Délégation
Est-ce une délégation de paroles — ou une représentation — qui fait qu’un chef national, M. Chirac, Jacques, parle pour un autre, Schröder, Gerhardt, dans les débats sur les institutions européennes ? Cela ne veut pas dire que Jacques Chirac soit une délégation à lui seul.
Représenter, c’est assez clair, c’est « rendre présent », comme un acteur qui présente la parole et la pensée d’un personnage absent. Hors du spectacle — mais est-ce bien hors du spectacle ? — , c’est l’idée du latin mandatum, qui est une « mission par un remplaçant », à l’origine sans idée de contrat. Aujourd’hui, le mandat suppose un pouvoir transféré pour un objet et un temps déterminés. Le chancelier allemand n’a pas élu Jacques Chirac pour le représenter. C’est donc bien, semble-t-il, d’une délégation qu’il s’agit.
Alors, déléguer ? Du latin, encore, de-legare, et legare est dérivé de lex, legis, « la loi », avec l’idée de transmettre légalement. Par exemple, on lègue sa fortune à des héritiers.
Mais Gerhardt Schröder, selon toute apparence, n’a pas légué ses biens, dont j’ignore absolument la nature et l’importance, à Jacques Chirac, qui n’en a peut-être pas besoin. Non, ce legs est tout à fait désintéressé : c’est la voix et l’opinion, non seulement d’un chef politique, mais d’un État-nation, qui sont importantes dans le cadre de l’Union européenne, et confiées à un autre État, représenté par son chef. Horreur absolue pour les souverainistes : pour eux, la souveraineté ne se lègue ni ne se délègue — sauf du peuple à ses élus, des compatriotes (heu…) —, elle ne se confie pas. Mieux vaut cacophonie, au moins polyphonie, que voix unique. À quand, on se le demande, un Jacques Schröder, pour équilibrer le Gerhardt Chirac ? À quand un Tony Berlusconi, un José Maria[53] Blair ? Car confiance suppose réciprocité. Vu le nombre d’États de l’Union, pas encore tout à fait unis, l’exercice de ce genre de délégation pourrait devenir complexe. Mais qu’importe : parler d’une seule voix est l’idéal d’une véritable union. Merci, Gerhardt Chirac, de nous faire rêver.
17 octobre 2003
Laïcité
C’est un thème passionnant, mais qui ne va pas sans ambiguïté et arrière-pensées : c’est un principe républicain que personne ne conteste directement, mais qu’on peut contourner, un principe de neutralité et de séparation entre les croyances religieuses et la société civile, un principe qui n’est pas négociable, c’est le président qui l’a dit : vous l’avez compris, c’est la laïcité.
Mme Boutin, Christine, prénom prédestiné, l’interprète comme le respect de toutes les croyances, du moment qu’elles sont véhiculées par une religion — car on suppose qu’elle n’y inclut pas le Temple solaire et les autres délires sectaires —, alors que beaucoup, dont je suis, y voient un sursaut de la raison humaniste contre toute définition surnaturelle, irrationnelle et imposée du monde et de l’homme.
L’adjectif laïque, calqué du latin laïcus, date du Moyen Âge, mais la laïcité s’identifie à la IIIe République : la loi du 28 mars 1882 impose à l’enseignement public d’écarter tout présupposé dogmatique.
Selon la loi française, les croyances religieuses doivent rester personnelles et ne pas être imposées ou simplement supposées de manière publique, comme le faisait l’enseignement religieux, qui était chrétien et catholique, en France. Cela dit, la laïcité n’est pas seulement une affaire d’enseignement : toute la société dite civile est concernée. L’école laïque ne suffit pas à créer l’État laïque. Respecter les religions, mais toutes, pas une seule, inventer un espace public neutre, séparé des Églises, tel était et tel devrait être la laïcité républicaine. Étroit rapport entre deux principes, l’autre étant res publica, « la chose publique, commune, sociale » dans les institutions de l’État. Laïc, du grec laikos, de laos, « le peuple ». L’opposé de la laïcité, ce n’est pas l’ensemble des religions, c’est le cléricalisme. Car laïc s’oppose à clerc et à clérical, et non à religieux. La laïcité fut d’abord une lutte contre le pouvoir politique du clergé : d’où l’anticléricalisme. L’anticléricalisme est moribond, mais c’est parce que le cléricalisme militant a presque disparu, ici. En revanche, la laïcité ne s’oppose plus à l’influence exclusive du catholicisme, mais à toute propagande religieuse, surtout quand elle est intolérante. Le respect de la religion suppose la neutralité religieuse ; le respect de la pensée libre et, pourquoi pas, rationnelle et athée, c’est la république de ceux qui croient au ciel et de ceux qui n’y croient pas, à égalité. Parole de poète[54].
вернуться
53
Prénom de el señor Aznar, alors Premier ministre de l’Espagne.