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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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Il ne s’agissait pas simplement d’une théorie des races, qui ne pourrait être que fictive, s’agissant de l’être humain, mais bien d’une prétention à classer ces êtres humains et d’une volonté politique agressive : rejeter un groupe humain et organiser la haine. Ce qu’on appelle racisme est en fait une phobie — crainte et haine — des différences et de tout étranger : xénophobie est détestable, mais a du sens. Racisme, on le sait aujourd’hui, n’a tout simplement pas de sens.

Cette absurde doctrine était préparée de longue date : par exemple, par l’ouvrage de Gobineau, par ailleurs remarquable écrivain, l’Essai sur l’inégalité des races humaines, paru en 1853. Ce n’est pas l’inégalité qui était en cause, car on sait bien que les êtres humains ne sont pas égaux, du fait de l’injustice de l’Histoire.

C’est l’idée de « race » qui ne collait pas. Alors que les premiers racistes reconnus comme tels — auparavant, certains l’étaient sans le dire — s’appuyaient sur les découvertes de Darwin, Darwin lui-même déconseillait de parler de « race ».

Race, en fait, est un mot méditerranéen (provençal, italien), apparenté à génération et venant du latin ratio au sens de « classement des êtres vivants : plantes et animaux ». Aucune idée de descendance, au début, à la différence de génération. Au Moyen Âge et jusqu’aux Temps modernes, la race est devenue une lignée, une descendance, une famille : avec une société aristocratique, le mot commence à impliquer une supériorité ou une infériorité, selon qu’on est de noble race ou non. L’idée « raciste », avant le mot, apparaît au XIXe siècle, quand on s’est servi de l’anthropologie pour défendre l’idée de la supériorité de la soi-disant « race aryenne », idée qui repose sur une double absurdité. Cette théorie perverse s’est développée en France et en Allemagne : il en est sorti ce que l’on sait, l’antisémitisme, autre création allemande, qui fut sinistrement exploitée en France, avec Maurras — l’un des premiers à employer le mot racisme — et l’abominable France juive de Drumont, habile manipulateur des frustrations et de la sottise. L’idée raciste a perverti le monde, développée qu’elle fut en forme de cercle vicieux jusqu’au crime organisé par le régime nazi. Le mot race n’y était pas pour grand-chose.

17 septembre 2003

Fictif

Ce n’est ni de la politique-fiction ni de la science-fiction, et pourtant, on parle d’emplois fictifs à propos du financement caché des partis politiques, naguère. Aujourd’hui, on nous le jure, il n’y a plus de financement caché, occulte, opaque, ni de fiction, ni de feinte.

Car fiction et fictif viennent d’une forme du verbe latin fingere, qui signifiait « inventer ». Ce verbe vient d’un très ancien mot indoeuropéen, qui désignait le travail du potier ou du sculpteur, celui qui façonnait la terre avant de la cuire. Une statue de terre cuite est une image par rapport à ce qu’elle représente, une fiction, en somme, mais connue pour telle. Cependant, feindre est devenu « faire semblant » et même « tromper » ; une feinte est une ruse.

Ce qui est fictif aurait donc tendance à tromper ; pourtant, le mot a d’abord voulu dire « imaginaire » d’un côté, « conventionnel » de l’autre, sans aucune idée de fausseté. La fiction peut être une belle histoire imaginée ou un signe par convention : on disait au XVIIIe siècle monnaie fictive pour « monnaie de papier, billet de banque ». Fictif n’est pas un mot simple. En effet, ces emplois de permanents d’un parti politique n’étaient certes pas imaginaires : en tout cas, par les salaires. Mais c’est à cause du sens incertain d’emploi ; en tant qu’activité salariée, rien de fictif, mais en tant que charge à accomplir…

La fiction, en littérature, c’est par exemple le roman, le conte, qu’on ne prend pas toujours pour la réalité : on dit « c’est du roman ». Mais le roman des partis politiques — on ne dira pas le conte de fées —, avant une certaine moralisation de leur financement, n’était pas publié, et surtout même pas lisible. Raconter Harry Potter en secret, cela n’a pas grand sens, il faut l’avouer.

Les emplois fictifs n’étaient pas des emplois virtuels ; ils étaient faux et mensongers. Remplacer la confiance et le réel montré par la cachotterie et les trucages, ce n’est pas seulement dans le financement des partis que cette attitude se pratique, en politique. Comme l’a déclaré Alain Juppé, il s’agirait de remettre de l’ordre dans ce genre de situation.

Mais l’ordre ne suffit pas, car il existe des fictions et des tromperies bien ordonnées. Laisser la fiction et les choses fictives à la littérature, les bannir de l’action politique, ce serait diminuer le désordre qui, lui, n’est pas fictif.

30 septembre 2003

Convoler

Chaque fois que des entreprises, en général de taille impressionnante, fusionnent, ou que l’une absorbe l’autre, on désigne l’opération par des métaphores, pas très variées, d’ailleurs.

On parle de fiançailles, mot qui évoque la confiance ; ou d’épousailles et de mariages, et on emploie l’expression — on l’entend et on peut la lire aujourd’hui — convoler en justes noces. Il faut admettre que, lorsque deux « fleurons », comme on dit aussi, de l’aéronautique européenne, Air France et KLM, s’unissent — on a envie de dire « pour le meilleur et pour le pire » pour rester dans le ton —, le verbe convoler convient particulièrement.

Peu de mots ont été enfermés à ce point dans une seule expression, que ce convolare qui appartient au latin, non de cuisine, mais de tribunal. Le sens était très évident : « voler ou s’envoler ensemble », jolie image pour évoquer un élan, qu’on suppose amoureux, vers une vie commune. Mais le verbe voler, même quand il concerne les oiseaux et les avions, et non pas les voleurs, a de nombreux emplois. On aurait pu dire, par exemple, convoler au secours de quelqu’un pour exprimer l’aide solidaire.

Mais on s’est contenté de répéter en français ce qui se disait en latin en cas de secondes noces — d’un veuf, d’une veuve, à l’époque où le mot apparaît, puisqu’il n’y avait pas de divorce. L’expression exacte était : convoler aux secondes noces, convolare ad secundas nuptias. Cette limitation aux secondes noces parut sans doute sévère et on étendit le sens du mot aux noces, en général, et en particulier, aux justes noces, c’est-à-dire à un mariage et pas à quelque union libre ou à quelque pacs moderniste, haï de Mme Boutin[52].

On peut donc dire qu’Air France et KLM convolent en justes noces, sans suggérer que l’un ou l’autre se précipitent vers un second mariage. Le problème est plutôt que l’un des nouveaux époux semble avoir mené une vie de bâton de chaise et que l’autre va devoir payer ses dettes. D’où une certaine méfiance et la suspicion des spéculateurs boursiers, insensibles aux aspects romantiques et exaltants de ce « convol » — si, si, le mot existe — de deux très gros oiseaux.

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52

La députée Christine Boutin venait de manifester une hostilité irréductible à l’institution du pacs. Voir la chronique du 22 octobre : Laïcité.

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