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À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité

Электронная книга - «À mots découverts. Chroniques au fil de l'actualité». Краткое содержание книги:

Pendant des années, Alain Rey a enchanté les matins de France Inter avec son mot du jour. Aujourd'hui il nous offre une sélection de ses chroniques écrites entre 2000 et 2005, quatre cents mots qui vont de « Racaille et Voyou » à « Victime », de « Torride » à « Mammouth », de « Tempête » à « Abracadabrantesque »…
Le plus souvent un mot lié à l'actualité sert de prétexte pour une chronique érudite et parfois espiègle. Tout en en rappelant la valeur exacte, les origines du mot choisi, l'étymologiste se livre à l'exercice ou il excelle : rattacher la langue de tous les jours au patrimoine culturel, réduire les contresens, combattre les à-peu-près et les préjugés, pour mieux rendre compte des réalités.
Cette sélection, ou Alain Rey a choisi de garder les mots les plus significatifs en les agrémentant parfois d'un petit commentaire pour les restituer dans l'actualité, est aussi l'occasion de se retourner sur les cinq premières années du XXIe siècle.
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La langue scientifique dispose d’un mot sympathique, mais qui n’est pas devenu courant : c’est minimax. Ne rêvons pas : le revenu minimax garanti n’est pas pour demain.

20 novembre 2003

Alliance

Comment qualifier les relations entre deux nations voisines, telles que le Royaume-Uni et la France, quand, tout en proclamant des principes analogues, elles ont des réflexes, des attitudes, des méthodes différents, sinon par le mot alliance ? L’alliance, vient de dire Michel Barnier, n’est pas l’allégeance.

On en fait souvent le synonyme d’accord ; mais on ne peut oublier que, dans accord, il y a le mot latin qui signifie « cœur », alors que dans allier et alliance, il y a le « lien ». Un accord, ce devrait être spontané ; une alliance assemble et réunit, en dépit des différences et même des discordes.

Quand alliance est dérivé du verbe allier, en ancien français, c’est pour désigner le contrat, le pacte entre des hommes et leur dieu : l’arche d’alliance. Certains pactes politiques de l’Histoire, dans le monde chrétien, se référaient plus ou moins à cette origine biblique. Aujourd’hui, il n’y a plus de « saintes » alliances — pas plus que de saint Empire, encore que… — , mais des alliances politiques et économiques. L’Europe a besoin du Royaume-Uni, mais le Royaume-Uni estime avoir besoin des États-Unis et de l’OTAN, qui n’est pas alliance, mais organisation. Or, la pluralité des alliances menace chacune d’elles. On l’a vu avec la guerre d’Irak, où ceux qu’on a appelés les « coalisés », engagés eux-mêmes dans des alliances différentes, ont du mal à constituer un ensemble, car l’énorme puissance des États-Unis transforme toute alliance avec eux en absorption.

L’avantage de l’alliance, c’est qu’elle peut être fondée sur la raison et non sur des affinités. Or, « plus si affinités », on sait où ça mène… L’expression « Entente cordiale » était si optimiste qu’on a vite pu parler de « mésentente cordiale ». Dès que le sentiment intervient, on est menacé du célèbre syndrome exprimé par Serge Gainsbourg dans cette formule : « je t’aime, moi non plus ». Ainsi, Salvador Dali proclamait : « Picasso est un génie, moi aussi ; Picasso est communiste, moi non plus ! » Dire : « on n’a pas besoin de s’aimer pour s’entendre » est peut-être sage.

Entre l’Angleterre — on dit l’Angleterre en prenant la partie pour le tout, mais c’est bien du Royaume-Uni qu’il s’agit — et la France, la cordialité est moins importante que la confiance, pour établir le lien : alliance, donc, en attendant l’alliage auquel tendent les États de l’Europe. Dans l’alliage, le lien est plus intime, et on ne risque pas de mésalliance.

24 novembre 2003

Syndrome

Le « syndrome d’immunodéficience (ou immunodéficitaire) acquis », connu par son acronyme — un mot fait d’initiales prononcées comme un mot normal —, donc sida, en anglais AIDS, est sans aucun doute l’événement médical le plus grave de notre époque. C’est une épidémie mondiale, une pandémie ; non pas une maladie à proprement parler, mais une panne du système qui nous maintient en vie, un déficit d’immunité. Le sida est donc un syndrome, un ensemble de manifestations qui « courent » ensemble, dit la langue grecque. Drome, « la course », dans hippodrome, c’est bien, mais dans syndrome, c’est terrible. En effet, ce drame physiologique, qui rend l’organisme ouvert à toutes les agressions en abaissant ses défenses, a couru vite, envahissant toute la planète. Phénomène médical, drame humain, avant toutes choses, mais aussi révélateur des inégalités scandaleuses dans notre monde. Grâce à la recherche médicale, des soins chimiques de trois natures — trithérapie — parviennent à maintenir en vie les victimes du syndrome. Mais cette thérapie a eu un effet collatéral et pervers : dans les pays riches, où elle est efficace, on a presque oublié la gravité de la situation médicale. Le sida continue à sévir, à se transmettre, à tuer, plus lentement sans doute, et, dans tous les cas, à faire souffrir.

Et surtout, surtout, dans tous les pays du monde où les moyens thérapeutiques manquent, le sida est cent fois, mille fois plus terrible : le syndrome court encore plus vite. La situation est atroce en Afrique, avec la bénédiction involontaire d’un pape qui voudrait proscrire les préservatifs. Préserver signifie « faire attention ». Faute de préservation, de prévention, et même d’information, tout repose sur les soins, sur les systèmes de santé, qui vont, selon les régions du monde, du convenable au misérable.

Le syndrome peut s’accélérer : il continue à sévir parmi nous, au Nord, mais il massacre le Sud, faisant des morts et des orphelins par millions. Il se répand en Asie et en Europe orientale, et il touche le monde entier. Comment restaurer l’immunité, alors qu’il n’existe aucun moyen de lutter contre le syndrome — ou si peu ? Le monde souffre d’un syndrome de déficit économique chronique. On requiert une trithérapie générale et qui doit s’aider elle-même pour le tiers-monde : quelques milliards, si peu par rapport au budget militaire d’un grand pays.

26 novembre 2003

Hôpital

L’hôpital qui, dans de nombreux pays qui se disent développés, se porte mal, est une institution essentielle pour juger de la qualité d’une société.

L’idée principale que transmet le mot hôpital, c’est celle de soin, de lutte contre la maladie, en deux mots, de médecine et de santé. Mais dans le terme lui-même se manifeste une notion différente : c’est celle d’hôte et d’hospitalité. L’histoire est assez simple : en latin, hospes, c’est l’étranger, celui que l’on reçoit et que l’on aide, et parfois, celui qui menace et que l’on combat. D’un côté, l’hôte, l’hôtel et l’hôpital, de l’autre, hostile et hostilité. Inquiétant, non ? Hospitalis était l’adjectif de hospes, dans « la maison des hôtes », hospitalis domus. Cette maison d’accueil, où l’on recevait au Moyen Âge les personnes sans ressources, s’appelait indifféremment hospice et hôpital. Un troisième mot de l’hospitalité est hostel, qui s’est coupé en deux, selon qu’on paye ou non pour y être reçu : l’hôtel et… l’hosto, terme qu’on emploie pour hôpital sans remarquer que c’est un tout autre mot, avec un t et non pas un p. Compliqué, mais moins que le destin de cet hôpital. Au Moyen Âge, pour recevoir les indigents, les loger et les nourrir — mal, on le devine —, mais pas tellement les soigner, car on en était bien incapable, il y avait l’hospice, l’hôtel — par exemple, l’hostel Dieu — et l’ospital : dès le XIIe siècle, l’ospital de Jérusalem est un hospice religieux. L’hôpital était alors une forme de la charité. Et on dit encore : « c’est l’Hôpital qui se moque de la Charité ».

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