Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
� Rousseau a-t-il donc �crit ce que vous dites l�, monsieur?
� Je le crois, dit l��tranger.
� Ce n�est point dans le Contrat social?
� Non, c�est dans une publication nouvelle, qu�on appelle les R�veries du promeneur solitaire.
� Monsieur, dit Gilbert, je crois que nous nous rencontrerons sur un point.
� Sur lequel?
� C�est que tous deux nous aimons et admirons Rousseau.
� Parlez pour vous, jeune homme, vous �tes dans l��ge des illusions.
� On peut se tromper sur les choses, mais non sur les hommes.
� H�las! vous le verrez plus tard, c�est sur les hommes surtout qu�on se trompe. Rousseau est peut-�tre un peu plus juste que les autres hommes; mais, croyez-moi, il a ses d�fauts, et de fort grands.
Gilbert secoua la t�te d�un air qui marquait peu de conviction; mais, malgr� cette incivile d�monstration, l��tranger continua de le traiter avec la m�me faveur.
� Revenons � notre point de d�part, fit l��tranger. Je disais que vous aviez quitt� votre ma�tre � Versailles.
� Et moi, dit Gilbert un peu radouci, moi qui vous ai r�pondu que je n�avais point de ma�tre, j�aurais pu ajouter qu�il ne tenait qu�� moi d�en avoir un fort illustre, et que je venais de refuser une condition que beaucoup d�autres eussent envi�e.
� Une condition?
� Oui, il s�agissait de servir � l�amusement de grands seigneurs d�s�uvr�s; mais j�ai pens� qu��tant jeune, pouvant �tudier et faire mon chemin, je ne devais pas perdre ce temps pr�cieux de la jeunesse et compromettre en ma personne la dignit� de l�homme.
� C�est bien, dit gravement l��tranger; mais, pour faire votre chemin, avez vous un plan arr�t�?
� Monsieur, j�ai l�ambition d��tre m�decin.
� Belle et noble carri�re, dans laquelle on peut choisir entre la vraie science, modeste et martyre, et le charlatanisme effront�, dor�, ob�se. Si vous aimez la v�rit�, jeune homme, devenez m�decin; si vous aimez l��clat, faites-vous m�decin.
� Mais il faut beaucoup d�argent pour �tudier, n�est-ce pas, monsieur?
� Il en faut certainement; mais beaucoup, c�est trop dire.
� Le fait est, reprit Gilbert, que Jean-Jacques Rousseau, qui sait tout, a �tudi� pour rien.
� Pour rien!� Oh! jeune homme, dit le vieillard avec un triste sourire, vous appelez rien ce que Dieu a donn� de plus pr�cieux aux hommes: la candeur, la sant�, le sommeil; voil� ce qu�a co�t� au philosophe genevois le peu qu�il est parvenu � apprendre.
� Le peu! fit Gilbert presque indign�.
� Sans doute; interrogez sur lui, et �coutez ce que l�on vous en dira.
� D�abord, c�est un grand musicien.
� Oh! parce que le roi Louis XV a chant� avec passion: �J�ai perdu mon serviteur�, cela ne veut pas dire que le Devin de village soit un bon op�ra.
� C�est un grand botaniste. Voyez ses lettres, dont je n�ai jamais pu me procurer que quelques pages d�pareill�es; vous devez conna�tre cela, vous qui cueillez les plantes dans les bois.
� Oh! l�on se croit botaniste et souvent l�on n�est�
� Achevez.
� On n�est qu�herboriste� et encore�
� Et qu��tes-vous?� Herboriste ou botaniste?
� Oh! herboriste bien humble et bien ignorant, en face de ces merveilles de Dieu qu�on appelle les plantes et les fleurs.
� Il sait le latin?
� Fort mal.
� Cependant, j�ai lu dans une gazette qu�il avait traduit un auteur ancien nomm� Tacite.
� Parce que dans son orgueil � h�las! tout homme est orgueilleux par moments � parce que dans son orgueil il a voulu tout entreprendre; mais il le dit lui-m�me dans l�avertissement de son premier livre, du seul qu�il ait traduit, il entend assez mal le latin, et Tacite, qui est un rude jouteur, l�a bient�t eu lass�. Non, non, bon jeune homme, en d�pit de votre admiration, il n�y a point d�homme universel, et presque toujours, croyez-moi, on perd en profondeur ce que l�on gagne en superficie. Il n�y a si petite rivi�re qui ne d�borde sous un orage et qui n�ait l�air d�un lac. Mais essayez de lui faire porter bateau, et vous aurez bient�t touch� le fond.
� Et, � votre avis, Rousseau est un de ces hommes superficiels?
� Oui; peut-�tre pr�sente-t-il une superficie un peu plus �tendue que celle des autres hommes, dit l��tranger, voil� tout.
� Bien des hommes seraient heureux, � mon avis, d�arriver � une superficie semblable.
� Parlez-vous pour moi? demanda l��tranger avec une bonhomie qui d�sarma � l�instant m�me Gilbert.
� Ah! Dieu m�en garde! s��cria ce dernier; il m�est trop doux de causer avec vous pour que je cherche � vous d�sobliger.
� Et en quoi ma conversation vous est-elle agr�able? car je ne crois pas que vous veuillez me flatter pour un morceau de pain et quelques cerises?
� Vous avez raison. Je ne flatterais pas pour l�empire du monde; mais �coutez, vous �tes le premier qui m�ait parl� sans morgue, avec bont�, comme on parle � un jeune homme et non comme on parle � un enfant. Quoique nous ayons �t� en d�saccord sur Rousseau, il y a derri�re la mansu�tude de votre esprit quelque chose d��lev� qui attire le mien. Il me semble, quand je cause avec vous, que je suis dans un riche salon dont les volets sont ferm�s, et dont, malgr� l�obscurit�, je devine la richesse. Il ne tiendrait qu�� vous de laisser glisser dans votre conversation un rayon de lumi�re, et alors je serais �bloui.
� Mais vous-m�me, vous parlez avec une certaine recherche qui pourrait faire croire � une meilleure �ducation que celle que vous avouez?
� C�est la premi�re fois, monsieur, et je m��tonne moi-m�me des termes dans lesquels je parle; il y en a dont je connaissais � peine la signification, et dont je me sers pour les avoir entendu dire une fois. Je les avais rencontr�s dans les livres que j�avais lus, mais je ne les avais pas compris.
� Vous avez beaucoup lu?
� Trop; mais je relirai.
Le vieillard regarda Gilbert avec �tonnement.
� Oui, j�ai lu tout ce qui m�est tomb� sous la main, ou plut�t, bons et mauvais livres, j�ai tout d�vor�. Oh! si j�avais eu quelqu�un pour me guider dans mes lectures, pour me dire ce que je devais oublier et ce dont je devais me souvenir!� Mais pardon, monsieur, j�oublie que, si votre conversation m�est pr�cieuse, il ne doit pas en �tre ainsi de la mienne: vous herborisiez, et je vous g�ne, peut-�tre?
Gilbert fit un mouvement pour se retirer, mais avec le vif d�sir d��tre retenu. Le vieillard, dont les petits yeux gris �taient fix�s sur lui, semblait lire jusqu�au fond de son c�ur.
� Non pas, lui dit-il, ma bo�te est presque pleine, et je n�ai plus besoin que de quelques mousses; on m�a dit qu�il poussait de beaux capillaires dans ce canton.
� Attendez, attendez, dit Gilbert, je crois avoir vu ce que vous cherchez, tout � l�heure, sur une roche.
� Loin d�ici?
� Non, l�, � cinquante pas � peine.
� Mais comment savez-vous que les plantes que vous avez vues sont des capillaires?
� Je suis n� dans les bois, monsieur; puis, la fille de celui chez qui j�ai �t� �lev� s�occupait aussi de botanique; elle avait un herbier, et au-dessous de chaque plante le nom de cette plante �tait �crit de sa main. J�ai souvent regard� ces plantes et cette �criture, et il me semble avoir vu des mousses que je ne connaissais, moi, que sous le nom de mousses de roche, d�sign�es sous celui de capillaires.
� Et vous vous sentez du go�t pour la botanique?
� Ah! monsieur, quand j�entendais dire par Nicole � Nicole �tait la femme de chambre de mademoiselle Andr�e � quand j�entendais dire que sa ma�tresse cherchait inutilement quelques plantes dans les environs de Taverney, je demandais � Nicole de t�cher de savoir la forme de cette plante. Alors souvent, sans savoir que c��tait moi qui avais fait cette demande, mademoiselle Andr�e la dessinait en quatre coups de crayon. Nicole aussit�t prenait le dessin et me le donnait. Alors je courais par les champs, par les pr�s et par les bois jusqu�� ce que j�eusse trouv� la plante en question. Puis, quand je l�avais trouv�e, je l�enlevais avec une b�che, et la nuit je la transplantais au milieu de la pelouse; de sorte qu�un beau matin, en se promenant, mademoiselle Andr�e jetait un cri de joie, en disant: �Ah! mon Dieu! comme c�est �trange, cette plante que j�ai cherch�e partout, la voil�.�