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Электронная книга - «Les yeux jaunes des crocodiles». Краткое содержание книги:

Deux soeurs. La quarantaine. Iris, belle, très belle, riche, élégante, parisienne. Autrefois étudiante brillante, elle s'est mariée, et sa vie se résume en un tourbillon vain. Iris s'ennuie, rêve de devenir une autre. Joséphine est une littéraire, historienne spécialisée dans l'étude du XIIe siècle. Beaucoup moins belle, beaucoup moins à l'aise dans la vie. Mariée, elle a deux filles, vit en banlieue et se bat pour tenir debout. Un jour, à un dîner, Iris prétend qu'elle écrit. Entraînée par son mensonge, elle persuade sa soeur d'écrire un livre qu'elle signera, elle. Abandonnée par son mari, acculée par les dettes, Joséphine se soumet. Elle est habituée : depuis qu'elles sont enfants, Iris la magnifique la domine. Le destin de chaque soeur va basculer.
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Il suivait ses mots, un à un, comme on suit les gestes du secouriste qui vous sauve la vie.

— C’est comme avec l’alcool… Chaque matin quand tu te réveilles, dis-toi je ne boirai pas jusqu’à ce soir. Ne te dis pas je ne boirai plus de toute ma vie. C’est trop grand pour toi, cette promesse-là. Un petit pas chaque jour… et tu y arriveras.

— Mon employeur chinois… il me paie pas.

— Mais tu vis comment ?

— Avec l’argent de Mylène. C’est pour ça que je n’ai pas pu rembourser le prêt.

— Oh ! Antoine…

— Je pensais en parler à Faugeron, pour qu’il m’aide à trouver une solution et il m’a à peine écouté…

— Mais les Chinois, ils sont payés ?

— Oui, des clopinettes, mais ils sont payés. Sur un budget à part. Je ne vais pas leur piquer leurs sous.

Joséphine réfléchit, faisant tinter sa cuillère à café contre la tasse.

— Il faut que tu t’en ailles ! Que tu le menaces de t’en aller…

Antoine la dévisagea, abasourdi.

— Mais je fais quoi si je pars ?

— Tu recommences ici ou ailleurs… tout petit… peu à peu…

— Je peux pas ! Je me suis investi là-bas. Et je suis trop vieux.

— Écoute-moi bien, Antoine : ces gens-là ne comprennent que les rapports de force. Si tu restes, si tu travailles sans être payé, comment veux-tu qu’il te respecte ? Alors que si tu le quittes en lui laissant les crocodiles sur les bras, il t’enverra un chèque illico ! Réfléchis… C’est évident. Il ne va pas prendre le risque de laisser mourir des milliers de crocodiles… C’est lui qui serait dans le pétrin !

— Tu as peut-être raison…

Il soupira comme si le bras de fer qu’il fallait engager avec monsieur Wei l’épuisait déjà, se reprit et répéta « tu as raison, je vais faire ça ». Joséphine se leva pour baisser le feu sous les oignons, sortit les morceaux de poulet qu’elle mit à rissoler dans la cocotte. L’odeur du poulet tira Antoine de sa rêverie.

— C’est si simple quand je parle avec toi. Si simple… Tu as changé.

Il tendit le bras et attrapa la main de Joséphine. Il l’étreignit et murmura « merci », plusieurs fois. Un coup de sonnette. C’étaient les filles.

— Reprends-toi, maintenant ! Souris, sois gai… Il ne faut pas qu’elles sachent. Ce n’est pas leur problème. D’accord ?

Il acquiesça en silence.

— Je pourrai t’appeler si ça ne va pas ?

Elle hésita un instant, mais, devant son air suppliant, accepta.

— Et ne laisse pas Hortense accaparer la conversation, ce soir… Fais parler Zoé. Elle s’efface toujours devant sa sœur.

Il lui sourit faiblement et hocha la tête.

Quand ils furent sur le point de partir, Antoine demanda « tu viens dîner avec nous ? ». Joséphine secoua la tête et répondit « non, j’ai du travail, amusez-vous et ne rentrez pas trop tard, il y a école demain ! ».

Elle referma la porte d’entrée et sa première réaction la fit sourire. Il faut que j’écrive, se dit-elle, il faut que j’écrive cette scène et que je la mette dans mon livre. Je ne sais pas où exactement, mais je sais que je viens de vivre un beau moment, un moment où l’émotion d’un personnage fait progresser l’action. C’est magnifique quand l’action vient de l’intérieur, quand elle n’est pas plaquée de l’extérieur…

Elle alla s’asseoir derrière son ordinateur et se mit à écrire.

Pendant ce temps, Mylène Corbier regagnait la chambre de l’hôtel Ibis à Courbevoie. Antoine avait réservé au nom de monsieur et madame Cortès. Ce qui aurait ébloui Mylène il y a un an la laissait froide. Elle eut du mal à glisser la clé dans la porte de la chambre tant elle était chargée. Elle avait fait le tour des magasins, Monoprix, Sephora, Marionnaud, Carrefour, Leclerc, à la recherche de produits de maquillage bon marché. Depuis quelques semaines, une idée germait : apprendre aux Chinoises du Croco Park à se maquiller et en faire un commerce. Acheter en France du fond de teint, du rimmel, du vernis à ongles, des fards à joues et à paupières, des rouges à lèvres et les revendre là-bas en se réservant une marge de bénéfice. Elle avait remarqué que, chaque fois qu’elle se maquillait, les Chinoises la suivaient, chuchotaient dans son dos, puis l’abordaient en demandant dans un mauvais anglais comment se procurer du rouge, du vert, du bleu, du rose, de l’ocre crème, du beige rosé, du « cacao pour les cils ». Elles pointaient du doigt les yeux, les cils, les lèvres, la peau de Mylène, lui prenaient le bras pour respirer l’odeur de sa crème pour le corps, touchaient ses cheveux, les froissaient, poussaient des petits cris d’excitation. Mylène les observait, maigres et pitoyables dans leurs shorts trop grands, la peau mal soignée, le teint terne, brouillé. Elle avait remarqué aussi qu’elles raffolaient des produits où il y avait écrit Paris ou Made in France sur la boîte. Elles étaient prêtes à les lui racheter très cher. Cela lui avait donné une idée : ouvrir un cabinet d’esthéticienne à l’intérieur du Croco Park. Elle y ferait des nettoyages de peau et des soins de beauté. Elle vendrait les produits rapportés de Paris. Il faudrait qu’elle calcule soigneusement les prix pour amortir les frais du voyage et faire un bénéfice.

Elle ne pouvait plus compter sur Antoine. Il se délitait de jour en jour. Il s’était mis à boire. C’était un alcoolique doux et résigné. Bientôt, si elle ne prenait pas les choses en main, ils n’auraient plus un sou. Ce soir, il voyait sa femme et ses filles. Ce serait peut-être un déclic. Sa femme avait l’air gentille. C’était une femme bien. Une travailleuse. Elle ne se plaignait pas.

Mylène jeta les paquets sur le grand lit de la chambre, ouvrit un sac de voyage vide et commença à le remplir. D’ailleurs, poursuivit-elle en bourrant le sac de produits, à quoi bon gémir, ça ne fait pas avancer le schmilblick, on ne gémit que sur soi, sur le temps passé, et le temps passé, on ne peut pas le rattraper, alors à quoi ça sert ? Elle recompta une dernière fois les emballages, nota sur une feuille la quantité achetée pour chaque article et le prix qu’elle l’avait payé. Je n’ai pas pensé aux parfums ! Ni aux shampooings colorants ! Ni à la laque ! Zut ! se dit-elle, ce n’est pas grave, je verrai ça demain ou lors d’un prochain voyage. Et puis il vaut mieux commencer petit…

Elle se déshabilla, sortit sa chemise de nuit de la valise, défit l’emballage de la savonnette de la salle de bains et prit une douche. Elle avait hâte de repartir au Kenya pour ouvrir son salon de beauté.

Elle s’endormit en songeant à un nom de salon : Beauté de Paris, Paris Chic, Vive Paris, Paris Beauty, eut un bref accès d’angoisse, mon Dieu pourvu que tout ça ne me reste pas sur les bras, j’ai dépensé tout ce qu’il restait sur mon compte en banque, je n’ai plus rien ! Elle tâtonna à l’aveuglette dans le noir à la recherche d’un morceau de bois à toucher et s’endormit.

Joséphine considéra le calendrier de la cuisine et noircit d’un trait de feutre noir les deux semaines à venir. On était le 15 avril, les filles rentreraient le 30, elle avait deux semaines pour se consacrer à son livre. Deux semaines, soit quatorze jours, soit un minimum de dix heures de travail par jour. Douze peut-être si je bois beaucoup de café. Elle revenait de Carrefour où elle avait fait le plein de victuailles. Elle n’avait acheté que des aliments en boîte, en sachet, à tartiner. Du pain de mie, des bouteilles d’eau, du café en poudre, des barres d’Ovomaltine, des yaourts, du chocolat. Il allait falloir noircir des feuillets et des feuillets si elle voulait avoir terminé en juillet.

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