En finir avec Eddy Bellegueule
- Автор: Louis Édouard
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Le Seuil
- ISBN: 9782021117721
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «En finir avec Eddy Bellegueule». Краткое содержание книги:
Mon père pensait que le football m’endurcirait et il m’avait proposé d’en faire, comme lui dans sa jeunesse, comme mes cousins et mes frères. J’avais résisté : à cet âge déjà je voulais faire de la danse ; ma sœur en faisait. Je me rêvais sur une scène, j’imaginais des collants, des paillettes, des foules m’acclamant et moi les saluant, comblé, couvert de sueur – mais sachant la honte que cela représentait je ne l’avais jamais avoué. Un autre garçon dans le village, Maxime, qui faisait de la danse parce que ses parents, sans que personne en saisisse les motivations, l’y obligeaient, essuyait les moqueries des autres. On le surnommait la Danseuse.
Mon père m’avait imploré Au moins c’est gratuit et tu seras avec ton cousin, avec tes copains du village. Essaye. S’il te plaît essaye.
J’avais accepté d’y aller une fois, bien plus par peur des représailles que par volonté de lui faire plaisir.
J’y suis allé et je suis rentré – plus tôt que les autres, car après la séance d’entraînement nous devions nous rendre aux vestiaires pour nous changer. Or je découvris, avec horreur et effroi (et j’aurais pu y penser, tout le monde sait ces choses), que les douches étaient collectives. Je suis rentré et je lui ai dit que je ne pouvais pas continuer Je veux plus en faire, j’aime pas ça le football, c’est pas mon truc. Il a insisté quelque temps, avant de se décourager.
J’étais avec lui, nous nous rendions au café quand il a croisé le président du club de football, qu’on appelait la Pipe. La Pipe lui a demandé avec cet air que prennent les gens lorsqu’ils sont étonnés, un sourcil relevé Mais pourquoi ton fils il vient plus. J’ai vu mon père baisser les yeux et balbutier un mensonge Oh il est un peu malade avec, à ce moment, cette sensation inexplicable qui traverse un enfant confronté à la honte de ses parents en public, comme si le monde perdait en une seconde tous ses fondements et son sens. Il a compris que la Pipe ne l’avait pas cru, il a essayé de se rattraper Et pis tu sais bien, il est un peu spécial Eddy, enfin pas spécial, un peu bizarre, lui ce qu’il aime c’est regarder tranquillement la télé. Il a fini par avouer d’un air désolé, le regard fuyant Enfin bon il aime pas le football je crois bien.
Hors de chez moi, dans le village du Nord d’à peine mille habitants dans lequel j’ai grandi, je crois pouvoir dire que j’étais un petit garçon plutôt apprécié. Et puis, il y avait aussi tout ce qu’on raconte sur une enfance à la campagne, qui m’était agréable : les longues promenades dans les bois, les cabanes que nous y construisions, les feux de cheminée, le lait chaud tout juste rapporté de la ferme, les parties de cache-cache dans les champs de maïs, le silence apaisant des ruelles, la vieille dame qui distribue des bonbons, les pommiers, les pruniers, les poiriers dans tous les jardins, l’explosion de couleurs à l’automne, les feuilles qui couvraient les trottoirs, les pieds pris, embourbés, dans ces montagnes de feuilles ; les marrons qui tombaient à la même période, à l’automne, et les batailles que nous organisions. Les marrons faisaient très mal, je rentrais chez moi couvert de bleus mais je ne m’en plaignais pas, bien au contraire. Ma mère disait J’espère que t’as fait plus de bleus aux autres qu’y t’en ont fait, c’est comme ça qu’on sait qui c’est le gagnant.
Il n’était pas rare que j’entende dire Il est un peu spécial le fils Bellegueule ou que je provoque des sourires moqueurs chez ceux à qui je m’adressais. Mais après tout, étant le bizarre du village, l’efféminé, je suscitais une forme de fascination amusée qui me mettait à l’abri, comme Jordan, mon voisin martiniquais, seul Noir à des kilomètres, à qui l’on disait C’est vrai que j’aime pas les Noirs, tu vois plus que ça maintenant, qui font des problèmes partout, qui font la guerre dans leur pays ou qui viennent ici brûler des voitures, mais toi Jordan, toi t’es bien, t’es pas pareil, on t’aime bien.
Les femmes du village félicitaient ma mère, Il est bien élevé ton fils Eddy, il est pas comme les autres ça se voit tout de suite. Et ma mère en était fière, elle me félicitait en retour.
Au collège
Le collège le plus proche auquel on accédait par le car, à quinze kilomètres du village, était un grand bâtiment fait d’acier et de ces briques pourpres qui évoquent dans l’imaginaire les villes et les paysages ouvriers du Nord aux maisons resserrées, entassées les unes sur les autres (dans l’imaginaire de ceux qui n’y sont pas. De ceux qui n’y vivent pas. Pour les ouvriers du Nord, pour mon père, mon oncle, ma tante, pour eux, elles n’évoquent rien à l’imaginaire. Elles évoquent le dégoût du quotidien, au mieux l’indifférence morose). Ces maisons, ces grands bâtiments rougeâtres, ces usines austères aux cheminées vertigineuses qui crachent continuellement, sans jamais s’arrêter, une fumée compacte, lourde, d’un blanc éclatant. Si le collège et l’usine étaient exactement semblables, c’est que de l’un à l’autre il n’y avait qu’un pas. La plupart des enfants, particulièrement les durs, sortaient du collège pour se rendre directement à l’usine. Ils y retrouvaient les mêmes briques rouges, les mêmes tôles d’acier, les mêmes personnes avec lesquelles ils avaient grandi.
Ma mère m’avait un jour mis devant l’évidence. Je ne comprenais pas et je lui avais demandé à quatre ou cinq ans, avec cette pureté dans les questions que posent les enfants, cette brutalité poussant les adultes à arracher à l’oubli les questions qui, parce qu’elles sont les plus essentielles, paraissent les plus futiles.
Maman, la nuit, elles s’arrêtent quand même, elles dorment les usines ?
Non, l’usine dort pas. Elle dort jamais. C’est pour ça que papa et que ton grand frère partent des fois la nuit à l’usine, pour l’empêcher de s’arrêter.
Et moi alors, je devrai y aller aussi la nuit, à l’usine ?
Oui.
Au collège tout a changé. Je me suis retrouvé entouré de personnes que je ne connaissais pas. Ma différence, cette façon de parler comme une fille, ma façon de me déplacer, mes postures remettaient en cause toutes les valeurs qui les avaient façonnés, eux qui étaient des durs. Un jour dans la cour, Maxime, un autre Maxime, m’avait demandé de courir, là, devant lui et les garçons avec qui il était. Il leur avait dit Vous allez voir comment il court comme une pédale en leur assurant, leur jurant qu’ils allaient rire. Comme j’avais refusé il avait précisé que je n’avais pas le choix, je le payerais si je n’obéissais pas Je t’éclate la gueule si tu le fais pas. J’ai couru devant eux, humilié, avec l’envie de pleurer, cette sensation que mes jambes pesaient des centaines de kilos, que chaque pas était le dernier que je parviendrais à faire tellement elles étaient lourdes, comme les jambes de celui qui court à contre-courant dans une mer agitée. Ils ont ri.
À compter de mon arrivée dans l’établissement j’ai erré tous les jours dans la cour pour tenter de me rapprocher des autres élèves. Personne n’avait envie de me parler : le stigmate était contaminant ; être l’ami du pédé aurait été mal perçu.
J’errais sans laisser transparaître l’errance, marchant d’un pas assuré, donnant toujours l’impression de poursuivre un but précis, de me diriger quelque part, si bien qu’il était impossible pour qui que ce soit de s’apercevoir de la mise à l’écart dont j’étais l’objet.
L’errance ne pouvait pas durer, je le savais. J’avais trouvé refuge dans le couloir qui menait à la bibliothèque, désert, et je m’y suis réfugié de plus en plus souvent, puis quotidiennement, sans exception. Par peur d’être vu là, seul, à attendre la fin de la pause, je prenais toujours le soin de fouiller dans mon cartable quand quelqu’un passait, de faire semblant d’y chercher quelque chose, qu’il puisse croire que j’étais occupé et que ma présence dans cet endroit n’avait pas vocation à durer.