Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:
Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »… Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités. Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
Stigmatiser est un terme fort, et surtout, obscur. Dans diaboliser, il y a diable. Mais dans stigmatiser, il n’y a pas de mot courant, et les stigmates ne sont connus que des spécialistes : naturalistes, médecins, botanistes pour qui il s’agit de petites marques qui n’ont rien d’humiliant. Ce sont aussi, pour les chrétiens, les marques des cinq plaies du Christ, aux mains, aux pieds et au flanc, ceux des clous et de la lance. Au XVIIe siècle, les franciscains appliquent le mot à des marques sanglantes inexplicables apparaissant sur le corps de certains mystiques, et renvoyant à la passion du Christ.
Ce minuscule rappel d’histoire religieuse évoque le thème que l’on se propose de développer à l’école : l’histoire des religions.
On voit bien que ces stigmates, neutres ou évocateurs d’un sacrifice surhumain, ne rendent pas compte du côté négatif de stigmatiser. C’est que ce verbe, apparu au début du XVIIe siècle, s’appuie sur un sens oublié de stigmate. On appelait ainsi la marque au fer rouge qu’un droit pénal cruel, qui pratiquait la torture, imprimait sur l’épaule de condamnés, pour les désigner comme infâmes, coupables et haïssables. Si le mot grec stigma, du verbe stigein, « piquer », ne voulait dire que « piqûre », sans aucune condamnation morale, le latin stigmata fut appliqué au marquage de ce bétail humain qu’étaient les esclaves.
Stigmatiser continue cette pratique abominable, et oublie les valeurs chrétiennes positives des stigmates, mot affecté entre-temps aux marques laissées par les maladies. Ce verbe est terrible : il condamne et désigne ; en même temps, il fait souffrir. Stigmatiser une communauté ou une croyance, c’est peut-être pire que les diaboliser, car les diables peuvent faire rire ; pas les stigmates. En revanche, dire qu’on stigmatise une religion quand on défend un principe de neutralité nommé laïcité, au nom de la République, c’est au moins faire preuve d’esprit polémique. Sur de nombreux mots, il faudrait écrire, non pas : agiter avant de s’en servir, mais manier avec précaution.
17 décembre 2003
Fantassin
Les enfants sont les premières victimes des engins de mort semés par la guerre : mines antipersonnel ou « sous-munitions ».
L’enfance n’est pas seulement le premier temps de la vie humaine. En latin, in-fans désigne l’être qui ne parle pas encore. Le mot vient en effet du verbe fari, « parler ». C’est dire que le petit enfant, encore privé de parole, est défini par une privation, une insuffisance, ce qui en dit long sur un état d’esprit.
Au Moyen Âge comme dans l’Antiquité, on infériorise l’enfant, on ne s’y intéresse guère. Il arrive même que la notion d’enfant soit utilisée, on dirait aujourd’hui « instrumentalisée » : l’enfant, surtout le garçon, le jeune homme, devient un valet, une aide pour la guerre. Le guerrier est à cheval, son petit auxiliaire va à pied. Voilà ce qui arrive alors aux mots. En italien, infante ou fante, « l’enfant », se met à désigner le « jeune soldat » ; son dérivé fantaccino est devenu en français fantassin. La forme complète du mot italien, infante, donne infanteria, devenu infanterie. Ainsi, quatre cents ans avant la folie atroce des « enfants soldats », l’esprit guerrier avait utilisé l’enfance et l’adolescence pour tuer et se faire tuer. La langue française fut même explicite en parlant d’enfant à pied, avant de dire à l’italienne fantassin. De même, on appela sans se gêner enfant perdu le soldat envoyé en éclaireur ou en espion au-devant de l’ennemi.
Il faut reconnaître que l’enfant de troupe, ainsi nommé au XIXe siècle, n’est plus un combattant, mais un orphelin élevé dans une école militaire, témoin et victime, mais non plus acteur des méfaits de la guerre.
Ainsi, ouvertement ou secrètement — car fantassin et infanterie ne font plus penser à l’enfance —, cette histoire souvent indigne a associé sans aucun complexe l’enfance à l’horreur de la guerre. La guerre sert des intérêts prétendus supérieurs ; elle fait souffrir et mourir les civils, sans épargner les enfants, au contraire. Anotre époque, le jeune fantassin de la Renaissance a encore rajeuni : Ahmadou Kourouma, dont je salue la mémoire, car cet écrivain remarquable vient de mourir, a décrit de manière formidable, au sens ancien et fort, le calvaire épique des enfants soldats, dans Allah n’est pas obligé. Enfants soldats, enfants victimes, enfants bourreaux et bourreaux d’enfants, notre époque n’a pas à se vanter. Mais, on vient de le voir, le mal est ancien.
19 décembre 2003
Massif
Quand on dit massif, à quoi pense-t-on ? À un massif de fleurs, par nostalgie du printemps, à un massif montagneux, par envie de vacances neigeuses plus ou moins skiables. Mais on ne peut oublier l’adjectif massif, massive, car on a entendu des milliers de fois parler des armes de destruction massive, autrement dit en masse, en foule, en nombre. Quand ces fameuses armes ne se découvrent pas, on invoque, on l’a entendu récemment dans la bouche du charismatique Tony Blair, qui a une conception assez personnelle de la vérité, l’intention ou la capacité de produire ces fameuses armes. Bientôt, on parlera d’intentions massives, de capacité massive, et cela suffira pour une petite opération militaire préventive. Méfiance massive, tel est le slogan du jour. Bien des maux frappent massivement, mais ce qui est massif peut être parfaitement pacifique : ainsi les départs massifs en vacances, ou une assistance massive à un match.
Ce qu’il y a de remarquable avec les adjectifs, c’est que ce sont des caméléons. On a joué un mauvais tour à ce pauvre massif, qui peut ressembler à populaire, en le mariant avec la terrible destruction. Il en est devenu tout rouge, cet adjectif caméléon. Il est vrai que ce qui est massif, concrètement, n’est pas tellement nombreux qu’épais, lourd, mastoc, ce qui n’est pas admirable.
Pourtant, il existe des choses massives parfaitement agréables : par exemple, l’or ou l’argent.
En revanche, pour ne pas être massives, les situations les plus pénibles restent redoutables ; voyez ces maladies nosocomiales, dont on parle tant, parfois avec une petite difficulté à prononcer le mot, qui vient de nosos, « maladie ».
À vrai dire, disposant de mots comme épidémie, pandémie, on ne parle guère de maladies massives. Mais pourtant, nous vivons dans un monde massif, avec des masses mondialisées : hyperpuissance — au singulier —, multinationales — au pluriel — et certaines puissances militaires sont massives. À propos, voyez la perversité des adjectifs : destruction massive nous est si familier que c’est devenu un fantasme, alors que masse destructrice, qui n’est pas plus rassurant, nous semble technique et bien proche de la « masse critique ». Celle-ci déclenche la réaction en chaîne, style « spirale de la violence », ou encore « tueur en série ». Ce qui paraît le plus massif, aujourd’hui, c’est encore la communication qui vise à impressionner, sinon à terroriser les masses.