Chapitre 42. Le vieillard
Gilbert n�avait pas voulu prendre les routes de peur d��tre poursuivi; il avait gagn�, de bois en bois, une esp�ce de for�t dans laquelle il s�arr�ta enfin. Il avait d� faire une lieue et demie � peu pr�s en trois quarts d�heure.
Le fugitif regarda tout autour de lui: il �tait bien seul. Cette solitude le rassura. Il essaya de se rapprocher de la route qui devait, d�apr�s son calcul, conduire � Paris.
Mais des chevaux qu�il aper�ut sortant du village de Roquencourt, men�s par des livr�es orange, l�effray�rent tellement, qu�il fut gu�ri de la tentation d�affronter les grandes routes et se rejeta dans les bois.
� Demeurons � l�ombre de ces ch�taigniers, se dit Gilbert; si l�on me cherche quelque part, ce sera sur le grand chemin. Ce soir, d�arbre en arbre, de carrefour en carrefour, je me faufilerai vers Paris. On dit que Paris est grand; je suis petit, on m�y perdra.
L�id�e lui parut d�autant meilleure que le temps �tait beau, le bois ombreux, le sol moussu. Les rayons d�un soleil �pre et intermittent qui commen�ait � dispara�tre derri�re les coteaux de Marly avaient s�ch� les herbes et tir� de la terre ces doux parfums printaniers qui participent � la fois de la fleur et de la plante.
On en �tait arriv� � cette heure de la journ�e o� le silence tombe plus doux et plus profond du ciel qui commence � s�assombrir, � cette heure o� les fleurs en se refermant cachent l�insecte endormi dans leur calice. Les mouches dor�es et bourdonnantes regagnent le creux des ch�nes qui leur sert d�asile, les oiseaux passent muets dans le feuillage o� l�on n�entend que le fr�lement rapide de leurs ailes, et le seul chant qui retentisse encore est le sifflement accentu� du merle, et le timide ramage du rouge-gorge.
Les bois �taient familiers � Gilbert; il en connaissait les bruits et les silences. Aussi, sans r�fl�chir plus longtemps, sans se laisser aller � des craintes pu�riles, se jeta-t-il sur les bruy�res parsem�es �� et l� des feuilles de l�hiver.
Bien plus, au lieu d��tre inquiet, Gilbert ressentait une joie immense. Il aspirait � longs flots l�air libre et pur; il sentait que, cette fois encore, il avait triomph�, en homme sto�que, de tous les pi�ges tendus aux faiblesses humaines. Que lui importait-il de n�avoir ni pain, ni argent, ni asile? N�avait-il pas sa ch�re libert�? Ne disposait-il pas de lui pleinement et enti�rement?
Il s��tendit donc au pied d�un ch�taignier gigantesque qui lui faisait un lit moelleux entre les bras de deux grosses racines moussues, et, tout en regardant le ciel qui lui souriait, il s�endormit.
Le chant des oiseaux le r�veilla; il �tait jour � peine. En se soulevant sur son coude bris� par le contact du bois dur, Gilbert vit le cr�puscule bleu�tre estomper la triple issue d�un carrefour, tandis que �� et l�, par les sentiers humides de ros�e, passaient, l�oreille pench�e, des lapins rapides, tandis que le daim curieux, qui pi�tinait sur ses fuseaux d�acier, s�arr�tait au milieu d�une all�e pour regarder cet objet inconnu, couch� sous un arbre, et qui lui conseillait de fuir au plus vite.
Une fois debout, Gilbert sentit qu�il avait faim; il n�avait pas voulu, on se le rappelle, d�ner la veille avec Zamore, de sorte que, depuis son d�jeuner dans les mansardes de Versailles, il n�avait rien pris. En se retrouvant sous les arceaux d�une for�t, lui, l�intr�pide arpenteur des grands bois de la Lorraine et de la Champagne, il se crut encore sous les massifs de Taverney ou dans les taillis de Pierrefitte, r�veill� par l�aurore apr�s un aff�t nocturne entrepris pour Andr�e.
Mais alors, il trouvait toujours pr�s de lui quelque perdreau surpris au rappel, quelque faisan tu� au branch�, tandis que, cette fois, il ne voyait � sa port�e que son chapeau, d�j� fort maltrait� par la route et achev� par l�humidit� du matin.
Ce n��tait donc pas un r�ve qu�il avait fait, comme il l�avait cru d�abord en se r�veillant. Versailles et Luciennes �taient une r�alit�, depuis son entr�e triomphale dans l�une jusqu�� sa sortie effarouch�e de l�autre.
Puis, ce qui le ramena tout � fait � la r�alit�, ce fut une faim de plus en plus croissante, et, par cons�quent, de plus en plus aigu�.
Machinalement alors il chercha autour de lui ces m�res savoureuses, ces prunelles sauvages, ces croquantes racines de ses for�ts, dont le go�t, pour �tre plus �pre que celui de la rave, n�en est pas moins agr�able aux b�cherons, qui vont le matin chercher, leurs outils sur l��paule, le canton du d�frichement.
Mais outre que ce n��tait point la saison encore, Gilbert ne reconnut autour de lui que des fr�nes, des ormes, des ch�taigniers, et ces �ternelles gland�es qui se plaisent dans les sables.
� Allons, allons, se dit Gilbert � lui-m�me, j�irai droit � Paris. Je puis en �tre encore � trois ou quatre lieues, � cinq tout au plus, c�est une route de deux heures. Qu�importe que l�on souffre deux heures de plus quand on est s�r de ne plus souffrir apr�s! � Paris tout le monde a du pain, et en voyant un jeune homme honn�te et laborieux, le premier artisan que je rencontrerai ne me refusera point du pain pour du travail.
En un jour, � Paris, on trouvera le repas du lendemain; que me faut-il de plus? Rien, pourvu que chaque lendemain me grandisse, m��l�ve et me rapproche� du but que je veux atteindre.
Gilbert doubla le pas; il voulait regagner la grand-route, mais il avait perdu tout moyen de s�orienter. � Taverney et dans tous les bois environnants, il connaissait l�orient et l�occident; chaque rayon de soleil lui �tait un indice d�heure et de chemin. La nuit, chaque �toile, tout inconnue qu�elle lui �tait sous son nom de V�nus, de Saturne ou de Lucifer, lui �tait un guide. Mais dans ce monde nouveau, il ne connaissait pas plus les choses que les hommes, et il fallait trouver, au milieu des uns et des autres, son chemin en t�tonnant au hasard.
� Heureusement, se dit Gilbert, j�ai vu des poteaux o� les routes sont indiqu�es.
Et il s�avan�a jusqu�au carrefour, o� il avait vu ces poteaux indicateurs.
Il y en avait trois en effet: l�un conduisait au Marais-Jaune, l�autre au Champ de l�Alouette, le troisi�me au Trou-Sal�.
Gilbert �tait un peu moins avanc� qu�auparavant; il courut trois heures sans pouvoir sortir du bois, renvoy� du Rond du Roi au carrefour des Princes.
La sueur ruisselait de son front, vingt fois il avait mis bas son habit et sa veste pour escalader quelque ch�taignier colossal; mais, arriv� � sa cime, il n�avait vu que Versailles, tant�t � sa droite, tant�t � sa gauche; Versailles vers lequel il semblait qu�une fatalit� le ramen�t constamment.
� demi fou de rage, n�osant s�engager sur la grand-route dans la conviction que Luciennes tout entier courait apr�s lui, Gilbert, gardant toujours le centre des bois, finit par d�passer Viroflay, puis Chaville, puis S�vres.
Cinq heures et demie sonnaient au ch�teau de Meudon quand il arriva au couvent des Capucins, situ� entre la manufacture et Bellevue; de l�, montant sur une croix et au risque de la briser et de se faire rouer, comme Sirven, par arr�t du Parlement, il aper�ut la Seine, le bourg et la fum�e des premi�res maisons.
Mais � c�t� de la Seine, au milieu du bourg, devant le seuil de ces maisons, passait la grande route de Versailles, dont il avait tant d�int�r�t � s��carter.