Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
Gilbert, un instant, n�eut plus ni fatigue ni faim. Il voyait au reste � l�horizon un grand amas de maisons perdues dans la vapeur matinale; il jugea que c��tait Paris, prit sa course de ce c�t�-l�, et ne s�arr�ta que lorsqu�il sentit l�haleine pr�s de lui manquer.
Il se trouvait au milieu du bois de Meudon, entre Fleury et le Plessis-Piquet.
� Allons, allons, dit-il en regardant autour de lui, pas de mauvaise honte. Je ne puis manquer de rencontrer quelque ouvrier matinal, de ceux qui s�en vont � leur travail un gros morceau de pain sous le bras. Je lui dirai: �Tous les hommes sont fr�res et, par cons�quent, doivent s�entraider. Vous avez l� plus de pain qu�il ne vous en faut, non seulement pour votre d�jeuner, mais m�me pour tout le jour, tandis que, moi, je meurs de faim.� Et alors, il me tendra la moiti� de son pain.
La faim rendait Gilbert encore plus philosophe, et il continuait ses r�flexions mentales.
� En effet, disait-il, tout n�est-il pas commun aux hommes sur la terre? Dieu, cette source �ternelle de toutes choses, a-t-il donn� � celui-ci ou � celui-l� l�air qui f�conde le sol, ou le sol qui f�conde les fruits? Non; seulement, plusieurs ont usurp�; mais aux yeux du Seigneur comme aux yeux du philosophe, personne ne poss�de; celui qui a, n�est que celui � qui Dieu a pr�t�.
Et Gilbert ne faisait que r�sumer avec une intelligence naturelle ces id�es vagues et ind�cises � cette �poque, et que les hommes sentaient flotter dans l�air et passer au-dessus de leur t�te, comme ces nuages pouss�s vers un seul point et qui, en s�amoncelant, finissent par former une temp�te.
� Quelques-uns, reprenait Gilbert tout en suivant sa route, quelques-uns retiennent de force ce qui appartient � tous. Eh bien! � ceux-l� on peut arracher de force ce qu�ils n�ont que le droit de partager. Si mon fr�re qui a trop de pain pour lui me refuse une portion de son pain, eh bien! je� la prendrai de force, imitant en cela la loi animale, source de tout bon sens et de toute �quit�, puisqu�elle d�rive de tout besoin naturel. � moins cependant que mon fr�re ne me dise: �Cette part que tu r�clames est celle de ma femme et de mes enfants�; ou bien: �Je suis le plus fort et je mangerai ce pain malgr� toi.�
Gilbert �tait dans ces dispositions de loup � jeun, quand il arriva au milieu d�une clairi�re dont le centre �tait occup� par une mare aux eaux rousses, bord�es de roseaux et de nymph�as.
Sur la pente herbeuse qui descendait jusqu�� l�eau ray�e en tous sens par des insectes aux longues pattes, brillaient, comme un semis de turquoises, de nombreuses touffes de myosotis.
Le fond de ce tableau, c�est-�-dire l�anneau de la circonf�rence, �tait form� d�une haie de gros trembles; des aunes remplissaient de leur branchage touffu les intervalles que la nature avait mis entre les troncs argent�s de leurs dominateurs.
Six all�es donnaient entr�e dans cette esp�ce de carrefour; deux semblaient monter jusqu�au soleil, qui dorait la cime des arbres lointains, tandis que les quatre autres, divergentes comme les rayons d�une �toile, s�enfon�aient dans les profondeurs bleu�tres de la for�t.
Cette esp�ce de salle de verdure semblait plus fra�che et plus fleurie qu�aucune autre place du bois.
Gilbert y �tait entr� par une des all�es sombres.
Le premier objet qu�il aper�ut lorsque, apr�s avoir embrass� d�un coup d��il l�horizon lointain que nous venons de d�crire, il ramena son regard autour de lui, fut, dans la p�nombre d�un foss� profond, le tronc d�un arbre renvers� sur lequel �tait assis un homme � perruque grise, d�une physionomie douce et fine, v�tu d�un habit de gros drap brun, de culottes pareilles, d�un gilet de piqu� gris � c�tes; ses bas de coton gris enfermaient une jambe assez bien faite et nerveuse; ses souliers � boucles, poudreux encore par places, avaient cependant �t� lav�s au bout de la pointe par la ros�e du matin.
Pr�s de cet homme, sur l�arbre renvers�, �tait une bo�te peinte en vert, toute grande ouverte et bourr�e de plantes r�cemment cueillies. Il tenait entre ses jambes une canne de houx, dont la pomme arrondie reluisait dans l�ombre et qui se terminait par une petite b�che de deux pouces de large sur trois de long.
Gilbert embrassa d�un coup d��il les diff�rents d�tails que nous venons d�exposer; mais ce qu�il aper�ut tout d�abord, ce fut un morceau de pain dont le vieillard cassait les bribes pour les manger, en partageant fraternellement avec les pinsons et les verdiers qui lorgnaient de loin la proie convoit�e, s�abattant sur elle aussit�t qu�elle leur �tait livr�e et s�envolant � tire-d�aile au fond de leur massif avec des p�piements joyeux.
Puis, de temps en temps, le vieillard, qui les suivait de son �il doux et vif � la fois, plongeait sa main dans un mouchoir � carreaux de couleur, en tirait une cerise, et la savourait entre deux bouch�es de pain.
� Bon! voici mon affaire, dit Gilbert en �cartant les branches et en faisant quatre pas vers le solitaire, qui sortit enfin de sa r�verie.
Mais il ne fut pas au tiers du chemin, que, voyant l�air doux et calme de cet homme, il s�arr�ta et �ta son chapeau.
Le vieillard, de son c�t�, s�apercevant qu�il n��tait plus seul, jeta un regard rapide sur son costume et sur sa l�vite.
Il boutonna l�un et ferma l�autre.
Chapitre 43. Le botaniste
Gilbert prit sa r�solution et s�approcha tout � fait. Mais il ouvrit d�abord la bouche et la referma sans avoir prof�r� une parole. Sa r�solution chancelait; il lui sembla qu�il demandait une aum�ne, et non qu�il r�clamait un droit.
Le vieillard remarqua cette timidit�; elle parut le mettre � son aise lui m�me.
� Vous voulez me parler, mon ami? dit-il en souriant et en posant son pain sur l�arbre.
� Oui, monsieur, r�pondit Gilbert.
� Que d�sirez-vous?
� Monsieur, je vois que vous jetez votre pain aux oiseaux, comme s�il n��tait pas dit que Dieu les nourrit.
� Il les nourrit sans doute, jeune homme, r�pondit l��tranger; mais la main des hommes est un des moyens qu�il emploie pour parvenir � ce but. Si c�est un reproche que vous m�adressez, vous avez tort, car jamais, dans un bois d�sert ou dans une rue peupl�e, le pain que l�on jette n�est perdu. L�, les oiseaux l�emportent; ici, les pauvres le ramassent.
� Eh bien! monsieur, dit Gilbert singuli�rement �mu de la voix p�n�trante et douce du vieillard, bien que nous soyons ici dans un bois, je connais un homme qui disputerait votre pain aux petits oiseaux.
� Serait-ce vous, mon ami? s��cria le vieillard, et par hasard auriez-vous faim?
� Grand-faim, monsieur, je vous le jure, et si vous le permettez�
Le vieillard saisit aussit�t le pain avec une compassion empress�e. Puis, r�fl�chissant tout � coup, il regarda Gilbert de son �il � la fois si vif et si profond.
Gilbert, en effet, ne ressemblait pas tellement � un affam� que la r�flexion ne f�t permise; son habit �tait propre et cependant en quelques endroits macul� par le contact de la terre. Son linge �tait blanc, car � Versailles, la veille, il avait tir� une chemise de son paquet, et cependant cette chemise �tait frip�e par l�humidit�; il �tait donc visible que Gilbert avait pass� la nuit dans le bois.
Il avait surtout, et avec tout cela, ces mains blanches et effil�es qui d�notent l�homme des vagues r�veries plut�t que l�homme des travaux mat�riels.
Gilbert ne manquait point de tact, il comprit la d�fiance et l�h�sitation de l��tranger � son �gard, et se h�ta d�aller au-devant des conjectures qu�il comprenait ne devoir point lui �tre favorables.
� On a faim, monsieur, toutes les fois que l�on n�a point mang� depuis douze heures, dit-il, et il y en a maintenant vingt-quatre que je n�ai rien pris.
La v�rit� des paroles du jeune homme se trahissait par l��motion de sa physionomie, par le tremblement de sa voix, par la p�leur de son visage.
Le vieillard cessa donc d�h�siter ou plut�t de craindre. Il tendit � la fois son pain et le mouchoir d�o� il tirait ses cerises.
� Merci, monsieur, dit Gilbert en repoussant doucement le mouchoir, merci, rien que du pain, c�est assez.