Joseph Balsamo. Tome II
- Автор: Дюма Александр
- Серия: Les Mémoires d’un médecin #2
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Joseph Balsamo. Tome II». Краткое содержание книги:
Et il rompit en deux le morceau, dont il prit la moiti� et rendit l�autre; puis il s�assit sur l�herbe � trois pas du vieillard, qui le regardait avec un �tonnement croissant.
Le repas dura peu de temps. Il y avait peu de pain, et Gilbert avait grand app�tit. Le vieillard ne le troubla par aucune parole; il continua son muet examen, mais furtivement, et en donnant, en apparence du moins, la plus grande attention aux plantes et aux fleurs de sa boite, qui, se redressant comme pour respirer, relevaient leur t�te odorante au niveau du couvercle de fer-blanc.
Cependant, voyant Gilbert s�approcher de la mare, il s��cria vivement:
� Ne buvez pas de cette eau, jeune homme; elle est infect�e par le d�tritus des plantes mortes l�an dernier, et par les �ufs de grenouille qui nagent � sa superficie. Prenez plut�t quelques cerises, elles vous rafra�chiront aussi bien que de l�eau. Prenez, je vous y invite, car vous n��tes point, je le vois, un convive importun.
� C�est vrai, monsieur, l�importunit� est tout l�oppos� de ma nature, et je ne crains rien tant que d��tre importun. Je viens de le prouver tout � l�heure encore � Versailles.
� Ah! vous venez de Versailles? dit l��tranger en regardant Gilbert.
� Oui, monsieur, r�pondit le jeune homme.
� C�est une ville riche; il faut �tre bien pauvre ou bien fier pour y mourir de faim.
� Je suis l�un et l�autre, monsieur.
� Vous avez eu querelle avec votre ma�tre? demanda timidement l��tranger, qui poursuivait Gilbert de son regard interrogateur, tout en rangeant ses plantes dans sa bo�te.
� Je n�ai pas de ma�tre, monsieur.
� Mon ami, dit l��tranger en se couvrant la t�te, voici une r�ponse trop ambitieuse.
� Elle est exacte cependant.
� Non, jeune homme, car chacun a son ma�tre ici-bas, et ce n�est pas entendre justement la fiert� que de dire: �Je n�ai pas de ma�tre.�
� Comment?
� Eh! mon Dieu, oui! vieux ou jeunes, tous tant que nous sommes, nous subissons la loi d�un pouvoir dominateur. Les uns sont r�gis par les hommes, les autres par les principes, et les ma�tres les plus s�v�res ne sont pas toujours ceux qui ordonnent ou frappent avec la voix ou la main humaine.
� Soit, dit Gilbert; alors je suis r�gi par des principes, j�avoue cela. Les principes sont les seuls ma�tres qu�un esprit pensant puisse avouer sans honte.
� Et quels sont vos principes? Voyons! Vous me paraissez bien jeune, mon ami, pour avoir des principes arr�t�s?
� Monsieur, je sais que les hommes sont fr�res, que chaque homme contracte, en naissant, une somme d�obligations relatives envers ses fr�res. Je sais que Dieu a mis en moi une valeur quelconque, si minime qu�elle soit, et que, comme je reconnais la valeur des autres, j�ai le droit d�exiger des autres qu�ils reconnaissent la mienne, si toutefois je ne l�exag�re point. Tant que je ne fais rien d�injuste et de d�shonorant, j�ai donc droit � une portion d�estime, ne f�t-ce que par ma qualit� d�homme.
� Ah! ah! fit l��tranger, vous avez �tudi�?
� Non, monsieur, malheureusement; seulement, j�ai lu le Discours sur l�in�galit� des conditions et le Contrat social. De ces deux livres viennent toutes les choses que je sais, et peut-�tre tous les r�ves que je fais.
� ces mots du jeune homme, un feu �clatant brilla dans les yeux de l��tranger. Il fit un mouvement qui faillit briser un x�ranth�me aux brillantes folioles, rebelle � se ranger sous les parois concaves de sa boite.
� Et tels sont les principes que vous professez?
� Ce ne sont peut-�tre pas les v�tres, r�pondit le jeune homme; mais ce sont ceux de Jean-Jacques Rousseau.
� Seulement, fit l��tranger avec une d�fiance trop prononc�e pour qu�elle ne f�t pas humiliante � l�amour-propre de Gilbert, seulement, les avez-vous bien compris?
� Mais, dit Gilbert, je comprends le fran�ais, je crois; surtout quand il est pur et po�tique�
� Vous voyez bien que non, dit en souriant le vieillard; car, si ce que je vous demande en ce moment n�est pas pr�cis�ment po�tique, c�est clair, au moins. Je voulais vous demander si vos �tudes philosophiques vous avaient mis � port�e de saisir le fond de cette �conomie du syst�me de�
L��tranger s�arr�ta presque rougissant.
� De Rousseau, continua le jeune homme. Oh! monsieur, je n�ai pas fait ma philosophie dans un coll�ge, mais j�ai un instinct qui m�a r�v�l�, parmi tous les livres que j�ai lus, l�excellence et l�utilit� du Contrat social.
� Aride mati�re pour un jeune homme, monsieur; s�che contemplation pour des r�veries de vingt ans; fleur am�re et peu odorante pour une imagination de printemps, dit le vieil �tranger avec une douceur triste.
� Le malheur m�rit l�homme avant la saison, monsieur, dit Gilbert, et quant � la r�verie, si on la laisse aller � sa pente naturelle, bien souvent elle conduit au mal.
L��tranger ouvrit ses yeux � demi ferm�s par un recueillement qui lui �tait habituel dans ses moments de calme, et qui donnait un certain charme � sa physionomie.
� � qui faites-vous allusion? demanda-t-il en rougissant.
� � personne, monsieur, dit Gilbert.
� Si fait�
� Non, je vous assure.
� Vous me paraissez avoir �tudi� le philosophe de Gen�ve. Faites-vous allusion � sa vie?
� Je ne le connais pas, r�pondit candidement Gilbert.
� Vous ne le connaissez pas? L��tranger poussa un soupir. Allez, jeune homme, c�est une malheureuse cr�ature.
� Impossible! Jean-Jacques Rousseau malheureux! Mais il n�y aurait donc plus de justice, ni ici-bas, ni l�-haut. Malheureux! l�homme qui a consacr� sa vie au bonheur de l�homme!
� Allons, allons! je vois qu�en effet vous ne le connaissez pas; mais parlons de vous, mon ami, s�il vous pla�t.
� J�aimerais mieux continuer de m��clairer sur le sujet qui nous occupe; car, de moi qui ne suis rien, monsieur, que voulez-vous que je vous dise?
� Et puis vous ne me connaissez point, et vous craignez d��tre confiant avec un �tranger.
� Oh! monsieur, que puis-je craindre de qui que ce soit au monde, et qui peut me faire plus malheureux que je ne suis? Rappelez-vous de quelle fa�on je me suis pr�sent� � vos yeux, seul, pauvre et affam�.
� O� alliez-vous?
� J�allais � Paris� Vous �tes parisien, monsieur?
� Oui� c�est-�-dire non.
� Ah! lequel des deux? demanda Gilbert en souriant.
� J�aime peu � mentir, et je m�aper�ois � chaque instant qu�il faut r�fl�chir avant que de parler. Je suis parisien, si l�on entend par parisien l�homme qui habite Paris depuis longtemps et qui vit de la vie parisienne; mais je ne suis pas n� dans cette ville. Pourquoi cette question?
� Elle se rattachait dans mon esprit � la conversation que nous venions d�avoir. Je voulais dire que, si vous habitez Paris, vous avez d� voir M. Rousseau, dont nous parlions tout � l�heure.
� Je l�ai vu quelquefois, en effet.
� On le regarde quand il passe, n�est-ce pas? on l�admire, on se le montre du doigt comme le bienfaiteur de l�humanit�?
� Non; les enfants le suivent et, excit�s par leurs parents, lui jettent des pierres.
� Ah! mon Dieu! fit Gilbert avec une douloureuse stup�faction; tout au moins est-il riche?
� Il se demande parfois, comme vous vous le demandiez ce matin: �O� d�jeunerai-je?�
� Mais, tout pauvre qu�il est, il est consid�r�, puissant, respect�?
� Il ne sait pas, chaque soir, lorsqu�il s�endort, s�il ne se r�veillera point le lendemain � la Bastille.
� Oh! comme il doit ha�r les hommes!
� Il ne les aime ni ne les hait; il en est d�go�t�, voil� tout.
� Ne point ha�r les gens qui nous maltraitent! s��cria Gilbert, je ne comprends point cela.
� Rousseau a toujours �t� libre, monsieur; Rousseau a toujours �t� assez fort pour ne s�appuyer que sur lui seul, et c�est la force et la libert� qui font les hommes doux et bons; seuls l�esclavage et la faiblesse font les m�chants.
� Voil� pourquoi j�ai voulu demeurer libre, dit fi�rement Gilbert; je devinais ce que vous venez de m�expliquer.
� On est libre m�me en prison, mon ami, dit l��tranger; demain Rousseau serait � la Bastille, ce qui lui arrivera un jour ou l�autre, qu�il �crirait ou penserait tout aussi librement que dans les montagnes de la Suisse. Je n�ai jamais cru, quant � moi, que la libert� de l�homme consist�t � faire ce qu�il veut, mais bien � ce qu�aucune puissance humaine ne lui f�t faire ce qu�il ne veut pas.