coffres est signe d’importance domestique. De sa chambre, quand tout le monde est reparti, Florine entend ses parents dans la chambre voisine. Parfois sa mère se plaint : « Je n’ai rien à me mettre, tu me négliges… Une telle est mieux habillée que moi, une autre plus honorée, tout le monde me trouve ridicule… » Elle gémit tout le temps et son mari reste silencieux. Ce soir-là, ils parlent d’elle, de son rôle de fille. Une fille de bonne famille fait le pain, fait les lits, lave, cuisine, s’occupe à tous les travaux de toile et d’aiguille, brode des aumônières. Tout est réglé par les parents : elle leur doit obéissance en tout.
« Elle épousera Guillaume Longue Épée, assure la mère, et je n’en démordrai point. »
Son père se tait.
Le lendemain, Florine arrive dans la cuisine et sa nourrice s’évanouit. Sa mère accourt et s’évanouit à son tour ! Florine s’est rasé la tête et répète, butée : « Je n’épouserai pas Guillaume Longue Épée, je veux entrer au couvent. »
Sa mère retrouve ses esprits et l’enferme dans sa chambre.
C’est l’indignation générale : reproches et brimades pleuvent. On la prive de serrure, de liberté, on l’expédie comme une souillon à la cuisine. Florine est très belle. Florine est parfaite. Aucun ragot ne court sur son compte, le curé en répond. Elle va à confesse trois fois par semaine. Elle fera une épouse idéale. Tout permet aux parents d’espérer un beau mariage.
Elle est bouclée chez elle. Surveillée par sa mère, son père et les servantes. Un travail domestique solitaire et silencieux aura raison des songes ridicules que peut nourrir cette écervelée. On la tient éloignée des fenêtres. On surveille beaucoup les fenêtres car elles sont dangereuses pour la vertu des filles. Ouvertes sur la rue, abritées par les persiennes, elles autorisent les pires libertinages. On épie, on regarde, on converse d’une baie à l’autre.
La réputation de Florine est allée jusqu’aux oreilles de Guillaume Longue Épée. Il demande à la voir. La mère la couvre d’un voile brodé et de mille breloques pour cacher son crâne rasé.
L’entrevue a lieu. Guillaume Longue Épée est fasciné par la beauté silencieuse de Florine et par ses longues mains d’ivoire. Il la demande en mariage. Florine doit s’incliner. Elle décide que ce sera là son premier degré d’humilité.
Le mariage. Guillaume désire un grand mariage. Il fait dresser une immense estrade, couverte de tables où festoient pendant huit jours jusqu’à cinq cents personnes. L’estrade est décorée de tapisseries, de meubles précieux, d’armures, d’étoffes rapportées d’Orient. Des parfums brûlent dans des vasques. Pour protéger les dîneurs, un immense vélum de drap bleu clair a été tendu, brodé et festonné de guirlandes de verdure mêlées de roses. Une crédence d’argent ciselé trône sur l’estrade. Le sol est jonché de verdure. Cinquante cuisiniers et gâte-sauces s’affairent dans les cuisines. Les plats succèdent aux plats. La mariée porte une coiffure de plumes de paon qui coûte cinq à six ans de salaire d’un bon maçon. Pendant toute la journée du mariage, elle garde les yeux baissés. Elle a obéi. Elle a promis devant Dieu d’être une bonne épouse. Elle tiendra sa promesse.
Et là, pense Joséphine, je brosse les premiers jours de femme mariée de Florine. Sa nuit de noces. La terreur de la nuit de noces ! Ces femmes-enfants qu’on livrait à des soudards qui revenaient des guerres et ne connaissaient rien au plaisir féminin. Elle tremble, nue, sous sa chemise. Peut-être que Guillaume est doux… Je verrai bien le degré de sympathie qu’il m’inspire ! Pendant son mariage avec Florine, Guillaume Longue Épée prospère et devient très riche. Comment ? Il faut que je réfléchisse…
Le deuxième mari, elle le…
À ce moment-là, on sonna à sa porte. Joséphine, d’abord, ne voulut pas ouvrir. Qui pouvait bien venir la déranger chez elle ? Elle se déplaça sur la pointe des pieds jusqu’à l’œilleton de la porte. Iris !
— Ouvre, Jo, ouvre. C’est moi, Iris.
Joséphine ouvrit à contrecœur. Iris éclata de rire.
— Mais t’es habillée comment ? On dirait une souillon !
— Ben… Je travaille…
— Je suis venue te rendre une petite visite pour voir où tu en étais de mon livre et comment va notre héroïne.
— Elle s’est rasé la tête, bougonna Joséphine qui aurait bien rasé celle de sa sœur.
— Je veux lire ! Je veux lire !
— Écoute, Iris, je ne sais pas si… Je suis en plein travail.
— Je ne reste pas, je te le promets. Je ne fais que passer.
Elles pénétrèrent dans la cuisine et Iris se pencha sur l’ordinateur. Elle commença à lire. Son portable sonna et elle répondit. « Non, non, tu me déranges pas, je suis chez ma sœur. Oui ! À Courbevoie ! T’imagines ! J’ai pris une boussole. Et mon passeport ! Ah ! ah ! ah ! Non ! C’est vrai ? Raconte… Il a dit ça ! Et elle, qu’est-ce qu’elle a dit ? »
Joséphine sentit son sang bouillir. Non seulement elle me dérange mais, en plus, elle s’arrête en pleine lecture pour babiller au téléphone. Elle arracha l’ordinateur des mains de sa sœur en la foudroyant du regard.
— Oh ! oh ! Je vais être obligée de te quitter, Joséphine me mitraille des yeux ! Je te rappelle.
Iris fit claquer le clapet de son portable.
— Tu es fâchée ?
— Oui. Je suis fâchée. D’abord tu te pointes sans prévenir, tu me déranges en plein boulot, et ensuite tu t’interromps alors que tu lis ma prose, pour parler à une crétine et te moquer de moi ! Si ça ne t’intéresse pas ce que j’écris, ne viens pas me déranger, d’accord ?
La colère de Florine bouillait en elle.
— Je croyais t’aider en venant te donner mon avis.
— Je n’ai pas besoin de ton avis, Iris. Laisse-moi écrire en paix et quand moi, je l’aurai décidé, tu liras.
— D’accord, d’accord. Calme-toi ! Je peux lire un peu tout de même ?
— À condition que tu ne répondes plus au téléphone.
Iris opina et Joséphine lui rendit l’ordinateur. Iris lut en silence. Son téléphone sonna. Elle ne répondit pas. Quand elle releva la tête, elle fixa sa sœur et dit « c’est bien. C’est très bien ».
Joséphine sentit le calme revenir en elle.
Jusqu’à ce qu’Iris sourie et dise :
— C’est une bonne idée qu’elle se rase la tête… Bon gimmick !
Joséphine ne répondit pas. Elle n’avait qu’une hâte : reprendre le cours de son roman.
— Tu veux que je parte maintenant ?
— Tu ne m’en voudras pas ?
— Non… Je me félicite, au contraire, que tu prennes ça au sérieux.
Elle prit son sac, son portable, embrassa sa sœur et partit, laissant derrière elle l’odeur tenace de son parfum.
Joséphine se laissa aller contre la porte d’entrée, souffla et revint dans la cuisine. Elle reprit l’écriture de son histoire mais dut y renoncer : elle n’avait plus une seule idée.
Elle poussa un cri de rage et ouvrit la porte du réfrigérateur.
— Papa, les crocodiles, ils vont me manger ?
Antoine serra la petite main de Zoé dans la sienne et la rassura. Les crocodiles ne la mangeraient pas. Il ne fallait pas qu’elle s’approche de trop près ni qu’elle leur donne à manger. On n’est pas dans un zoo, ici, il n’y a pas de gardiens. Il faut faire attention, c’est tout.