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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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De là au plein emploi, il y a un grand espace, et cet espace a été franchi par un aller et retour avec notre insulaire voisin la Grande-Bretagne, qui a donné à employment, mot visiblement latin, le sens de « travail humain disponible pour une population ». Employer quelqu’un à un travail existait déjà ; on parlait d’employeur et d’employé depuis plus d’un siècle (employeur est un mot de la Révolution).

Ainsi, emploi, employé seul, a pu désigner les possibilités offertes à tous les citoyens et citoyennes de travailler et de gagner ainsi leur vie — expression qui montre l’importance absolue de l’offre d’emploi. Le « plein emploi dans une société libre » est une formule traduite de l’anglais et proposée en 1944 par l’économiste britannique Beveridge. Avec « Sécurité sociale », voilà deux belles idées qui n’ont pas attendu le tunnel sous la Manche pour se diffuser. Vous me direz que depuis Dame Thatcher, c’est une autre affaire, et que la mondialisation libérale chante une autre musique, celle de l’emploi soumis à la loi des bénéfices. Le plein emploi, c’est : placer les humains avant l’argent. Apparemment, la grande entreprise n’a plus la gueule de l’emploi.

5 novembre 2003

Navire poubelle

Une ironie terrible du hasard a voulu que des noms attrayants, Erika et surtout Prestige, soient ceux de navires coupables de pollutions majeures, ruineuses et répugnantes, sur les côtes européennes. La Bretagne, à partir de l’Amoco Cadix, la Galice, plus récemment, ont payé le tribut le plus lourd.

On peut cependant rappeler que praestigium signifiait en latin « imposture » et « illusion », ce qui s’applique assez bien à des navires pétroliers de majestueuse apparence, mais fragiles, dangereux et capables de salir l’océan lui-même. Pour ces navires salisseurs, on a trouvé une qualification méprisante et vengeresse : on les traite de « navires poubelles ». Appellation que tous les francophones trouvent fort dégradante, et qui évoque la saleté, l’ordure — ce qui est la même chose, puisque l’adjectif ord, orde, en vieux français, voulait dire « sale » —, y compris l’ignominie morale. Est-ce la forme du mot, car poubelle voisine dans l’ordre alphabétique avec pouah, avec les poux, et n’est pas loin de pourri ? Mais quelle injustice pour le nom d’un homme parfaitement honorable et méritant ! Grâce au préfet Poubelle, ordures et déchets ne se répandent plus dans les rues et sur les trottoirs de nos villes. On parlait bien de boîtes à ordures, il y a environ cent vingt ans, dans cette prétendue Belle Époque où, il est vrai, la folie automobile n’avait pas encore suscité l’inondation pétrolière et les « marées noires » (traduction mot à mot de l’anglais black tide).

Mais ces boîtes n’étaient ni obligatoires ni très hygiéniques, et c’est donc le préfet de la Seine, M. Eugène Poubelle, qui, en 1884, imposa la boîte à ordures d’immeuble. Admirable et nécessaire initiative, qui valut à son auteur une sanction très injuste ; son nom devint synonyme de « rebut » et de « salissure ». Injuste, et illogique : tout ce qui isole et maîtrise ordures et rebuts, le sac poubelle, par exemple, ou les camions des éboueurs, fait partie des dispositifs antipollution. Les navires poubelles ne sont ainsi dénoncés que parce que leur contenu se répand et qu’ils sont tout le contraire d’une poubelle : ils transportent et relâchent une ordure, ce brut visqueux qu’ils sont chargés de mener à la raffinerie, dont le nom dit bien la nature. Pauvre Poubelle, accusé de salir, alors qu’il s’était employé à préserver ses concitoyens[56] !

10 novembre 2003

Poilu

Quelle que soit l’actualité — celle-ci donne ce matin dans l’étrangeté, avec un Irakien proaméricain tué par les Américains, avec deux ministres responsables de la sécurité routière piégés en excès de vitesse —, je pense qu’en ce 11 novembre, jour commémoratif, jour de mémoire, on doit rendre hommage aux derniers poilus de la guerre de quatorze. Ce mot de poilu serait archaïque au sens de « combattant », qu’il a pris en 1914 ou 1915, s’il n’y avait le 11 novembre. Poilu signifiait « fort et courageux » depuis un siècle ou presque. La place était occupée sous le Ier Empire par le terme grognard, car en France, le courage est volontiers associé à la grogne et à la rouspétance.

Poilu, c’est autre chose : les hommes velus sont censés plus courageux que d’autres, ce qui donne une sérieuse prime psychologique aux gros costauds bruns légèrement simiesques, par une image parfaitement machiste. Dès le XVIe siècle, on disait à tout le poil pour « à toute force », et cent ans plus tard, un brave à trois poils pour « plein de courage ».

Mais là, il n’y a pas soupçon de prétention macho : les trois poils étaient ceux du velours authentique et de bonne qualité, qui se dit en espagnol terciopelo. Quant aux expressions étranges qui furent à la mode au milieu du XIXe siècle, avoir du poil aux yeux, et même du poil aucœur, on devine, même sans mauvais esprit, qu’elles en remplaçaient d’autres moins convenables.

Les poilus avaient donc un passé de courage et ce surnom s’appuyait sur une longue tradition qui associe la pilosité et l’énergie. Tradition un peu sommaire, un peu simpliste, qui reflète une certaine vanité masculine. Le mot poil, cependant, pilus en latin, tout comme cheveu, capillus, poil de tête, en somme, a d’autres aspects : le poil dans la main, ou être de mauvais poil, et aussi se retrouver à poil : la condition humaine, en somme.

Cette condition, les poilus de 1914–1918 l’ont éprouvée dans ses aspects les plus terribles : ils sont les témoins irremplaçables d’un des pires moments de la folie humaine. Ces poilus ont habité ce pays horrible et meurtrier qui s’appelle la guerre ; ils y ont préservé, au prix du sang, du froid et de la boue, des valeurs humaines. En un mot, ils ont repris du poil de la bête immonde et ne seront jamais assez célébrés pour l’avoir fait.

11 novembre 2003

Ostentatoire

Le débat autour de la laïcité — légiférer ou pas — ne concerne pas les convictions et les croyances, que tous respectent ou disent respecter. Ce qui est en cause, c’est la manifestation de ces convictions, au moyen de ces signes « ostentatoires ». Bizarrement, on a évoqué l’ostentation, non pas à propos des crucifix, omniprésents en Italie ou en Bavière, mais des voiles ou des foulards qui manifestent la soumission des femmes à une règle de comportement, à un interdit de nature religieuse et minoritaire en pays chrétien. Est-ce un signe religieux, ou bien communautaire ? Par définition, la laïcité n’est pas un interdit, mais un respect égalitaire à l’égard des religions, de toutes les religions ; une neutralité. On doit étendre cette neutralité de l’État à toutes les convictions, y compris les convictions areligieuses ou antireligieuses, et admettre que l’athéisme et l’agnosticisme — positions très différentes — méritent le même respect que l’islam, le judaïsme ou le christianisme.

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C’est avec délice que j’ajoute, en 2006, que Maurice Druon traite les ouvrages que je choie, avec ceux d’une célèbre concurrente rousse, de relever du genre « dictionnaire poubelle ». Mon hommage à Eugène Poubelle en prend plus de sens.

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