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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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22 octobre 2003

École

L’école, tout le monde en convient, représente un enjeu essentiel pour la société, et elle dessine l’avenir. Le mot évoque un certain nombre de transformations humaines nécessaires : l’enseignement, qui parle des signes, l’éducation, de « conduite », tout comme pédagogie, l’instruction, qui « organise » les esprits, la formation et l’apprentissage. L’école est une contrainte pour les écoliers, et même pour les maîtres : elle suppose un minimum de discipline, sous peine de fonctionner de plus en plus mal. Elle ne se borne pas à apprendre, mais a pour mission — mission impossible, peut-on craindre — de transformer les jeunes en citoyens. Elle peut concerner des presque bébés — l’école joliment dite « maternelle » — et de grands surdoués intellectuels : l’École des hautes études en sciences sociales, par exemple, est une « grande école ». Ces écoles, dites normale supérieure, centrale, polytechnique, nationale d’administration ; établissements qui, on le sait, fournissent à la France ses dirigeants.

Cependant, lorsqu’on prononce ces deux syllabes, é-cole, il s’agit surtout de l’enseignement des enfants, et de l’institution qui s’en charge : école publique, républicaine, gratuite, obligatoire et laïque, à côté de l’école libre, parfois confessionnelle.

Pour les intéressés, l’école s’oppose aux vacances et aux loisirs. Et, c’est vrai, on est surpris lorsqu’on apprend que le mot grec skholê, d’où viennent le latin schola et notre école, ne s’appliquait pas d’abord au travail et à ses contraintes, mais au contraire au loisir. On comprend que dans l’Antiquité le travail, celui des esclaves, des paysans, des artisans, était une obligation absolue, ne laissant aucun loisir. Ceux, enfants ou philosophes, qui avaient la chance d’avoir du temps libre, rendaient possible l’« école », le loisir intelligent et formateur. En somme, la première école était par nature buissonnière.

Cette origine n’est pas absurde : elle dit que l’école est un luxe, lié à un niveau de vie acceptable et à une certaine liberté. Elle dit que les sociétés qui ont le « loisir » — ce qui veut dire la « permission », du latin licere — de former leur jeunesse se porteront mieux que les autres. Elle dit que l’école ménage un espace de liberté et même de jeu (ludus, en latin, c’est le jeu et aussi l’école élémentaire) à côté du règne de l’intérêt matériel. Quand l’école se dégrade, c’est la liberté et l’avenir qui trinquent.

23 octobre 2003

Ramadan

Parmi les nombreux mots pris par le français à la langue arabe, certains ont conservé la couleur locale de leur origine, d’autres, comme algèbre, coton ou matelas, s’étant universalisés. Parmi les premiers, ramadan, mot qui désigne le neuvième mois de l’année lunaire des musulmans, et surtout les rites et prescriptions religieuses qui caractérisent ce mois.

La forme du mot rappelle les conditions de son apparition. Sa racine correspond à un verbe qui exprime la chaleur solaire, parce que, à l’époque de l’hégire, le mois coïncidait avec les fortes chaleur de l’été — on peut imaginer ce que c’était alors, en Arabie. Mais avec l’année lunaire, le mois passe successivement par toutes les saisons de l’année.

Reste que, même en un automne frisquet — moins en Irak qu’en France, certes —, le ramadan, cette année, s’annonce chaud. Paul Wolfowitz, faucon notoire, vient de s’en aviser, mais nul ne peut dire si la violence antiaméricaine en Irak est en rapport avec le ramadan, époque symbolique pour la foi islamique.

Le ramadan a deux visages : celui d’une ascèse pendant le jour, mais aussi celui d’un certain défoulement nocturne, après les privations : c’est ce second aspect qui a donné, dans l’argot des troupes françaises d’Algérie, le mot ramdam, qui eut du succès après 1890, puis qui a vieilli. Ce ramdam, « désordre bruyant », n’était pas très respectueux pour la religion islamique. L’irrespect colonial et militaire, sans doute plus bête que méchant, pourrait donner matière à réflexion aux troupes étatsuniennes installées pour la bonne cause démocratique, mais aussi par la force blindée, dans un pays qui ne l’avait pas demandé.

Le sens religieux du ramadan est évident : c’est une privation volontaire, plus rigoureuse que ne l’était le carême chrétien. En faire un signal de violence n’est peut-être pas le meilleur moyen de marquer sa soumission à Dieu, mais c’en est un pour attirer l’attention sur une situation impossible. Libération, occupation, violence, non seulement contre les États-Unis, mais contre les Irakiens et la Croix-Rouge mêmes : nouveau proverbe : « Qui sème le vent… récolte un ramadan violent. »

27 octobre 2003

Une décision supposée, et semble-t-il démentie, celle de supprimer un jour férié, nommément le lundi de Pentecôte, qui deviendrait jour de travail, agite le landerneau médiatique et suscite des commentaires passionnés, un peu disproportionnés, tout de même.

Le jour de la Lune, ce lundi (Lunes Die) est devenu le symbole d’un travail honni, à tel point qu’on dit « ça va comme un lundi », qui ne signifie pas « ah ! quel bonheur de retourner au travail ! ». Mais il y a quelques lundis bénis, celui de Pâques, celui de la Pentecôte, où une tradition religieuse a instauré un dimanche prolongé. D’ailleurs, ce jour de la Lune, lunedi en italien, lunes en espagnol, diluns en occitan, monday (c’est-à-dire moon day) en anglais, s’appelle en portugais segunda feira, « la seconde fête », expression du latin chrétien. Cette expression manifeste l’ancienneté vénérable de ces lundis de fête, autrement dit fériés. Le mot férié est modérément religieux, puisque le latin feriatus signifiait « oisif » et que feriae, « les jours de repos », a donné, non pas fête, mais foire, et, bien sûr, la feria, qui fait vibrer les Nîmois, et ne concerne pas le culte chrétien, mais un rite taurin.

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